Tome IIL
coupe et qu'il ne souffrit pas de boire seul. Tel est ur Oreste le récit du schofiaste d’Aristophane, ou plutôt d'Apollodore cité par ce scholiaste, Ce fait est raconté par Athénée ® d’une manière un peu différente ; suivant Phanodème cité par Atheénée ; Cest Démophon qui régnoit à Athènes, lorsqu’Oreste y arriva. ne voulut pas qu’il füt admis aux cérémonies sacrées, ni qu'il prit part aux libations , parce qu'il n’avoit pas encore été purifié. On célébroit la fête des Choës à Athènes, Démophon fit fermer les lieux sacrés, et donner à chacun en particulier un conge de vin; 1l fit savoir que lorsqu'on auroit fini de boire, personne ne déposeroit dans Les lieux sacrés les couronnes qw'il avoit sur la tête, parce qu’il s’étoit trouvé sous le même toit qu'Oreste, mais qu'il falloit en entourer le conge dans lequel on auroit bu, et porter ainsi la couronne à la prêtresse dans le terrcin sacré des Limnes , ensuite il permit d'achever les sacrifices dans le temple : c’est depuis ce temps qu’on nomma cette fête, la fête des Choës ou Conges. Suivant Plutarque, Oreste assista au repas des Choës ; mais les Démiophoontides l’obligèrent de manger seul, sans même regarder les autres convives. ?
Dans les autres repas de cette fête, la coupe qui contenoit plus de neuf livres de vin, étoit placée au milieu de la table, et tous les convives buvoient les uns aprés les autres. « Cette coupe, dit Plu-
&) Athen., lib, X, cap, r0.— © Plut., Sympos:, hb. VI, Queæst. 10. | |
DIONYSIUS. f19 » larque en parlant des avantages des repas en » commun, west-clle pas une source de bienveil- » lance qui ne tarit pour chaque convive que lors- » que sa soif est satisfaite ? »
Il y avoit cette différence entre le repas des Choës et ceux des autres jours des Lénéennes que pour les Choës, les frais des repas publics étoient faits par les magistrats: si c’étoit des repas particuliers, celui qui invitoit devoit en faire les frais ® , tandis que dans les Pithégies chaque convive chooPGi de sa maison ce qui étoit nécessaire pour le festin ; mais les repas publics qui ont existé, comme on ne peut pas en douter d’après le passage de Cléarque et celui de Diodore de Sicile, que nous avons déjà rapportés, ont été abandonnés et repris à différentes époques : cette coutume n’a été ni long-temps ni souvent en vigueur , et elle est tombée enfin en désuétude. Et en effet, suivant Philochore cité par Athénée ® , les Athéniens m’assistoient au spectacle des jeux bachiques qu’aprés avoir diné : cet usage est confirmé par Aristote dans le dixième livre de son ouvrage de Moribus, adressé à Nicomaque. Eustrate, dans son commentaire sur Aristote , dit que ts son temps, c’étoit encore l'usage : à Constantinople. Les Athéniens assistoient à ces jeux a rique une couronne sur la tête ; pendant toute la scène on leur versoit du vin et on leur apportoit des päusseries. Phéré-
® Plut., Sympos., lib. VE, Quest. 10. — ® Athen., lib. VTI ù cap. 1.— % Athen., lib. XI, cap. 3.
crate le comique assure que de son temps on n’assistoit pas au spectacle à jeun ; Phanodème rapporte que les Athéniens tiroient du vin à leurs tonneaux, et le portoient au temple de Bacchus qui étoit aux Limnes. |
Il y eut une époque où les repas publics se donnoient dans un lieu appelé la salle des Thesmothètes ® ; ces Thesmothètes étoient les six derniers magistrats d'Athènes dans le temps où ceux-ci étoient au nombre de neuf : les deux Archontes, le Polemarque et les six thesmothètes. Il y eut des époques où le premier archonte appelé Eponyme, donnoit dans sa maison le repas consacré aux fêtes de Bacchus, et cet usage avoit passé dans d’autres villes de la Grèce : Plutarque qui avoit été éponyme à Chéronée sa patrie, parle des repas nocturnes qu'il donna dans sa maison pour les fêtes de Bacchus.
