CHAPITRE IL
$ 1. Les Dionysiaques étoient divisées en grandes et petites Dionysiaques.—Epoque de la célébration des petites Dionysiaques , appelées Anthestéries ou Lénéennes.—Le Lénæum,, lieu clos où étoit bâti le temple de Bacchus Limnæus. — Etymologie du mot Lenœum.
$ 2. Les Anthestéries ou Lénéennes étoient célébrées en trois solennités : 1° les Pithégies; 2° les Choës ; 3° les Chytres. Des Pithégies.
$ 5. Des Choës. — Repas de cette fête. — Cérémonies du combat et prix décerné au meilleur buveur. Autres rites des Choës.
$ 4. Le jour des Choëès étoit consacré Aux) mystères de Bacchus. — Des personnages qui pr ésidoient à ces mystères. — Du roi et de la reine des sacrifices. — Des Gererxæ. — Des Parèdres ou assesseurs.—De l’Hiérocéryx.—Du Lampadifer. — Les mystères de Bacchus étoient nocturnes. — Bacchus Nyctélius.—Nyctélies. |
$5. Les Dionysiaques ont été formées du mélange du culte d'Eleusis et du culte de Bacchus dieu du vin.—Caractère particulier des Dionysiaques.—Omophagie.— Bacchus Omadios.
$ 6. Procéssion des Dionysiaques.—Avoit lieu le jour des Choës.
$7. La fête des Chytres troisième jour des Anthestéries.—C’est le jour des Chytres que se livroient les combats dramatiques.
$ 8. Des chœurs.—Ils étoient de deux espèces , les chœurs isolés et les chœurs dramatiques.—De leur composition.
$ 9. Des divers combats littéraires en l'honneur de Bacchus.— —Prix de ces combats.
$ ro. De la célébration des jeux scéniques le jour de la fête des Chytres : les pièces dramatiques étoient particulièrement
Tone II. | 7
08 RACCHUS | consacrées à Bacchus. — Du Théâtre. — Les acteurs étoient aussi consacrés à Bacchus, — De l'Odeum.
ç 11. Importance que les Athéniens attachoient à la fête des Dionysiaques; lois et réglemens sur Tobservation de cette fête. Les distributions d'argent se faisoient au théâtre pendant les Dionysiaques.
$ 12. Bacchus Melpoménus.
$I. Les Dionysiaques éloient divisées en grandes et en petites Dionysiaques.— Epoque de la célébration des petites D'ionysiaques appelées Anthestéries ou Lénéennes, — Le Lenæum
lieu clos où étoit bäti le temple de Bacchus Eimnæus. — Etymologie du mot Lenæum. |
J’ar annoncé au commencement de cet article, que javois adopté lopinion de Meursius, de M. de Sainte-Croix et de plusieurs autres savans, qui n’admettent que deux dionysiaques à Athenes :
1° Les petites dionysiaques, appelées Anthestéries où Lénéennes, qui se célébroient tous les ans pendant le mois anthestérion ou lénéon ;
20 Les grandes dionysiaques, qui se célébroient au mois de posidéon , tous les trois ans.
Thucydide a fixé d’une maniére certaine l'époque des lénéennes : il nous apprend que dans les temps antérieurs à Thésée, la ville d'Athènes ne consistoit que dans ce qui fait aujourd’hui la citadelle, et tout äu plus dans les bâtimens qui en sont les plus voisins du côté du sud, et il en donne pour preuve non-seulement les temples des divinités qui étoient dans l’Acropole, mais il fait observer que c’étoit surtout vers cette partie de la ville, en-dehors de la cita-
© DIONYSIUS. 09 delle, que s’élevoient les temples de Jupiter Olympien, d’Apollon Pythien, de la terre, et celui de Bacchus Limnæus, ce dieu en l’honneur de qui se célébrent, dit-il, les anciennes Bacchanales le dixième jour du mois anthestérion. ®
Démosthène donne la même date à cette solennité. Il raconte que lorsque Thésée eut réuni les citoyens dans un même lieu , et que la ville d'Athènes se fut peuplée, on choisissoit toujours un roi pour les sacrifices, entre les personnes les plus recommandables. Il fut statué par une loi que l'épouse du roi des sacrifices seroit citoyenne, qu’elle n’auroit eu de commerce avec aucun autre homme, qu'il l’auroit épousée vierge, pour qu’elle fit au nom de la ville les sacrifices, suivant les anciens rites, et qu’elle s'acquittât avec piété du culte religieux, sans y rien retrancher et sans rien innover. On grava cette loi sur une colonne de pierre qu’on plaça dans le temple de Bacchus au Marais, Zimnæ , auprès de l’autel: cette colonne subsistoit encore du temps de Démosthène , avec une inscription en caractères attiques, c’est-àdire, en caractères anciens ( car suivant Harpocration, les caractères ioniens qui composoient les vingt-quatre lettres, et qui furent depuis en usage, n'ont été inventés que fort tard }; ces caractères étoient presque effacés, mais le peuple avoit laissé subsister ce monument sacré de son respect pour le dieu. Démosthène observe que l’on avoit placé la colonne dans le plus ancien temple de Bacchus Lim-
% Thucyd., lib. II, cap. 1.
