‹ Recherches sur la religion des MalabarsChapitre 59 sur 75 · CHAPITRE XXXI, Rénougadévi et Märiyammai pidartiyär · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI, Rénougadévi et Märiyammai pidartiyär

Le culte de ces divinités est très-répandu parmi les Malabars ; ils sont persuadés que Parachati (1) ou l'essence suprême s’est transformée en ces deux déesses; qu’elle a une fois pris naissance dans le sein de la femme d’un brahmane , sous le nom de Rénougaï , a été unie au célèbre pénitent Chamadakini, et a obtenu , avec la condition de déesse, le titre de Rénougadévi; qu'une autre fois, elle s’est incarnée dans le sein d’une blanchisseuse, a été élevée dans la maison d’un paria, est restée vierge, et ayant , dès son enfance, manifesté sa nature divine , a été adorée sous le nom de Märiyammai, dans une pagode particulière (2). Ces deux déesses ont, dans l’opinion des Malabars, le pouvoir de guérir des plus terribles maladies. Rénougadéyi guérit du channi (3), de lophthalmie et de la lèpre ; on distingue quatre espèces de lèpre ; l’une couvre tout le corps de pustules ; elle est incurable ; aussi n’attribue-t-on pas à cette déesse le pouvoir d’en purifier; les autres ont pour symptômes de grandes taches rouges , blanches ou noires, qui s'étendent sur la peau ; ces trois lèpres, distinguées par la couleur des taches, ne se confondent jamais dans une même personne. Quant à Märiyammai, elle ne guérit que de la petite vérole. Elles ont l’une et l’autre le pouvoir de délivrer les possédés des démons qui les obsèdent (4). Voici les fables que l’on rapporte au sujet de ces deux divinités.

Rénougai, épouse du brahmane Chamadakini, avait long-temps mené une vie si pure et si chaste, que Shiva, pour honorer sa vertu, lui avait accordé un pouvoir surnaturel ; c'était, lorsqu'elle allait à l'étang chercher l’eau destinée aux sacrifices que son mari devait célébrer en l'honneur des dieux, de rapporter cette eau dans ses mains sous la forme d’une boule, sans avoir besoin d’aucun vase (5). Un jour qu’elle se trouvait au bord de l'étang, elle vit se réfléchir dans l’eau les traits de plusieurs rois d’une beauté parfaite et d’une grâce ravissante (6); elle fut si vivement émue de cette image, qu’elle concut des désirs impurs; privée au même moment du pouvoir que Shiva lui avait accordé, elle fut obligée de revenir chez elle sans apporter de l’eau à son mari. Il soupconna aussitôt qu’elle avait failli à son honneur ; il appela son fils Parachourämen , et lui donna l’ordre de couper la tête à sa mère. Avertie de ce dessein, Rénougadévi courut à la pagode de Märiyammai pourse confier à sa protection. Parachourämen y poursuivit; comme il voulait entrer dans la pagode, Märiyammai lui opposa une vive résistance, mais Parachourämen, dans la lutte , abattit la tête de Märiyammai, et, saisissant sa mère, lui fit éprouver le même sort(7). Après avoir ainsi exécuté les ordres qu’il avait recus, ilrevint à la maison paternelle. Satisfait de son obéissance , son père lui demanda ce qu’il désirait pour prix de son obéissance. Parachourämen , qui avait accompli son terrible devoir, l'âme pénétrée d’une vive douleur , supplia instamment son père de rendre la vie à Rénougaï. Chamadakini ne pouvant refuser cette grâce au dévouement de son fils, lui permit de rejoindre la tête de sa mère à son

-corps, l’assurant qu’il suffirait, pour la faire revivre, de verser un peu d’eau sur ses membres raidis. (

(1) Parachati est la forme tamoule de Parashakti, qui signifie littéralement la suprême énergie; elle est considérée par les mythologues comme une forme de Dourgä, comme l'énergie ou la manifestation passionnée de Parashiva. E. J.

(2) Les traditions populaires des Tamouls ne s’accordent pas sur l’existence de ces deux divinités ; les unes ne reconnaissent de différence ni d’essence, ni d’attributs, entre Rénoukä et Märiyammai , et réunissent ces deux noms sur un seul personnage mythologique, en attribuant le dernier comme un titre à Rénoukä devenue Mätri; les autres traditions distinguent ces deux déesses par leur origine, mais les rapprochent dans un supplice commun, comme pour trouver une occasion de les confondre et de les identifier ; il me semble que la dernière version doit avoir été inventée postérieurement par les paria pour faire participer à la divinité de Rénoukä la paraïtchi dont Parashourâma avait réuni le corps à la tête de sa mère. E. J.

(3) Channi signifie simplement accès convulsif; aussi entre-t-il souvent en composition avec d’autres mots qui déterminent la nature ou la cause des convulsions; on l’emploie très-souvent dans le sens de choudagachanni, convulsions de matrice ; cette maladie est une des plus fréquentes et des plus dangereuses de l'Inde méridionale. E, J.

(4) Voyez, dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : Démoniaques.

