CHAPITRE III
Production des hybrides , et circonstances qui la favorisent.
ous savons qu’il existe dans les animaux des espèces intermédiaires, que l’on désigne sous le nom de mulets, et qui doivent leur existence à l’accouplement d’animaux d’espèces différentes, mais très-voisines. La même chose a lieu dans les végétaux , et l’un connaît, sous le nom, àhjhrides, les individus qui en sont le résultat.
Ces hybrides sont communs dans les variétés d’une même plante, mais ils sont rares dans les espèces : ils ont également lieu dans les plantes dont les sexes sont séparés , et dans celles où ils sont réunis; mais pourtant ils sont plus fréquens dans ces dernières, quoique le raisonnement indique le contraire.
On conçoit très-bien comment une plante, dont les fleurs femelles sont séparées des fleurs mâles, peut recevoir le pollen d’une autre plante avant le sien, et donner des hybrides; c’est pourtant ce qui n’arrive presque jamais, et cela pour plusieurs causes : la première, c’est que les plantes dioïques sont bien moins nombreuses que les autres, et appartiennent presque toujours à des genres différens, ce qui diminue considérablement les chances.
La seconde , c’est que les plantes dioïques offrent très-peu de variétés dans les espèces, en sorte que les hybrides, toujours rares quand ils proviennent d’espèces diflérentes,, doivent l’être dans ces plantes qui sont peu nombreuses.
La troisième, c’est qu’il semble que l’imprégnation par un pollen étranger, soit d’autant plus difficile que la fécondation est moins certaine , et qu’ensuite les chances qui doivent amener le véritable pollen, sont toujours plus favorables que celles qui doivent en amener d’étranger.
Ces différentes causes rendent les hybrides des plantes dioïques trèsrares. Examinons maintenant comment ils peuvent ayoir lieu dans les fleurs hermaphrodites.
Dans les unes, les fleurs sont ouvertes , les étamines sont à une certaine distance du pistil, et leur position est quelquefois peu avantageusepour opérer la fécondation. Dans les autres, les organes sexuels se touchent, pour ainsi dire, et sont enveloppés dans les sépales de la fleur. C’est dans celles-ci, où l’on devrait rencontrer le moins d’hybrides, que 1 on en trouve le plus. Aussi nous voyons les haricots, les pois et un assez grand nombre de plantes de la famille des légumineuses, offrir une foule de variétés dues à des fécondations adultérines, quoicjue leurs organes sexuels soient rapprochés et renfermés dans la carène. Nous voyons les tulipes donner une foule de variétés de couleur par les semis , quoique leurs étamines soient placées autour du 23istil et protégées par de grands sépales. Ces variétés tiennent, comme on peut s'en convaincre par expérience, à des mélanges dans la fécondation, et non à de simples accidens : car si l’on prend une tulipe rouge ou une tulipe blanche , et qu’on la cultive seule, de manière à recueillir ses graines , puisqu’on les sème , on obtient des tulipes rouges ou des tulipes blanches, dont les teintes sont plus ou.moins vives : mais si l’on féconde la tulipe blanche avec la tulijte rouge, les plantes qui proviennent de ces graines, donnent presque toutes des fleurs mélangées de ces deux couleurs.
Il Jaut donc chercher la cause des hybrides dans les organes même de la plante; et si l’on examine attentivement l’état des organes de la fleur, on verra c[ue dans certaines plantes, le pistil est apte à transmettre le pollen aux ovules, quelque temps avant la déhiscence des anthères, quelquefois même plusieurs jours auparavant, ce dont on peut s’assurer en fécondant artificiellement le pistil d’une tulipe ou d’un haricot avec le pollen d’une fleur de même espèce, dont les étamines sont ouvertes, et retranchant ensuite les siennes encore fermées. Ce que l’art vient de faire, la nature le fait tous les jours, et il est rare que dans la plante dont nous venons de parler, la carène ne soit pas suffisamment ouverte pour laisser pénétrer quelques grains poliniqiies des fleurs qui l’avoisinent.
Dans quelques plantes à carpelles soudées, il arrive aussi que les stigmates ne sont propres à la fécondation que successivement, et il peut se faire, dans ce cas, que chaque stigmate soit fécondé par des fleurs différentes , et que tous soient imprégnés avant que le pollen ne se soit échappé des loges qui le contenaient.
Getie présomption est encore appuyée par la nature même du pollen de quelques plantes, qui n’a acquis toutes ses qualités que quelque temps après la déhiscence des anthères.
Ces différens faits que l’on peut observer sur plusieurs liliacés, et que j’ai vérifiés sur la tulipe des jardins, tendraient à faire supposer que c’est à ces causes diverses que l’on doit les nombreuses variétés que l’on obtient par les semis.
Je pense que les insectes qui voltigent continuellement d’une fleur à l’autre, et qui contribuent beaucoup à la fécondation des plantes, favorisent aussi la formation des hybrides, en emportant le pollen d’autres plantes.