næus, afin que tout le monde ne vit pas cétte inscription, ce temple ne s’ouvrant qu’une fois l’année le douzième du mois anthestérion (9e
Ce temple de Bacchus Limnæus(p)étoit bàti dans le Lenœum , lieu clos de la ville d'Athènes qui étoit situé alors près de la cittdelle, et non dans les champs, comme le prétend le scholiaste d’Aristophane. ® |
Le nom de Lenæum avoit été donné à ce lieu, du mot grec Anvatos, pressoir, à cause des fêtes de Bacchus dieu du vin, qui y étoient célébrées :le dieu lui-même recut le surnom de Lenæus *.
On appeloit Limnæ la partie de la ville d’Athenes où étoit situé le Lenæum , et où se célébrotent les anciennes fêtes de Bacchus ; les jeux célébrés dans le mois de lenæum s’appeloient éyüva Afuvatc.
() Démosth., ëz Neera, p. 528. | @) L’orateur Isée faisant le détail de la fortune de Ciron, compte au nombre de ses propriétés , deux maisons à Athènes, l’une auprès du temple deBacchus, ir Limnis ,au Maraïs, qui lui rapportoit deux mille drachmes de location. (Isæ, mepi roù Kipwvos pou. ) G) Huc pater o lenæe veni, nudataque muslo Tinge novo mecum diruptis crura cothurnis. (Georg. , hb. Il.)
Servius observe sur ce passage de Virgile, que le mot lenœus vient éro roù Auvou, idest, & lacu, c’est-à-dire, d’une cuve à recevoir du vin, et il blâme Donatus qui le fait dériver de lenire, quod mentem leniat ; car, dit-il, un mot grec ne peut
xs recevoir une étymologie latine.
& Schol. Aristoph., ir Ranis. — Steph. Byz., v. Limnai. — Hesych. Harpocrat. b. v.
Hésychius dit que les Lénéennes se célébroient dans le mois de lénéon ; le mot de lénéon, après qu'il eût passé aux oniens, et qu'il eût fait place à celui d’anthestérion , se trouva rarement dans les monumens des Athéniens , et Aristide est peuti | ÊTEr # être le seul auteur grec qui, avec Hésychius, l'ait
employé.
$ II. Zes Anthestéries ou Lénéennes étoient divisées en trois solennités , les Pithégies , les Choës et les Chytres.—Des Pithégies.
Les fêtes Anthestéries ou Lénéennes étoientdivisées en trois solennités : 1° les Pithégies; 20 les Choës ; 3 les Chytres.
Les Preis se célébraient le onze du mois anthestérion. « Les Athéniens, dit Plutarque Ÿ, of- » frent les prémices du vin nouveau le onze du » mois anthestérion, et ils appeloient cette fête » Pithégie. » Ce mot vient de x{0oc, tonneau, et de oëyew, ouvrir. Il paroît qu'avant de boire du vin nouveau , les Athéniens en faisoient des libations aux dieux ; ils Ieur demandoient que Ni Es de cette us leur fût salutaire et utile.
Les noms des mois rn’étoient pas les mêmes dans toute la Grèce : en Béotie le mois anthestérion s ’appeloit prostaterius , et les Béotiens faisoient leurs Pithégies Le six de ce mois ®. Ce jour-là, aprés que
® plut., Sympos., lib. III, Quest. VIT.