(5) Je pense qu’on doit expliquer cette fiction par une allusion au nom de Rénoukä, qui signifie littéralement poudreuse, et qui peut être considéré comme une épithète de la terre : or les divers systèmes philosophiques des Indiens reconnaissent comme la forme propre du mélange des deux éléments la terre et l’eau , la forme ronde ( pindatä ), parce que, suivant leurs observations, l’eau répandue sur la poussière sé forme en globules. E. J.

(6) La version de cette légende, recueillie dans les Pourâna, rapporte que Rénoukä apercçut réfléchi dans l’eau de l’étang un Gandharva qui passait dans l'air ; un regard trop complaisant lui fit perdre, avec la pureté de l’âme, le don qu'elle avait reçu de Shiva. E. J.

(7) Les circonstances de ce récit diffèrent nécessairement de celles de la version qui a été suivie dans la notice sur Mériyammai ( feuille 1 de la xx° livraison de l'Inde Française). Les Pourâna, qui ne connaissent point d’ailleurs la hideuse transformation de Rénoukä , ajoutent que Parashouräma tua , en même temps que sa mère, ses frères, qui avaient refusé d’obéir à l’ordre cruel de Djamadagni. E. J.

Parachourâmen retourna aussitôt à la pagode ; mais, dans le trouble qu’il éprouvait, il plaça la tête de Müäriyammaï sur le cou de sa mère, et joignit celle de sa mère au corps de Mériyammai ; ce fut dans cet état qu’il les ressuscita toutes deux. Chamadakini déclara alors à Rénougai qu’infidèle à son devoir, défigurée , immonde comme elle était, il ne la jugeait plus digne de s'approcher de lui; mais qu’il obtiendrait de Shiva qu’une pagode lui fût consacrée, où elle serait adorée comme une déesse, sous le nom de Rénougadévi. Shiva lui accorda en effet cette faveur en considération de la pénitence de son époux , et lui donna même le pouvoir de guérir du channi , de l’ophthalmie et de trois espèces de lèpre. Aussi, voit-on souvent des femmes faire vœu de porter toute leur vie un bijou d’or suspendu au cou en l'honneur de cette déesse pour obtenir d’être préservées du channi. Quand on est attaqué de cette maladie ou de quelqu’autre de celles qui sont soumises à son influence , on lui offre en sacrifice, le jour vellikijamai, du riz pongal, etun mouton ou une poule tout au moins (1). Shiva accorda encore à Rénougadévi le pouvoir d’expulser les démons; on célèbre tous les ans, en son honneur , une fête solemñnelle semblable à celle de Märiyammai qui sera décrite plus bas. Shiva donna également à Märiyammai le pouvoir de chasser les démons et de guérir de la petite vérole. Lorsqu’une femme vient d’accoucher, on suspend au-dessus de la porte de la maison une poignée de feuilles de margousier comme le signe de la présence de Märiyammai, pour empêcher les démons de rôder autour de l'enfant nouveau-né (2). Les grâces accordées par Shiva à ces déesses sont moins des bienfaits que des signes durables de l’impureté à laquelle elles sont condamnées. Aussi, les Malabars pensent-ils que la lèpre et la petite vérole sont réellement les déesses Rénougadévi et Märiyammai, transformées en ces deux fléaux ; ainsi, pour dire qu’une personne est atteinte de la petite vérole, onse sert de cette expression : ammar vilaiyäditchou, c’est-à-dire la vénérable dame se divertit(3). Les personnes attaquées de la petite vérole sont considérées comme immondes, et communiquent leur impureté à tout ce qui les entoure. Aussi long-temps que cette maladie infecte une maison , on ne peut ni la balayer ni la tapisser de fiente de vache; ceux qui s’y trouvent ne peuvent non plus ni se laver la tête avec de l'huile, ni se peigner, ni donner leur linge à blanchir, ni enfin mâcher du bétel ; il leur est également défendu d’avoir commerce avec leurs femmes, alors même qu’elles ne seraient point affectées de cette maladie.

On place auprès de la personne affectée de la petite vérole un vase plein d’eau , où trempe une poignée de feuilles de margousier , qui représente Märiyammar. Les parents du malade font des vœux et des prières à cette déesse; les uns promettent d’aller demander en aumône du Æanyji (eau de riz) chez un blanchisseur , et de le faire boire au malade, qui n’a d’ailleurs pas à craindre de perdre sa caste pour ce fait (4); les autres s’engagent à faire mouler une figure du malade et à la consacrer dans la pagode de Märiyammar (5); d’autres encore s’obligent à envoyer demander l’aumône dans chaque maison en l'honneur de Märiyammai. Cette quête se fait ainsi : une pariate, servante de cette déesse, portant sur sa tête un vase rempli d’eau et de feuilles de margousier, tenant de la main droite quelques feuilles de cet arbre et un rotin, parcourt les rues de la ville, accompagnée de joueurs d’instruments et de plusieurs personnes chargées de recevoir les aumônes; lorsqu’elle s'arrête devant la porte d’une maison, elle donne aux joueurs d’instruments le signal de faire grand bruit, puis elle chante et danse, le vase sur la tête, avec une étonnante agilité, sans répandre une seule goutte d’eau (6); ceux qui ont le plus de dévotion pour Müriyammai font brüler de encens devant son idole; puis font apporter un peu de riz dans un vase, et, après l’avoir offert à Märiyammai, le donnent aux collecteurs d’aumônes ; la danseuse, en récompense de leurs présents, dépose dans le vase quelques feuilles de margousier , que les gens de la maison se passent dans les cheveux ou attachent

(1) Le choix d’un mouton ou d’une poule pour victime indique généralement un sacrifice offert à une des divinités terribles ou Shakti. Le jour velikijamai est le sixième de l’hebdomade indienne. E. J.

