‹ Recherches sur le choléraChapitre 89 sur 95 · CHAPITRE VII Applications prophylactiques · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII Applications prophylactiques

Modes d'importation et de propagation.

Du delta du Gange, seul point du globe où le choléra soit endémique, la maladie se répand sans cesse dans l'Inde ('J. Elle n'a été transportée en Europe d'abord que par la voie de terre et en étapes successives. Depuis le percement de l'isthme de Suez, elle nous arrive bien plus vite soit par l'intermédiaire seulement de l'Egypte et de l'Arabie, soit même directement, grâce à la rapidité des communications à vapeur.

A grande distance l'importation a lieu le plus souvent par l'homme lui-même atteint de choléra. Cependant, avec nos moyens rapides de locomotion on ne saurait exclure le transport du choléra au loin par d'autres porteurs du contage.

Nous avons vu, en effet, le bacille-virgule se maintenir vivant 14 à 16 jours dans le linge empaqueté, et ce laps de temps est plus que sutlisant pour aller de l'Inde en Egypte ; il n'est pas du tout certain que ce soit là la durée maxima.

Nous avons vu aussi que le bacille peut vivre au-delà de 30 jours dans l'eau de cale d'un navire, c'est-à-dire pendant plus de temps que n'en demande la traversée de l'Inde -en Europe

(1) Grâce surtout aux pèlerinages qui mettent en mouvement tant de milliers d'indigènes

(2) Le danger de l'eau de cale semble rendu bien manifeste par un fait ancien que nous tenonsde la bouche d'un marin et qui concerne un navire de l'Etat, le Monge. Ce navire, absolument indemne du choléra, futfrappé par l'épidémie en plein Océan Pacifique après de longs jours de traversée, mais fort peu de temps après qiid l'on eût i)rocédi; à l'évacuation de l'eau de cale.

CHAPITRK SEin'lÈMK.

Il peut se répandre ensuite par rintermédiaire des ouvriers occupés dans la cale pendant le déchargement, ou par l'intermédiaire des ports eux-mêmes, si l'on y déverse l'eau de cale, comme cela se fait généralement à l'arrivée. Dans ce dernier cas, le bacillevirgule, s'il trouve des matières nutritives, peut se multiplier, soit immédiatement, soit après un temps plus ou moins long, quand l'importation a eu lieu à un moment de l'année où les eaux sont froides.

Quand il n'y a pas eu de cas de choléra pendant la traversée, l'importation par cette voie nous paraît aussi probable que par des effets de matelots décédés du choléra dans les Indes.

Examinons comment se répand le choléra une fois qu'il est installé en Europe :

C'est d'abord directement par l'homme, par ses déjections et par tout ce qu'elles ont touché.

L'homme peut conserver le contage vivant en lui pendant plusieurs jours, jusqu'à 13 jours dans des cas exceptionnels; rappelons qu'il existe des cas de choléra réduits à de simples diarrhées, mais qui n'en sont pas moins dangereux au point de vue de la propagation. Dans les déjections, le bacille peut foisonner de manière à les transformer en une véritable purée de virgules, c'est ce qui arrive notamment sur le linge. Les effets des cholériques constituent un des plus importants agents de la propagation, cela est confirmé par de fréquents cas de choléra observés chez les blanchisseuses. Le linge peut même, surtout empaqueté, conserver longtemps le contage vivant et servir à le transporter au loin. Uu fait de ce genre a été constaté en 1884 où le linge d'un cholérique de Marseille devint le point de départ d'une épidémie intense dans la vallée du Jabron (Basses-Alpes). Il ne faut pas oublier que de pareils cas sont presque toujours difficiles à établir ; ceux qui ont expédié ou reçu le linge ne savent souvent pas qu'il était contaminé, et, dans le cas contraire, ils ne s'empressent pas en général d'en convenir.

Si les déjections cliolériques arrivent dans des fosses closes, étanclies, elles se trouveront désinfectées automatiquement par la putréfaction. Il n'en sera pas de même dans les fosses non closes, dans les tinettes filtrantes, dans les puisards peu étanches recevant les eaux ménagères. Là les selles se trouveront plus ou moins délayées et le bacille-virgule ne sera plus détruit rapidement par la putréfaction ; il arrivera alors vivant dans les égoùts, et de là, dans les ports, les rivières, etc. ; d'un autre côté, il pourra contaminer le sol et, par son intermédiaire, les puits.

Dans les différents milieux (ports fermés, eaux stagnantes, rivières, puits) pauvres en matières nutritives^ le bacille-virgule pourra, si les autres circonstances lui sont favorables, se maintenir longtemps vivant à côté de beaucoup d'autres bactéries; il pourra même encore, comme Ta fait remarquer Koch, trouver sur des débris végétaux ou animaux flottant dans l'eau, un milieu restreint très favorable à son développement.

En dehors même de toute expérimentation directe une pareille invasion des puits et des ports fermés ne semble point douteuse pour Marseille, étant donné son système de puisards et de tinettes filtrantes, et leurs communications avec les égouts et les ports. Nous avons vu la longévité du bacille-virgule dans l'eau saumâtre de ces derniers ; elle peut, à chaque instant, devenir le point de départ de nouveaux cas de choléra soit par contact direct avec l'homme, soit plus souvent indirectement par l'intermédiaire des effets, linge, filets, etc., qui s'en trouvent imprégnés ou arrosés.