® Cette “différ ence de jours tient sans doute à la manière peu exacte dont les Grecs comptoient les mois et les années , comme
102 Ne BACCHUS
le vent du zéphyr avoit cessé de se faire sentir et que les Béotiens avoient sacrifié au bon génie, ils goûtoient le vin nouveau. ©
L'objet de la fête des Pithégies me semble déterminer d’une manière précise l’époque de l’année où on doit placer le mois anthestérion , sur lequel il y a une si grande divergence d'opinions. Chez les Anciens, comme chez nous, on ne pouvoit ouvrir les tonneaux et on n’avoit du vin nouveau qu’à l’époque de ce que nous appelons le sous-tirage, qui a lieu dans le mois de mars. Ainsi le mois d’anthestérion devoit correspondre à notre mois de mars ou au commencement du printemps : cest ce qui est confirmé par le témoignage de Suidas, qui dit que le mois anthestérion étoit le huitième de l’année chez les Athéniens , et qu'il a été appelé ainsi parce que la plupart des productions de la terre commencoient à fleurir. Hésychius et l'auteur de lÆ tymologicum magnum disent aussi que les Athéniens appelotent les Anthestéries Floralia, du mont Arcs, fleur ®. L'opinion de Suidas et d'Hésychiüs est confirmée
le remarque Cicéron dans la seconde Verrine ; chaque état de la Grèce comptoit et nommoit les mois différemment.
@) Ce vent du zéphyr étoit, selon Pline, le favonius des Romains, qui gâtoit, disoit-on, les vins si on les mettoit en perce avant qu’il fût apaisé; orilne souffloit en Grèce comme en Italie que neuf jours : il commençoit le deux mars et cessoit le onze, jour de la fête des Pithégies ; c’étoit un vent du eouchant.
@) Suidas.—Hésychius , v. AvOecep,
D{ONY SIUS. 103
par celle d'Harpocration. « Dans le mois d’anthes- » térion, dit ce lexicographe , on célébre les mys- » téres de Bacchus ; on appeloit ce mois anthesté- » rion du mot &/Jew ; € ’est-à-dire, pousser, fleurir , » parce que ‘dans ce mois les Lu renaissent. » Mais voici des autorités bien autrement imposantes ; on lit dans un passage de la harangue sur la couronne, par Démosthène : «Pendant Te sacerdoce de » Clinagoras, les pylagores s’assemblérent au prin- » temps. Voulez-vous savoir à quelle époque cet » événement arriva ? c’est sous l’archontat de Mné » sithée, dans le mois anthestérion. » Plhulostrate donne aussi le mois d’anthestérion aw printemps ; Appien dit que César fut tué au milieu du sénat dans le mois anthestérion, or: on sait qu’il fut assassiné le jour des ides de mars. Plutarque fixe l’époque de la prise d’Athénes par Sylla au mois de mars, que les Athéniens , dit-il, appellent anthestérion. Dans un passage des Symposiaques , il dit que le plus tôt qu’on boit le vin nouveau, c’est dans le mois anthestérion aprés l'hiver Ÿ. Il ne peut donc yÿ avoir de doute sur l’époque de l’année à laquelle appartenoit le mois anthestérion : e’étoit Le mois de mars, et les Anthestéries se célébroient au printemps.
Dans les fêtes des Pithégies 1l n’étoit pas permis, suivant les anciens rites , de refuser du vin nouveau à ceux qui en demandoient , pas même aux esclaves, et le temple devoit être ouvert à tous ceux qui vouloient prendre part à cette solennité ?. Les esclaves
® Plut., Sympos., lib. IX.= ® Proclus, ad Hesiod., Uib. I.
et les artisans qu'Aristote appelle valets journaliers , ne travailloïent pas pendant ces trois jours, 1ls mangeoient avec leurs maitres; mais les cérémonies sacrées terminées , on faisoit part à chacun des dons de Bacchus , et les maîtres avoient coutume de rappeler les esclaves à leurs travaux, en leur criant : Foras cares, non amplius Anthesteria, ce qui étoit devenu un proverbe. Il y avoit un autre proverbe : Foras umbræ, non amplius Anthesteriæ ® , comme si les ames des morts erroiïent dans la ville pendant les Anthestéries.
