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CHAPITRE XXXIII

Cordon anandaviratam.

L’anandaviratam (3) est un cordon de soie rouge tressé, qui est supposé représenter Vichnou sous la forme du serpent {nanden : ce cordon est orné de quatorze nœuds, en mémoire des quatorze incarnations de ce-dieu ; c’est pour observer le même rapport des nombres qu’on s'engage à le porter quatorze ans (4). Ce vœu n’oblige pas d’ailleurs à porter constamment l’anandaviratam ; les uns le conservent avec soin dans une boîte, l’en tirent au moment de célébrer leurs cérémonies journalières en l'honneur des dieux , et le placent entre les autres idoles ; ils ne le portent au bras que lorsqu'ils veulent accomplir les cérémonies particulières instituées en l’honneur de ce cordon (5); les autres, dans la crainte qu'il ne leur soit dérobé, le portent constamment attaché au bras; les uns pratiquent ces cérémonies pendant toute la durée de leur vie ; les autres cessent de les pratiquer à la fin de la quatorzième année (6). Lorsqu'on veut se faire initier à ce culte particulier , on prie d'avance ses parents, ses amis et des brahmanes d’assister à la cérémonie ; tous les conviés étant assemblés à la maison du récipiendaire , sous une tente qu’il a fait dresser, les brahmanes célèbrent la cérémonie de l’anandaviratam, telle que Vichnou lui-même la instituée; on en trouvera les détails dans la légende suivante.

Au temps où Vichnou s’incarna sous la forme de Kïirichnen, vivaient six princes , héritiers de deux rois qui étaient frères ; un de ces princes, nommé 7'ouriydanen, était l'unique fils de l’un des deux rois. Les autres princes lui déclarèrent la guerre; les prétendants se livrèrent de sanglants combats pendant plusieurs années, et obtinrent alternativement des succès importants; la victoire fut enfin assurée à T'ouriyOdanen qui chassa les cinq frères de leurs états et les réduisit à chercher

(1) Les Tamouls donnent ordinairement à ces démons le nom de péy, et à ceux qui en sont possédés celui de péypiditaven : le mot péy me paraît être une altération tamoule du sanskrit pésha pour pishätcha, qui ne se trouve pas dans les dictionnaires, mais qui doit avoir existé, puisque son féminin péshi est encore usité. E. J.

(2) I est difficile de concevoir l’accomplissement d’un pareil exorcisme , sans supposer une grande complaisance de la part du possédé qui se conforme aux exigences de ce cérémonial. E. J.

(3) On lit dans l'original anandavirtam ; cette forme étant évidemment altérée, je n’ai pas hésité à lui substituer anandaoiratam , pour le sanskrit anantavrata ; anantavrata ne désigne pas d’ailleurs , comme le prétend l’auteur , le cordon consacré, mais bien le vœu par lequel on s’engage à le porter. Voyez sur Ananden une note se rapportant au chapitre intitulé : Culte du serpent chez les Malabars etc. E. J.

(4) Les mythologues indiens ne s’accordent pas sur le nombre des incarnations de Vichnou ; les uns en comptent dix, les autres quatorze, et plusieurs vingt ; il est vraisemblable que le nombre le plus restreint a été le plus anciennement admis, et qu’il s’est successivement accru de toutes les imitations des premières légendes. Les vingt incarnations de ce dieu sont les suivantes : Pouroucha où Padmanäbha , Varäha, Nârada , Nârâyana , Kapila, Data où Atréya, Richabha, Prithou , Matsya, Kottrma , Dhanvantari, Méhint, Narasimha , Vämana , Vyâsa, Parashouräma, Rämatchandra, Krichna, Bouddha, Kalkf ; cette dernière incarnation est attendue à la fin du Æal'youga. E. J.

(5) Les sectaires de l’anantavrata célèbrent chaque année une cérémonie solemnelle nommée anantatchatourdasht, le quatorzième jour du premier pakcha du sixième mois ; ils observent ce jour-là un jeûne rigoureux. E. J.