À la fête des Choës, les tonneaux étant ouverts, on sinvitoit à boire : un héraut annonçoit ce combat, on devoit boire au son de la trompette ; on donnoit une outre remplie de vin pour prix, elle étoit adjugée à celui qui avoit bu le premier une certaine mesure de la capacité d’un conge. Dans la comédie des Acharniennes, le héraut fait cette proclamation : « Peuples, écoutez; suivant les rites de. » vos pères, buvez au son de la trompette, le pre-
® plut., Sympos., lib. I, Quest. 1. — @ Plut., Sympos, , Lib. IT, Quæst. 10.—Lib. VI, Quest, 8.
DIONYSIUS. | 117 » mier qui aura bu, aura loutre Ghthésiphonienne. » Dans ce combat , le buveur devoit être debout sur loutre même remplie de vin, et boire’ dans cette position ; indépendamment de loutre , il recevoit encore une couronne de feuilles. Il paroit que dans la suite, les couronnes données au vainqueur furent d’un plus haut prix; car Elien raconte que , pendant les Choës, Xénocrate de Chalcédoine avoit obtenu la couronne d’or qui avoit été proposée pour prix à celui qui boiroit le plus : Xénocrate la prit et, en sortant du repas , il la plaça sur la statue de Mercure , comme il y avoit déposé précédemment les couronnes desfleurs, de myrte et de lerre qu'il avoit gagnées © ; D indelinesuns prétendent que cette couronne d'a avoit été fondée par Denys tyran de Syracuse.
Dans les Acharniennes d’Aristophane, un courrier vient avertir Dicéopolis que le prêtre de Bacchus Pinvite à venir au banquet muni d’une corbeille ct d’un conge. « On vous attend depuis fong-temps , » tout est prêt : lits, tables, coussins, couvre- » pieds, couronnes, parfums;.il y a galettes, » gâteaux, offrandes au sesame, gauffres, char- » mantes danseuses ) en un mot tout ce qui fait » les délices d’un joyeux festin. » Dicéopolis re venant du festin, dit: Jai mis le premier mon conge & sec : 1l ajoute plus bas en parlant à Lamachus : Est-ce qu'on paye son écot dans la fête des
W Ælian., His. Div., lib. IL , cap. 4.
coupes ? L'on se rappelle qu’il étoit défendu d’exiger la cote-part de celui qui éloit invité aux repas S0lennels que lon donnoit dans la fête des Choës ; Dicéopolis dit ensuite : qu'on me conduise vers des juges ! où est le chef du banquet ? qu'on me donne L'outre , voyez comme ce conge est vuide , anfare, victoire: j'ai vuidé un vase tout plein de vin pur et sans prendreihaleine. Le chœur : fanfare, victoire ! oh vaillant buveur ! allez, loutre est à vous | nous vous suivons, nous vous célébrons vous et le prix que vous venez de remporter. EN Dans cette fête, les nouveaux habitans qui n’avoient pas rang de citeyens, avoient des vêtemens rouges et portoient des vases; les citoyens vêtus à leur volonté portoient une outre , d’où ils ont été appelés àoxopépar.
Le jour de la fête des Choës, des gens ivres qui
() Suidas, v. Aoxos Kencipuvros. — L'on sait combien iles Athéniens étoient jaloux de la qualité et des priviléges de citoyen, et combien ils accordoient avec peine certaines jprérogatives à ceux même qu'ils admettoient parmi eux, C’est ainsi que la loi défendoit de revêtir d'aucun sacerdoce , ceux que le peuple d'Athènes avoit fait citoyens. Démosthènes rapporte à :1cet égard le décret rendu en faveur des Platéens qui s’étoient réfugiés à Athènes lors des désastres de Ileur ville par les Lacédémoniens et les Thébains : « Les Platéens, à » compter de ce jour, seront Athéniens, ils jouiront de tous » les priviléges dont jouissent les Athéniens , ils participeront » à tous des objets sacrés et civils auxquels ils participent, ex- » ceplé au sacerdoce et aux emplois sacrés, excepté encore à » la dignité des neuf anchontes. »
DIONY SIUS. 119 avoient disputé le prix, placés sur des charrettes , se moquoient des passans, leur adressoient des injures et leur faisoient de mauvaises plaisanterless :
Les Athéniens envoyoient ; le jour de cette fête, des présens et des récompenses aux sophistes , qui de leur côté invitoient leurs amis pour les régaler, comme le prouve un passage d’Eubulide dans sa pièce intitulée les Comastes , cité par Athénée.
« Tu fais le sophiste mais pour avoir un souper » délicieux, il faudroit que la fête des conges te » procurat quelques présens ou quelque nas D)
Bacchus recevoit le nom de Ghoopotés du jour des Choës qui lui étoit consacré.