Ainsi, dès ce premier jour des Anthestéries com mencoient les rites sacrés : on portoit des cratères (q) propres à la dégustation du vin nouveau , et les vases nécessaires à la célébration de la fête. Non-seulement des jeunes gens, mais des enfans de trois ans, étoient couronnés de fleurs et célébroïent les cérémonies sacrées, comme le démontre une ancienne inscription rapportée par Fabretti, où il est fait mention d'Hérophile, enfant de sept ans qui, pendant trois ans, avoit célébré les dionysiaques ®.
.. ® Les Grecs avoient un autre proverbe très connu : Hedera post Anthesteria , lorsqu'on faisoit quelque chose trop tard ou après le temps convenable. On portoit le lierre dans les Anthestéries ; il y avoit des Hederigeri.
@? septem
solos annos duo
el menses vixi. Quorum tres
péregi Baccho orgia ce-
{ebrans. ( Fabretti, Inscripl. antiq: , cap. 6, pl. 425.)
Ajax, fils de Télamon, qui habitoit l'ile de Salamine, donna à son fils Eurysacés l'éducation des Athéniens. Lorsqu'Eurysacés eut atteint sa troisième année , il fut conduit dans le mois d’anthestérion au temple de Bacchus, où il offrit les cratères, suivant l'usage adopté dans cette solennité, et il sacrifia selon les rites des Athéniens. D’après Philostrate, Ajax disoit se souvenir des dionysiaques célébrées sous le régne de Thésée , auxquelles il avoit pris part étant enfant ®. Un passage d’Hésychius semble même 1indiquer que dans cette solennité, il y avoit un combat de pugilat pour les jennes gens : il donne cette définition du mot Auouayar, imnomachæ , les jeunes gens combattant au pugilat au Limnæ. ®
Pendant la célébration des dionysiaques | on faisoit des festins qui s’appeloient les Phagésies ou les Phagésiposies. Cléarque, disciple d’Aristote, parloït en ces termes, dans le cinquième livre de son ouvrage sur les Griphes : « On appeloit les » festins des dionysiaques, Phagésies, ou selon » quelques-uns Phagésiposies ; chacun de ceux qui » passoient étoient tenus de payer au dieu le tribut » d’une rapsodie, mais ces festins et les rapsodes ne » sont plus d'usage. ® » Les rapsodes entouroient la statue de Bacchus, pour chanter leurs hymnes en son honneur.
Get usage avoit passé à Alexandrie, où ces festins ainsi que les fêtes s’appeloient Lagénophories. Era-
4 Philostr., Heroic. 1 CADRE TN Di 720, = P'THESYCh. , V. Awuvoutyar = % Athen., lib. VII, Cap.'t.
106 è BACCHUS
tosthènes, dans son ouvrage intitulé Arsinoé, parloit ainsi des Lagénophories + « Ptolémée, avoit . établi une fête et divers sacrifices en lhonneur de Bacchus; Arsinoé, ayant demandé à celui qui portoit le phallus dans cette fête : Quel jour célébret-on ? Il répondit : Ce sont les Lagénophories , et chacun mange au souper ce qu'il a apporté pour soi, couché sur un lit de verdure, et boit aussi de sa propre bouteille dont il s’est muni. » C’est même de cet usage que la fête avoit reçu son nom de Lagénophories (lagena, bouteille); dans cette fête les Alexandrins portoient des rameaux d’olivier. + Les réunions où chacun contribuoit pour le repas, s’appeloient Thiases ; et ceux qui composoient le Thiase étoient appelés Synthiasotes , c'est-à-dire , gens qui boivent, mangent et se divertissent ensemble ; la troupe qui célébroit Les fêtes de Bacchus étoit aussi désignée par le nom de Tliasé. En général les Thiases étoient, chez les Grecs, une assemblée instituée pour le culte des dieux : ce mot venoit du mot T'heos, dieu ®. Cest dans ce sens qu’Isée appelle Tuases, les assemblées religieuses faites en l'honneur d'Hercule ® : aussi Barnès définit-il le Thiase, une multitude rassemblée pour choses divines %;, mais on appliqua plus particulièrement ce nom aux fêtes de Bacchus. ® (r)