(6) L'observation perpétuelle de ce vœu n’est point facultative , suivant Sonnerat ; ce voyageur prétend qu’il suffit d’avoir célébré une seule fois la cérémonie solemnelle de l’anantavrata pour être soumis au devoir de la célébrer pendant toute sa vie, et même pour obliger ses enfants nés et à naître, qui ne peuvent se libérer de cet héritage religieux qu’en se faisant relever du vœu paternel au temple de Pérpälnädou sur la côte de Malabar. E. J.

une retraite dans les déserts (1).Ces princes, dans leur affliction, résolurent de faire une grande pénitence en l'honneur de Vichnou pour implorer son secours. Plusieurs années s'étant écoulées , Vichnou leur apparut, et leur demanda ce qu’ils souhaitaient pour prix de la pénitence à laquelle ils s'étaient livrés; ils lui exposèrent l’extrème détresse dans laquelle ils se trouvaient , chassés de leur royaumes et réduits à une misérable existence; ils le suppliérent de les rétablir dans leur première condition. Vichnou accordant à leurs instances une réponse favorable, leur annonça que s'ils voulaient joindre à l’austérité de leur pénitence la pratique des cérémonies de l’anandaviratam , ils se verraient bientôt aussi puissants qu’ils l'avaient jamais été. Comme la signification du mot anandavératam leur était inconnue, ils lui demandèrent ce que c'était, et si ces cérémonies avaient été pratiquées par les pénitents des anciens temps : Vichnou leur fit alors le récit de cette légende pour satisfaire à leurs questions (2).

« Le roi f’atchiradandachakaravardi (3) était un prince riche et puissant; sa prospérité excita l'envie des autres rois, qui conjurèrent sa perte : il se vit un jour inopinément accablé par toutes les forces de ses ennemis ; surpris, ne pouvant opposer aucune résistance à leur invasion, réduit aux dernières extrémités, il implora le secours de Vichnou. Vichnou lui apparut aussitôt, et lui déclara qu’il n'avait d’autre moyen de se soustraire aux dangers qui l’entouraient que de célébrer pendant quatorze ans , une fois chaque année, la cérémonie dont il allait lui exposer les détails. Le roi suivit ce conseil avec d’autant plus d’empressement que Vichnou l’assura que les forces de ses ennemis s’affaibliraient graduellement à mesure qu’il accomplirait son vœu. Vichnou lui recommanda alors de tresser un cordon de soie qui imitât la forme du serpent {nanden, quia sept têtes et quatorze yeux (4); il l’assura que lui-même, manifesté sous la forme de ce serpent, serait toujours présent dans le cordon de soie, et disposé à favoriser ses entreprises aussi long-temps qu’il pratiquerait avec exactitude les cérémonies attachées à son vœu ; il lui recommanda encore de former quatorze nœuds dans le cordon, en prononçant sur chacun de ces nœuds un de ces quatorze noms de Vichnou, Kéchaven, Näräyanen, Mädaven, Gôvinden, Vichnou, Madouchoüdanen, Tirivikiramen, Vämanen, Aridéven, Kirichnen, Padoumanäben, T'amodaren, Sägarächanen, Vâchoudévenr(5); il Vassura que, présent sous tous ces noms illustrés dans quatorze incarnations différentes, il s'empresserait d'accomplir tous ses désirs, pourvu qu’il s’obligeàt à répéter chaque jour ces noms sacrés avec la vénération due aux glorieux exploits qu’ils rappelaient. Vichnou fit ensuite apporter une feuille de figuier sur laquelle était posée une masse de riz cuit, un pot contenant de l’eau (6) , des feuilles de manguier et des feuilles de tarpai entrelacées en forme de serpent. Il récita des prières sur l’eau contenue dans le vase pour la consacrer et lui donner la vertu de représenter Kanga; puis il en arrosa le roi, se servant des feuilles de manguier comme d’aspersoir ; il prit le cordon anandaviratam , le plaça sur le pot, et le consacra également en prononçant sur chaque nœud les noms rapportés plus haut ; le cordon représenta dès ce moment Vichnou sous la forme d’Ænanden et dans la gloire de ses quatorze incarnations. Vichnou fit apporter une autre feuille de figuier , disposa sur cette feuille des figues pilées, du bétel, de l’arèque, et les deux moitiés d’un coco qu’il brisa ; il célébra , avec ces matériaux, un sacrifice yékiyam en son propre honneur ; puis il attacha le cordon anandaviratam au bras droit du roi, et lui recommanda de le porter quatorze ans, de le renouveler chaque année avec les mêmes

(1) L'auteur, après nous avoir donné le Réméyana populaire des Tamouls, devait compléter son cycle épique par cette version du Mauhäbhärata. C’est là ce que l’Inde moderne a fait de son plus beau monument historique, un cadre pour une série de légendes relatives à une des plus récentes pratiques de petite dévotion. E. J.

(2) J'ai déjà indiqué dans un autre passage comme un des signes qui annoncent une rédaction moderne des traditions mythologiques, la forme littéraire propre aux ouvrages narratifs tels que le Pañtchatranta, le Vétälapañtchavimshatt etc. ; on n’a donné cette forme épisodique à la littérature religieuse que dans les temps modernes , lorsque la vieillesse de la civilisation indienne a senti le besoin d’être amusée par des contes. E. J,

(3) Ce mot représente le sanskrit 7’adjradantatchakravarti. Vadjradanta est le nom d’un Asoura célèbre ; je ne pensé pas qu'on le trouve dans les anciennes listes de rois tchakraparti, E. J.