Thémistocle ayant été revêtu à Magnésie de la dignité de Stéphanéphore ou ee fit à Minerve un sacrifice public qu’il nomma féte Panathénée , et 11 sacrifia ensuite à Bacchus Choopotés ;
ce fut alors qu ’1l institua dans cette ville la fête des Choës. ?
Mais le jour des Choës n’étoit pas uniquement consacré au dieu du vin , on y faisoit des cérémonies sacrées en l'honneur des divinités chthoniennes. C’étoit aussi dans le mois anthestérion que les peuples de la Grèce célébroient la fête générale en l'honneur des morts; les cérémonies alors observées
% Athen., Deipn., Vib.X, cap. 10. = las hb, XI cap. 8.
par les Athéniens portoient le nom de Choës inferiæ , on y faisoit des libations semblables à celles de la fête des Choës (s): Eschyle donne le nom de Choéphores à ceux qui honoroient ainsi la mémoire des morts ; Plutarque nous a laissé le détail des cérémonies et des libations, annuœæ inferiæ , que les Grecs faisoient tous les ans en l’honneur des guerriers morts à Platée. Ges cérémonies se terminoient ainsi : « La procession qui, dès le point du jour, » s’étoit mise en marche, étant arrivée au lieu où » étoient les tombeaux, l’archonte des Platéens » immoloit le taureau noir sur un bücher ; il adres- » soit ses prières aux divinités chthoniennes, 1l » appeloit au festin et aux libations funéraires les » ames des guerriers morts pour le salut de la » Grèce à Platée. Puis il remplissoit de vin un » choës , et il le versoit en s’écriant : Je présente ce » choës à ces hommes courageux qui se sont sa- » crifiés pour la liberté de la Grece. ® »
$ IV. Le jour des Choës éloit consacré aux mystères de Bacchus. — Des personnages qui présidoient aux mystères, du roi des sacrifices, de la reine des sacrifices , des Gereræ , des Parédres ou assesseurs , de ? Hiérocéryx, du Lampadifer.—Les mystères de Bacchus étoient nocturnes. — Bacchus Nyctélius. — Nyctélies.
Nous avons dit que le jour des choës étoit consacré aux mystères de Bacchus; il y avoit une grande analogie entre les mystères de Limnes, et
( Plut., Arist,, $ 36.
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ceux célébrés tous les ans par les Argiens sur les bords du lac Alcyonée, dont nous avons parlé. Ils avoient l’un et l’autre la même origine; düs aux colonies: étrangéres, ils ne-fureñt mélangés avec le culte du dieu du vin qu’après l’introduction de ce culte dans l’Attique : cest aussi sur le bord du lac Sais que les Egyptiens célébroïent les mystères d’Osiris.
Îl est nécessaire de rappeler à l’occasion des mysiéres de Bacchus au Marais que la religion extérieure à Athènes avoit trois principales parties, les sacrifices , les pompes et les jeux : les sacrifices consistoient dans l’égorgement des victimes, et les vœux adressés aux dieux pour la prospérité publique. Les pompes consistoient dans les assemblées d'hommes et de femmes, qui accompagnoïent avec un grand appareil dans une procession ‘publique } toutes les choses appartenant aux mystères. Les jeux que l’on appeloït &yowtu , étoient des spectacles publics tels que les jeux scéniques des Dionysiaques ou les jeux gymniques , créés en l’honneur des dieux, et dont les préparatifs se faisoient à grands frais ;mais ce n’étoient pas les mêmes personnages qui présidoient à ces différentes parties de la religion ou qui étoient chargés de leur direction. À Athènes, il yeut à toutes les époques, un roi des sacrifices , c’est-à-dire, un personnage chargé de présider à cette partie dé la religion. Cette in-
() Hérod., bib.1II, cap, 170.