® Stuckius, Antig. conviv., lib. T, cap. 33, p. 100. — @) Athen. , Gb, VIE, cap. 16. — ® Is., Oraf, VIII, p. SA ir @ Barnès, ot, in Eurip. Bacch., y. D6:
® Eustath., Liad,—On appeloit methy le vin que on buvoit
On avoit coutume, à Athènes, d'apporter au milieu du repas, du vin pur à tous les convives et d’invoquer le bon génie : il paroît que cette invocation n’avoit lieu que le jour des Pithégies ; car à Chéronée , ce jour-là étoit appelé exclusivement , Le jour du bon génie, &yaÿo5 daïpoyos : quand le repas étoit fini, on leur donnoit du vin mêlé avec de l’eau , et 1ls invoquoient alors Ads Zwrñpos , Jupiter sauveur. |
Le scholiaste d’Aristophane parle de ces rites dans deux passages différens ; dans les chevaliers sur le vers quatre-vingt-cinquième, 1l dit : « Aprés qu’on avoit enlevé la table, on buvoit le coup du bon génie, » et dans les Guépes, v. 999 : « L'usage selon « Théopompe, étoit lorsque la table alloit étre » enlevée, de boire le coup du bon génie. » Ces
dans ces fêtes ; et Bacchus en l’honneur duquel il se donnait, étoit appelé Methymneus, Lyœus, Evius, Jecus, c’est-à-dire, gai, favorable : ainsi en criant Ïe Ïe, on vouloit se rendre le dieu eoy, c’est-à-dire propice ; c’est pourquoi le lieu où se faisoient ces acclamations ou-ces prières, s’appeloient #:poc, sacré. Un passage d’'Ephippus, cité par Athénée, démontre que les mots é}soy et Dapéy avoient le même sens (Athen., kb. VII, cap. 19.). Le vin pur en grec, se disoit pé0v, et l'ivresse ue0n. Le bon Bacchus, dit Plutarque (Sympos., lib. IIL, Quest, 2.), a donné au vin pur un nom tiré de l'ivresse , et il en a pris luimême le surnom. On a donné au mot pu:0n différentes étymologies, comme nous le verrons dans la suite : auteur de l'Etymologicum magnum le dérive de pero, avec , et de Üuvoc, hymne; d’autres ont traduit le mot pebtevar par réunion à table. ( Diod. Sic. , lib. IV, $ 3.
passages paroissent être en opposition avec ce que nous venons de rapporter d’après Diodore de Sicile; cette divergence a donné lieu à une sorte dé controverse entre J. Paulmier de Grentemesnil , qui proposoit de corriger le texte de Diodore de ur d’après celui du scholiaste d’Aristophane, et Jonsius qui soutenoit que ce texte devoit être conservé. Il seroit trop long et trop étranger à notre sujet d’examiner les motifs des deux contendans; tout ce que je veux faire remarquer , c’est que Diodore de Sicile après avoir rapporté l'usage de boire le vin pur au milieu du repas en invoquant le bon géme, et de terminer ce repas en buvant du vin mêlé avec de l’eau, à l'invocation de Jupiter sauveur, Diodore de Sicile, dis-je, a donné un motif très raisonnable de ce rite:le vin pur, dit-il, pris avec excès , ôte la raison aux hommes, et produit des querelles et des malheurs ; tempéré par l’eau, il entretient la joie etle plaisir, et éloigne l'ivresse et ses dangers, c’est pourquoi à la fin du repas on invoquoit Jupiter sauveur. Aussi dans le banquet d’Athénée ® , Ulpien l’un des convives, s'exprime ainsi : « Béarn donc les » dieux, comme parle Platon dans son Plhulébe , et » mélons de l’eau avec le vin pour leur rendre hom- » mage, soit à Bacchus, soit à Vulcain, soit à .» toute autre divinité à qui appartient l'honneur de » ce mélange ; nous avons à notre disposition deux » sources, l’une celle du plaisir, d’où le vin dé-
( Athen., Deipnos., lib. X, cap. 6.