(4) Les mythologues vechnavites ne s’accordent pas sur la forme du serpent Ananta ; les uns lui donnent sept têtes, d’autres lui en attribuent mille ; on le représente ordinairement déployant les chaperons de ses sept têtes comme un parasol sur Vichnou endormi. E. J.

(5) J'ai restitué conjecturalement plusieurs de ces noms qui étaient altérés dans l'original ; j'ai lu Madouchotdanen au lieu de Natousandaven , Aridéven pour Hari au lieu de Zridaren, Kirichnen au lieu de Kïcken , Ségarâchanen pour Ségaräsana au lieu de Sangarisanen. I] faut d’ailleurs observer que la plupart de ces noms ne sont pas ceux sous lesquels Vichnou s’est révélé dans ses quatorze incarnations, et que plusieurs font allusion aux mêmes faits mythologiques , tels que ceux de Néréyana et de Padmanäbha , de Médhava et Madhousoddana, de Trivikrama et de Vémana etc. E. J.

(6) Le vase dont on se sert dans cette cérémonie doit être de cuivre, et couvert extérieurement d’une couche de chaux ; on pose ordinairement sur son orifice une noix de coco. E, J.

cérémonies, dont laccomplissement ne devait être confié qu’à des brahmanes , de faire la quatorzième année d’abondantes aumônes aux brahmanes, et de leur servir un splendide repas (1). Le roi observa scrupuleusement toutes ces cérémonies ; aussi remportait-il de jour en jour de plus grands avantages sur ses ennemis; lorsque son vœu fut entièrement accompli, il se trouva souverain dominateur du monde entier. »

Vichnou raconta, au sujet de l’anandaviratam , une autre légende non moins merveilleuse.

« Un brahmane qui venait de se marier dans une contrée éloignée, retournait dans son pays avec sa nouvelle épouse ; ils rencontrèrent sur leur route des femmes occupées à célébrer la cérémonie de l’anandaviratam ; la femme du brahmane, pressée du désir d’en connaître les pratiques, s’approcha, et conçut une si haute opinion de cet acte de piété, qu’elle pria son mari de lui permettre de s’arrêter quelques instants pour qu’elle pût y participer. Elle se réunit donc à ces femmes , qui s’empressèrent de lui former un cordon des fils qu’elles enlevèrent à l’étoffe de leurs vêtements, n’en ayant pas d'autre à lui offrir en ce moment ; la femme du brahmane recut encore de ses nouvelles compagnes toutes les autres choses nécessaires à la célébration de la cérémonie; ces préparatifs terminés, elle fut initiée à la dévotion de l’anandaviratam. Elle alla aussitôt retrouver son mari, et tous deux continuèrent leur route. Arrivés à l'emplacement de la maison du brahmane, ils la trouvèrent transformée en un palais où l’or et l'argent brillaient de toutes parts (2). Les richesses du brahmane s’accroissaient chaque jour; mais , enivré par la prospérité et par la présomption, il ne soupçonnait même pas qu’il pût être redevable de ces trésors à l’anandaviratam : un jour qu’il considérait le cordon que sa femme portait au bras, il lui demanda ce que c'était; sa femme étonnée lui reprocha de ne pas mieux connaitre leur bienfaiteur, puisque toutes leurs richesses n’étaient dues qu’à la dévotion dont elle avait fait preuve pour l’anandaviratam. « Quoi! s’écria le brahmane, êtes-vous assez insensée pour croire qu'une telle vertu soit attachée à ce misérable cordon? Apprenez que je possède toutes les sciences , que je suis l’ami des dieux, et que j'obtiens de leur faveur, par mon mérite, tout ce que je puis désirer ? » Il lui arracha en même temps l’anandaviratam , cause première de tant de prospérités , et le jeta dans le feu. Pénétrée de douleur et effrayée par l'audace d’un tel crime, sa femme recueillit avec soin les cendres du cordon et les avala dans une tasse d’eau, pour les préserver de la profanation. Toutes les richesses du brahmane s’évanouirent bientôt, et autant sa maison avait été opulente, autant devint pressante la misère à laquelle il se trouva réduit : sa femme qui ne pouvait calmer les craintes que lui avait fait concevoir l’outrage fait à l’anandaviratam, le menaça des plus terribles effets de la colère de Vichnou, s’il ne se décidait à faire pénitence de son crime. + Eh bien, dit-il, je vais moi-même trouver ce dieu , et je m'engage à ne prendre ni nourriture ni sommeil que je ne l’aie rencontré. » Il se mit donc en chemin; le premier jour , au soir, il alla se reposer sous un manguier ; tous les fruits de cet arbre étaient tombés à terre, mais les animaux de la forêt semblaient éviter d'y toucher; il supposa que cet arbre était aussi souillé de quelque péché. Il se remit en route, et le lendemain prit quelque repos dans une plaine qui offrait d'excellents pâturages, et au milieu de laquelle erraient un bœuf, une vache et un veau qui ne broutaient point l'herbe et qui étaient d’une extrême maigreur ; il supposa encore que ces animaux avaient commis quelque grand péché et l’expiaient dans cette misérable condition. Le troisième jour, il se reposa dans un lieu où se trouvaient réunis un âne et un éléphant (3) : le rapprochement de ces animaux excita d’abord son étonnement, mais il reconnut bientôt que ces animaux subissaient en cet endroit une peine méritée. Le quatrième jour , il se trouva au bord d’un étang ; accablé de soif et de fatigue , il voulut se rafraîchir la bouche avec un peu d’eau ; elle était singulièrement amère de ce côté ; il alla en goûter sur le bord opposé et la trouva très-douce; cette circonstance lui donna à penser qu’il ÿ

