CHAPITRE XXX
Couronne à longue queue ou poüchäram (x).
Les Malabars gentils reconnaissent sept pidariypr, ou sept grandes maîtresses des démons, savoir : Piramäni, Mägéchouri, Kävouméri, Närdyani, Vérägi, Indiräni (>). Ces pidariyär où démons femelles sont des manifestations des principales déesses. Elles dominent dans chaque ville sur tous les autres démons. Les pagodes qui leur sont consacrées sont toujours situées hors des villes sur les grands chemins; les gentils frissonnent de peur quand ils passent la nuit devant ces pagodes; car quelques-uns y ont été, dit-on , cruellement maltraités.
Chaque ville célèbre tous les ans, en l'honneur de sa pidariyär, une fête solemnelle. Les individus des castes Palli et Totti (3) sont chargés d’en diriger les cérémonies, parce que ce devoir est attaché à leur condition ; les chrétiens qui appartiennent à ces castes doivent également leur assistance à cette célébration. Voici l’ordre de la cérémonie : pendant les quinze jours qui précèdent la fête, un individu de la caste Palli et un de la caste T'otté parcourent de nuit les rues de la ville, tenant un sabre en main et annonçant la fête de la pidariyér : le Totti ne porte de pendants ou rdgavadam qu’à une seule oreille, et n’a qu’un seul pied chaussé. Les individus de ces castes observent aussi long-temps un jeûne rigoureux; pendant tout ce temps, ils ne prennent d’aliments et de sommeil qu’en plein air, et s’interdisent l’entrée de toute maison. Le jour de la fête , ils parent leur tête de couronnes de fleurs terminées par des queues qui pendent jusqu’à la ceinture; c’est une marque distinctive qui annonce leur caractère de sacrificateurs de la pidartyr ; c’est pourquoi on les nomme pallichatikärer (4), gens qui sacrifient aux pidariyér. Ils font une procession dans les rues de la ville; on allume des lampes au-devant des portes sur leur passage; les gens riches font quelquefois égorger un mouton par les sacrificateurs. Lorsque la procession approche de la pagode, un d’entre eux tranche la tête à un mouton, recueille tout le sang dans un pot, et y mêle un peu de riz; il arrache ensuite les intestins du mouton et les jette sur son cou en forme de bandelettes pour témoigner en présence des démons qu’il vient d’offrir un sacrifice à leur grande maîtresse. Les sacrificateurs vont enfin tous ensemble jeter aux quatre coins de la ville le sang et le riz mêlés, pour conjurer les démons, au nom de leur grande maïîtresse , de ne faire aucun dommage ni à la ville ni aux biens de la terre (5).
Les PP. Jésuites de Pondichéry, qui emploient tout leur zèle, comme ils le prétendent dans leurs lettres, à inventer chaque jour quelque nouveau moyen d’exciter la dévotion des Malabars chrétiens, se sont avisés de se parer , dans une cérémonie religieuse , de couronnes de fleurs à longues queues , semblables à celles que portent les pallichätikärer ; le P. Tachard, qui officiait à la fête du Saint-Sacrement, donna la bénédiction la tête ceinte d’une couronne de cette espèce : les PP. de Breville, Dolu et Turpin en portaient de pareilles. Il est cependant certain que cette couronne est l'insigne de ceux qui se consacrent au culte des sept démons femelles. .….
(1) J'ai ainsi modifié ce mot, qui se Lit poutcharam dans l'original ; il ne se trouve pas dans les dictionnaires tamouls que . , . . np ’ ë 4 PC je puis consulter : il représente sans doute un mot sanskrit poddjdra dont l’analogue existe dans le tamoul podchäri. E. J.
(2) Les Pidariyér sont évidemment les Mätri ou énergies divines de l'Inde supérieure; je ne puis d’ailleurs déterminer l'orthographe de leur nom tamoul, parce qu'il ne se trouve dans aucun des dictionnaires qui sont à ma disposition ; je puis seulement conjecturer qu’il est terminé par la particule honorifique dr. Les noms des Pidariyér, au nombre de six seulement dans l'original, sont presque méconnaissables dans les leçons fautives Pranami, Mokechourray , Cadoumari, Navami et Varaskia ; le nom omis est Ædvouvéri, l'énergie de Kouvéra, ou Nérachingi, l'énergie de Nérasimha. Les diverses listes de Mätri ne s'accordent en effet ni sur les noms, ni sur le nombre de ces abstractions divines ; les unes en comptent sept, les autres huit et d’autres encore seize. Ces déesses sont plus connues sous le nom de Shakti, energies, que sous celui de Mätri, mères, qui paraît emprunté à l'emploi honorifique du mot mère dans les langues de l’Inde méridionale. E, J.
(3) On trouve des notices exactes sur les Palli et les Totti dans les feuilles vr de la xve et vr de la xrui° livraisons de l’Inde Française. I faut éviter de confondre les Palli avec les Paller, qui paraissent former une division de la race des paria. La caste
des Totti est, suivant les traditions locales, originaire des environs du district de Kongou , entre Tritchinapalli et le Maïssour. E. J.
(4) Incorrectement écrit dans l'original pellichettikarer. Ce mot, composé de palli, habitation, de chati, pour Le sanskrit shakti, et du suflixe kdren , signifie littéralement sacrificateurs des Pallishakti ou énergies divines qui président aux villes. E. J.
(5) Cette cérémonie appartient au culte primitif des tribus qui peuvent être considérées comme indigènes dans l’Inde méridionale : on ne possède encore que des renseignements bien incomplets sur Les pare de ce culte ; on peut cependant induire des faits observés par les voyageurs, que les sacrifices sanglants sont à peu près les seuls que connaissent ces tribus, et que le sang des victimes est probablement la matière même du sacrifice ; puisque dans presque AN Ca | et surtout lorsque l’idole est une pierre dressée, les sacrificateurs recueillent ce sang pour en arroser l'idole. E. J.