» coule; l’autre est celle de la sobriété et de la pru- » dence, ilen découle une eau d’une saveur aus- » tèére, mais salubre, soyons donc attentifs à faire » de ces deux sources un mélange parfait. »
Le passage de Diodore de Sicile est textuellement confirmé par Eschyle, Sophocle et le scholiaste de Pindare % qui attestent qu’aprés la table enlevée, tous les Grecs se rassembloient autour des vases. du sacrifice, placés en rond, et que là ils remplissoient les cratères et buvoient en invoquant Jupiter Sauveur. Un fragment du médecin Philonide dans son ouvrage sur les parfums et les couronnes , cité par Athénée ® , ne laisse aucun doute sur le rite tel qu'il est rapporté par Diodore de Sicile. « Lorsque Bacchus eut apporté la vigne de » la mer Rouge en Grèce, un grand nombre de » gens burentimmodérément de cette liqueur, sans » y méler de l’eau : les uns devinrent maniaques et » perdirent la raison, les autres tombèrent morts; » quelques-uns étant à boire sur le bord dela mer, » 11 tomba de la pluie qui les obligea de se retirer » et remplit d’eau les cratères où il étoit resté du » vin: le beau temps revint bientôt, les convives » retournérent à leur boisson et goûtérent de ce » mélange qu'ils trouvèrent bienfaisant. Ils en » burent sans en étre incommodés ; c’est pourquoi » les Grecs saluent d’abord le bon génie avec le vin » pur qu'on leur sert pendant le repas, comme
@ pindar., Schol. in Princip., Od. NI. = ® Athen., Hb. XV, cap. b.
LA
110 BACCHUS » inventeur de cette boisson, car ce bon génie est » Bacchus ; mais après le repas ils saluent avec le » premier cratere de vin détrempé qu’on leur sert, » Jupiter Sauveur, qu'ils supposent présider aux » pluies, comme inventeur de cet heureux mélange. Eriphe dit dans sa Mélibée : « vuide cette coupe » avant de prendre celle du bon démon, et même » avant celle de Jupiter Sauveur. 5 En même temps qu’on apportoit les cratères sur la table on distribuoit aux convives des couronnes, elles furent d’abord faites du lierre qui étoit consacré à Bacchus : bientôt on ne songea plus qu'à ce ui flattoit la vue, et on imagina la couronne de
myrte; celle de laurier fut encore admise pour
() Ceux qui versoient ordinairement à boire dans les fêtes publiques célébrées en l'honneur des dieux chez les Anciens , étoient des jeunes gens fils des premiers citoyens de la ville ( Filius eximi Menelai vina ministrat ). Euripide avoit rempli ces fonctions dans son enfance : ils étoient vêtus dhabits appelés théraïques. Sapho parloit dans plusieurs passages de ses poésies, de son frère Larique , servant du vin aux Mityléniens dans le Prytanée. Cet usage étoit passé chez les Romains. (Athen., lib. VI, cap. 10.—Quint., lib. I, cap. 10.)
Les libations faites sur la table n’étoient pas d'un usage très ancien dutemps de Théophrate. On ne répandoit anciennement de vin que celui qu'on offroit aux dieux : ensuite on en répandit au jeu du cottabe pour ceux ou celles que l’on aimoit; enfin les disciples en répandirent en l'honneur de leur maître ( Athen., lib. X.). Le jeu du cottabe consistoit à jeter du vin en l'air, de sorte qu'il retomboit avec bruit dans le vase, Ôu à fixer en terre un bâton sur l'extrémité duquel on mettoit des balances, et au-dessous de chaque plat deux vases pleins d’eau
DIONYSIUS. | TITI les fétés de Bacchus, on en fit aussi de roses , Cette dernière étoit plus particulièrement la couronne des buveurs; dans le cyclope d’Euripide ®, Silène dit au cyclope : « Avant que je te donne ce vin , ül faut que jé C’aie vu prendre la couronne de roses , la couronne des buveurs ». Cette fleur qu’Anacréon a chantée dans des vers si harmonieux, plaisoit
‘aux buveurs non-seulement par la beauté de son
aspect , par la suavité de son odeur, mais encore par sa force refrigérante ; l’on connoît l’origine que lui donnoient les poëtes ®, Enfin la rose étoit le Sy mbole de la discrétion, tout ce qui se disoit dans un festin ne devant pas être répété hors de la salle du banquet : aussi la rose étoit-elle la fleur de Vénus, et l'Amour avoit présenté ce don de sa mère à Harpocrate. Mais retournons aux anthestéries.