(1) On reconnaît ici l’empressement des brahmanes à profiter de toutes les occasions pour recommander les distributions d’aumônes et les convocations de sabhä ou assemblées solemnelles , dansglesquelles les brahmanes invités reçoivent des présents en argent ou en objets d’utilité domestique, E, J. à

(2) Cette légende me paraît être un emprunt fait au fonds commun des Pouräna par la littérature vechnavite moderne ; je pense du moins qu’on peut la considérer comme une imitation de la légende si connue de Szrédäma ou Soudäma, Vami d’enfance de Krichna, qui forme le sujet d’un épisode du Bhäâgavatapouräna ( x° chant ). Shridäma , réduit à une extrême pauvreté, cède aux instances de sa femme, et se rend auprès de son puissant ami; il est accueilli avec bonté par Xrichna et entouré des respects de tous les serviteurs du héros ; aucune consolation ne manque à son infortune , si ce n’est celle des richesses ; entré pauvre dans Le palais de Krichna , il en sort pauvre , mais satisfait des témoignages d'affection qu’il a reçus. Shrtdéma , au moment où il espère rentrer dans sa maison, ne la retrouve plus ; une grande ville s’offre à ses regards étonnés; un chambellan l'invite à prendre possession de son palais, et sa famille vient ajouter à son étonnement et à sa joie en lui annonçant qu’il est le maître de la ville de Shréddmapoura. E. J,

(3) L’étonnement du brahmane , auquel le lecteur européen pourrait ne pas trouver un motif suffisant dans cette réunion des deux animaux, est naturellement partagé par un Indien; car dans son opinion l'éléphant est un animal noble et de bon augure ; l’âne, au contraire, est un animal abject, et dont la rencontre est un des plus sinistres présages. E. J.