(2) Lorsqu'une famille est atteinte de la petite vérole, ses voisins attachent des touffes de feuilles de margousier aux murailles et au toit de leurs maisons, pour se préserver de la contagion. E. J,

(3) Incorrectement écrit dans l'original ammai viliaditchou. Vilaïyâditchou signifie littéralement s’est divertie; c’est une forme peu régulière , mais substituée par l’usage vulgaire à la forme normale oilaiyädoutou. Ammui, mère , est souvent employé en tamoul comme titre honorifique. E. J.

(4) Mériyammai étant née dans la caste des vannär ou blanchisseurs , il est permis au malade de boire du kanji préparé par un individu de cette caste ; le mot kanji, qui est passé dans la langue française sous la forme cange , désigne l’eau qu’on retire du riz après l’avoir fait long-temps bouillir. E. J.

(5) Les temples des divinités populaires et locales, particulièrement ceux d’Ayyanär, de Mannärsouvämi et des Shaktr, sont encombrés d’offrandes de ce genre. Il n’est pas nécessaire que la figure grossièrement moulée en terre cuite reproduise les traits de l'individu qu’elle est supposée représenter; il suffit qu’un nom et une intention soient attachés à cette figure , pour que sa présentation produise tout l’effet qu’on peut en attendre. E. J.

(6) On en voitmême exécuter cette danse la tête chargée de plusieurs vases pleins d’eau posés Les uns sur les autres ; ces vases sont nommés en tamoul riraigaram. E. J.

à leur toque comme le signe extérieur de leur vénération pour Mériyammai. Le cinquième jour de la maladie, les parents offrent à Mériyammar un sacrifice de petits pains pétris de riz et de sucre; ils les rangent d’abord autour du vase placé au chevet du malade, puis lui en font goûter ainsi qu'aux enfants de la maison. Le septième jour, on offre un autre sacrifice de petits pains pétris de riz et de lait caillé ; on les range aussi autour du vase, et on en donne à goûter au malade et aux enfants. Quelques jours après, on prépare de l’eau sucrée, on l’offre à Märiyammai, puis on en fait boire au malade. Quand il est convalescent , on fait une nouvelle offrande de petits pains pétris de riz et de lait caillé, et, après les avoir rangés autour du vase, on lui en donne à manger. On broie ensuite des feuilles de margousier et du safran , et on lui frotte le corps avec ce mélange (1) ; il sort alors accompagné de ses plus proches parents, qui portent un vase rempli d’eau et de feuilles de margousier ; arrivé à un étang , il s’y baigne, et ses parents jettent dans l’eau le vase et ce qu’il contient, en rendant grâces à Märiyammai d’avoir conservé une vie qui leur est chère (2). Cette cérémonie terminée, toute la famille retourne à la maison, et prend grand soin de la purifier avec de la fiente de vache.

L'usage est encore que le convalescent se rende, en compagnie d’une servante de Märiyammar, à la maison de quelque blanchisseur , pour témoigner sa reconnaissance à cette déesse; la danseuse porte sur sa tête un vase rempli d’eau et de feuilles de margousier, et tient en main quelques feuilles de cet arbre et un rotin; elle est précédée du convalescent, qui porte aussi une poignée de feuilles de margousier; les principaux parents les accompagnent avec des musiciens qui font un grand bruit de trompettes et de tambours pendant tout le chemin. Arrivés à la maison du blanchisseur, celui-ci apporte un pot rempli d’eau et la répand sur les pieds de la danseuse, comme pour en arroser ceux de Mdriyammai , qui est d’ailleurs présente dans les feuilles de margousier.

On célèbre une fois chaque année une fête solemnelle en l'honneur de Mériyammai. Les blanchisseurs y remplissent les fonctions de sacrificateurs; sept ou huit jours avant la fête, ils vont , accompagnés de joueurs d'instruments , au son des trompettes et des tambours, demander dans toutes les maisons de la ville une aumône de riz; d’autres blanchisseurs dressent, pendant ce temps, une tente de rameaux qu’ils ornent de toiles peintes. Le jour même de la fête, on place l’idole de Müriyamma sous la tente ; on y étend une toile blanche, et on offre un sacrifice de riz pongal, auquel chacun s’empresse de contribuer en apportant du beurre et de l'huile ; un pallichatikären (3) coupe ensuite la tête à un mouton et le sacrifie à Märiyammai; de la chair de ce mouton et de légumes assaisonnés, on prépare divers ragoüts que les blanchisseurs et les joueurs d’instruments se partagent entre eux (4).

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