Dans ces festins on chantoiït des scolies; les con-
avec une figure d’airain en-dedans. Les joueurs , ayec une coupe, jétoient de loin du vin dans la balance , et s'ils étoient assez adroits pour ÿ en répandre la plus grande partie, de manière que la balance penchät et allât frapper la petite statue d’atrain , ils gagnoïent la gageure ; ou plutôt du son plus ou moins grand que rendoit le plat de la balance, ils tiroiént dés conséquences pour ou contre leurs amours. ( Aristoph., Pax, act. IT. )
® Plut., Sympos., lib. 1 > Quæst, 1.—Athen. ; lib. XV, cap. 5.
—= ® Euripid., Cycl., v. 456.
G Ferunt Cupidinem in deorum Convivio salfalionibus lascivientem , alarum concussu pateram nectare plenam evertisse ! cujus infusa rosæ flor humi adrubuit,
112 BACCHUS vives chäntoient les uns après les autres et à des intervalles irréguliers, en se passant de main en main une branche de myrte qu’on appeloit asaces ou esacus du verbe &sœu , chanter , parce que celui qui la prenoit se mettoit à chanter ?. On a donné d’autres étymologies au mot Scolies sur lesquelles on peut voir les dissertations de M. de la Nauze © et Athénée ®. Dans Les festins particuliers en l’honneur des dieux on porta une lyre à la ronde, et ceux qui savoient en jouer chantoient et s’accompagnoient de cet instrument. Ceux quime savoient pas la musique refusoient la lyre : comme ces choses n’étoient ni faciles ni familières à tout le monde, on leur donna, suivant Plutarque, le nom de Scolies.
: D’autres disent que la branche de myrte ne passoit pas de main en main, mais de lit en Lit ; quand le premier convive avoit chanté, il la passoit au premier du second lit, et celui-ci au premier du troisième ; les seconds de chaque lit faisoient de même, et Cest vraisemblablement de la multitude et de la variété de ces révolutions, dit le même auteur, que la chanson fut appelée Scolie. © |
Les anciens lésislateurs qui sentirent bien que le penchant de l’homme pour le plaisir et les réjouissances ne pouvoit être anéantt, voulurent les diriger et Sen rendre maîtres ; ils régularisèrent Îles fêtes du premier àge , et ils insutuérent toutes les céré-
@ plut., Sympos., hb.T, Quest. 1: — @ Academ. Inscr., “TIRE TP: 390. — © Athen., Deipn., hb. XV, cap. 14. = & Plut., Sympos., bib. I, Quest, +. |
momies relatives à ces fêtes, afin d'y maintenir 9 s e # L + A] L L P l’ordre et la décence. Ainsi, après avoir sacrifié aux dieux, on se livroit aux divertissemens, et afin qu’on les célébrât avec plus de réserve, les législateurs cherchérent à persuader que le dieu étoit présent à ces assemblées, et qu’il venoit goûter les prémices du festin.
$ III. Des Choës.— Repas de cette fête. — Cérémonies du combat et prix décerné au meilleur buveur.— Autres rites des Choës.
Les Pithégies ne paroïssent avoir été que le prélude des cérémonies plus importantes qui devoient avoir lieu dans les Dionysiaques ; c’est au jour suivant qu'appartenoit la célébration des mystères de Bacchus, c’étoit la fête des Choës qu’'Hésychius appelle dwdexcrn parce qu’elle se célébroit le 12 du mois anthestérion.
Dans le festin consacré à cette fête les convives mangeoient séparément ®; voici l’origine que l’on assigne à cet usage : Oreste après le meurtre de sa mére, vint à Athènes, on célébroit alors la fête de Bacchus Lénéen; il se retira chez Pandion son parent
qui donnoit en ce moment le festin du deuxième jour des anthestéries. Ne voulant pas communiquer avéc un homme qui ne s’étoit pas purifié, Pandion fit placer une coupe devant chaque convive, el il ordonna qu’on bût sans se communiquer la coupe et en silence, afin qu’Oreste ne bût pas dans la même
% Athen., lib. VI, cap. 1.