avait quelque chose de surnaturel dans cet étang (1). Il continua sa route pendant quelques journées encore : un vieillard lui apparut enfin, qui lui demanda ce qu’il cherchait et quel était le motif de son anxiété. Le brahmane lui raconta avec candeur l’histoire de sa vie, et lui avoua qu’après avoir été dans l’opulence et avoir joui de tous les plaisirs, il se trouvait maintenant accablé de misère, parce qu’il avait eu la folle impiété de jeter dans le feu l’anandaviratam que portait sa femme; il ajouta qu’il cherchait Vichnou pour lui demander le pardon de ce crime et le prier de lui rendre sa faveur et les richesses dont il avait joui. Le vieillard lui dit qu’il pouvait se dispenser d’aller plus loin , puisque lui-même cherchait ce dieu depuis plus de cent ans sans avoir encore pu le rencontrer. Le brahmane lui répondit que, quelque fatigue qu’il dût supporter, il n’en poursuivrait pas moins sa route jusqu’à ce qu’il eût accompli son dessein , et que s’il ne lui était pas réservé de l’accomplir, il était résigné à mourir de faim et de soif plutôt que d’être infidèle à son vœu. En ce moment, Vichnou apparut au brahmane , et l’assura que sa courageuse résolution lui avait été si agréable, que non seulement il lui pardonnait son offense , mais qu'il lui rendait même tous les biens dont il l'avait dépouillé , à condition que sa femme et lui témoignassent toujours une grande dévotion pour l’anandaviratam. Le brahmane se prosterna aux pieds de Vichnou, et lui rendit d’humbles actions de grâce. Avant de se séparer de ce dieu , il le pria de lui apprendre ce que c’était que le manguier dont les fruits tombés à terre étaient dédaignés par les animaux de la forêt? Vichnou lui répondit qu'il avait existé un célèbre maître d'école qui, semblable à un arbre qui ne porte que des fruits amers, ne donnait à ses disciples qu’une instruction pernicieuse ; il avait été enfin transformé en cet arbre dont les animaux eux-mêmes ne voulaient pas manger les fruits (2). Le brahmane demanda ensuite pourquoi le bœuf, la vache et le veau qui s'étaient présentés sur sa route, ne paissaient pas dans les gras pâturages qu’ils foulaient : le dieu répondit qu’un brahmane étant allé demander un champ à un roi, ce prince avait ordonné à son ministre de mettre ce brahmane en possession d’un des meilleurs champs de son domaine, mais que le ministre n'ayant pas d'estime pour le brahmane, lui avait donné un champ presque entièrement stérile; le brahmane avait été transformé en veau, pour n’avoir point protesté contre l'injustice du ministre , le ministre en bœuf, pour avoir fait si peu de cas d’un brahmane, et le roi en vache, pour avoir négligé de s'informer si le ministre avait fidèlement exécuté ses ordres (3). Le brahmane demanda ce que signifiait l'éléphant qu'il avait trouvé en compagnie d’un âne : Vichnou répondit qu'un pénitent s'étant un jour arrêté devant le palais d’un puissant roi, ce prince lui dit qu'il le lui donnerait volontiers en échange des mérites qu’il avait acquis par ses austérités ; le pénitent, qui comptait bien gagner d’autres mérites par le mêmes moyens, échangea contre le palais du roi tous ceux qu’il avait acquis jusqu’à ce jour ; le roi et le pénitent furent condamnés à renaître , après leur mort, l’un en éléphant, l’autre en âne ; le premier en expiation de son orgueil et de son impénitence, le second pour avoir estimé ses mérites à si bas prix. Le brahmane demanda aussi pourquoi l’eau de l’étang était douce d’un côté et amère de l’autre : Vichnou répondit que de deux frères qui faisaient le commerce en commun, l’un était fourbe et l’autre plein de bonne foi; qu’un jour, comme ils faisaient creuser cet étang à leurs frais, l’un avait été changé en eau amère, et l’autre en eau douce. Le brahmane demanda enfin qui était le vieillard qui lui était apparu. Vichnou répondit que ce vieillard était une forme dont il s'était revêtu pour se présenter à lui et éprouver la constance de ses pieuses résolutions. Le brahmane pria Vichnou de lui dire si tous ceux qui expiaient leurs péchés dans les liens de la transformation resteraient long-temps encore dans cette misérable condition : Vichnou lui répondit qu’il pouvait, en retournant à sa maison, leur déclarer de sa part que leurs péchés étaient expiés. Le brahmane s’'empressa d'exécuter les ordres du dieu, et de porter à ces malheureux l’annonce de leur délivrance. Arrivé à sa maison, le brahmane se fit aussitôt initier à la dévotion de l’anandaviratam, et recut en récompense des richesses qui égalaient celles dont il avait joui avant son crime. »

Ce récit terminé, Vichnou annonça aux cinq princes que s’ils pratiquaient régulièrement les céré- . monies de l’anandaviratam, is seraient bientôt rétablis dans toute leur puissance. Ces princes concurent en effet une si haute opinion de cet acte de piété, qu’ils prirent immédiatement le cordon ;

(r) L’utilité publique a été heureusement servie dans l'Inde par le devoir qu’impose l'autorité religieuse aux personnes riches d'employer leur fortune à tracer des chemins , à creuser des étangs et à construire des chatiram ou chauderies. E. J.

(2) Dans un sujet qui pouvait admettre une si grande variété de scènes épisodiques, un pouraniste orthodoxe ne devait pas omettre l’occasion de représenter par une terrible image les peines réservées aux chefs des sectes hérétiques. La figure de la fructification des actes et des paroles est d’ailleurs une de celles qui sont le plus familières aux Indiens. E. J.

(3) Notre Dante ne pouvait non plus manquer de réserver une place dans son enfer pour les rois qui s’acquittent négligemment du devoir d'enrichir les brahmanes : il est à peine nécessaire d'observer que l’auteur de cette légende appartenait

au premier des quatre ordres de la société indienne, E. F.

ils ne tardérent pas à remporter sur TouriyOdanen et ses alliés une victoire qui leur assura la paisible possession de leurs états.

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