On voit par là combien le système de vidanges et d'égouts d'une ville doit avoir d'influence sur la marche et l'intensité des épidémies cholériques.

Si les égouts allaient se déverser en pleine mer, le bacille-virgule pourrait vivre encore un temps iiotable dans ce milieu, mais ses chances de multiplication seraient considérablement réduites par la dilution des matières nutritives, et le contage cholérique se

trouverait tellement délayé dans cette énorme masse d'eau que la contamination de l'homme deviendrait tout h fait improbable. Le danger serait encore plus sûrement écarté si une canalisation spéciale portait les matières de vidange loin de la ville et des ports, soit dans la mer, soit dans une usine dont les manipulations détruiraient le contag-e cholérique ; la contamination, par cette voie, des puits et des eaux potables en général se trouverait évitée du mênn; coup.

Nos expériences relatées plus haut nous ont montré, en effet, que le bacille-virgule peut se maintenir vivant un temps notable dans l'eau douce, et la propagation du choléra par ce véhicule est depuis longtemps admise par tout le monde. Il serait trop long de citer les faits si nombreux que l'on peut invoquer à l'appui; nous nous contenterons donc d'en rappeler quelques-uns.

Koch a signalé avec hisistaiice la diminution du choléra déterminée, à Calcutta et au fort William, par l'installation d'une conduite d'eau ;ï l'abri de la contamination ; il a fait connaître beaucoup d'autres faits de ce genre observés dans l'Inde.

Pendant l'épidémie de 1884, M. le professeur Bouveret, de la Faculté de Lyon, s'est livré à une étude très minutieuse sur le choléra dans l'Ardèche. M. Bouveret a distingué, d'après l'intensité avec laquelle sévissait le fléau, des épidémies massives, discrètes ou avortées. Les localités où fut importé l'élément contagieux ne dlU'éraient pas par la nature du sol, mais Ijien par le régime des eaux potables. « Dans tous « les foyers intenses les eaux potables sont puisées à des sources, « citernes ou puits découverts, et situés au sein de l'agglomération. « Dans les villages contaminés où l'eau potable est puisée à distance « de l'agglomération et surtout à des fontaines jaillissantes, dont a sources sont |.ouj ours captées loin des habitations, l'épidémie présenlc « le caractère d'une épidémie discrète ou même avortée. »

MM. les professeurs Roustan et Queirel, qui se sont rendus en ISt^ i dans la vallée du Jabron, ont été frappés du rôle joué pour la propagation du choléra par ce ruisseau dans lequel on avait lavé le linge cholérique mentionné plus liant. Tous les villages qui se servaient de.s eaux du Jabron comme boisson, pour les usages domestiques, arrosage des jardins, etc., ont eu une épidémie cholérique; les hameaux de la vallée placés k mi-côte, à une certaine distance du Jabron, dont ils

APPLICATIONS PROPHYLACTIQUES

n'employaient pas les eaux, sont restés indemnes ou n'ont présenté que lies cas isolés pour lesquels l'importation directe d'une localité contaminée a été évidente.

Ce mode de propagation par les eaux est presque toujours plus facile à suivre et à établir dans les petites localités que dans las grands centres; néanmoins pendant l'épidémie de 1885 la contamination par certains puits de Marseille a été des plus frappantes. Rappelons encore les faits de même nature mis en lumière pour Gênes par M. Maragliano et M. Ceci. Le remarquable rapport lu par M. Marey à l'Académie de Médecine (14 octobre 1884) contient aussi de nombreuses preuves dans le même sens ; nous y renvoyons le lecteur.

L'influence attribiiée au sol sur la marche des épidémies de choléra pourra aussi, sans doute, être expliquée en dernier ressort par ses rapports avec les eaux de consommation et les eaux courantes.

Nous ne prétendons nullement pour cela que l'eau soit l'agent unique de contamination, mais seulement qu'elle joue le principal rôle, et nous croyons volontiers qu'il n'y aura pas de véritable épidémie de choléra là où l'on saura se mettre à l'abri de ce mode de contamination et du contact direct des déjections cholériques.

L'eau est d'autant plus dang-ereuse que le public se tient beaucoup moins en garde contre l'eau que contre les déjections ou effets des cholériques ; enfin l'eau est beaucoup plus apte que les substances alimentaires solides à faire franchir au bacille-virgule la barrière de l'estomac. Le transport pourrait certainement, en principe, avoir lieu à assez grande distance par l'intermédiaire des eaux courantes ; en fait, la chose sera relativement rare, car l'eau ne reçoit pas constamment des matières cholériques, même dans une locaUté envahie par l'épidémie, et ces matières, pourvu que le débit d'eau soit un peu notable, ne tardent pas à se trouver tellement délayées que les chances de contamination s'affaiblissent.

La contamination par l'air, vu la faible résistance de la virgule à la dessicatiouj ne semblé possible que dans des cas tout à fait

Page 1