tendance des sacrifices fut, dans tous Les temps, une dignité éminente : lorsque les Athéniens étoient gouvernées par des rois, ayant un pouvoir absolu , le roi étoit chargé de tous les sacrifices, et son épouse, à titre de reine, avoit les plus secrets et les plus respectables dans ses attributions. Thésée ayant ensuite réuni les Athéniens dans un même lieu , fondé la ville d'Athènes, et établi son gouvernement sur des principes plus populaires, on nomma le roi des sacrifices, et on le choisissoit toujours parmi les personnes les plus recommandables. La femme du personnage choisi pour roi des sacrifices remplit les mêmes fonctions qu’exerçoit auparavant l'épouse du roi, et elle fut appelée la reine des:sacrifices ; dans la suite le roi des sacrifices fut donné par le sort. Un passage du plaidoyer de Bémosthéne contre Néera ne laisse aucun doute à cet égard : « Théogène homme de bonne » famille, mais pauvre et peu au fait des affaires, » ayant été nommé par le sort roi des sacrifices ;, » Stéphanos laida de son crédit pour qu'il füt » approuvé, et de sa bourse pour fournir aux » dépenses lorsqu'il entra. en charge: » Je trouve dans la première Philippique de Démosthène un passage aussi précis : « Pourquoi, dit l’orateur en adressant aux Athéniens, pourquoi les Panathénées et les Bacchanales se célèbrent-elles toujours dans le temps marqué, que les personnes que le sort en a chargé, soient intelligentes ou non, etc. ? » |
DIONYSIUS. 123 Le roi des sacrifices présidoit aux mÿstères avec les parèdres ou assesseurs qu'il se choisissoit luimême et dont il étoit Le maître de fixer le nombre Démiosthène dit que Stéphanos acheta de Théogène une charge d’assesseur au roi des sacrifices , après quoi il lui donna pour femme la fille de Néera, cette Phanon auprès de laquelle Epenète, citoyen d’Andros, avoit été trouvé en adultére, cette Phanon , dont Démosthène démontre la qualité d’étrangère et dont 1l dévoile les turpitudes. « Une telle » femme, Athéniens ( s’écrie ensuite Démosthène }, » a fait pour vous, au nom de la ville, des sacri- » fices secrets ; elle a connu des choses dont la vue » lui étoit interdite comme étrangère. Une Phanon » est entrée où personne que l'épouse du roi des » sacrifices ne peut éntrer , elle a fait prêter ser- » ment à des prétresses consacrées au service de .» Bacchus, elle a été donnée pour épouse à ce » dieu , elle a fait au nom de la ville les anciens … » sacrifices, dont plusieurs sont secrets et des plus » respectables, des mystères que tout le monde ne » peut connoïître même par oui-dire, la premicre » venue, peut-elle sans impiété les administrer , et » surtout une femme telle que Phanon ? ® »
® 3. Pollux, lib. VIIL, cap. 9, seg. 92.
® Les femmes adultères non-seulement ne pouvoient participer à aucun sacrifice, mais l'entrée de tous les temples publics leur étoit interdite. Si elles y entroient | malgré la | défense de la loi, il étoit permis, à quiconque le vouloit, de
leur faire souffrir toutes sortes de mauvais tvaitemens , excepté
Ces passages de Démosthène one clairement l'erreur des écrivains modernes qui tous ont cru que l’Archonte-roi d'Athènes étoit le roi des sacrifices dans les Dionysiaques, et que son épouse étoit la reine des sacrifices. Ces deux charges publiques étoient entièrement indépendantes l’une de lautre; lon sait combien les Athéniens étoient jaloux de leur liberté, ils n’ignoroient pas qu’il est essentiel au maintien de la démocratie, que non-seulement les magistratures ne soient accordées que pour un temps, mais que celles qui ne demandent pas un certain degré de lumitres soient données par la voie du sort ( : aussi Solon ordonna-t-il qu’elles seroient annuelles, que les principales seroient électives et que les autres seroient conférées par le sort ®. La plus importante des magistratures étoit celle des Archontes; deux examens LE , Vun dans le sénat et l’autre dans le tribunal des Héliastes, devoient précéder leur nomination : cet examen, les conditions qu’on exigeoït d'eux, la réception au sénat de l’aréopage qui les attendoit et qui étoit le plus haut degré de fortune pour le mérite et la vertu, prouvent qu'un homme tel que Théogène ne pouvoit pas avoir été nommé Archonte- roi. Théogène n'ayant pas été Archonte-roi, et Phanon sa RER ayant été la reine des sacrifices , il s’en-
la mort, sans qu’elles en pussent tirer vengeance devant aucun tribunal.
Œ Arist., de Repub., kb, VI, cap. PE @ Æschin., in Tim., p. 63. = % Démosth., in Leplin.
DIONYSIUS. 125 suit que lépouse de l’Archonte-roi n’étoit pas la reine des sacrifices ; l’office du roi des sacrifices n'avoit donc rien de commun avec la magistrature d’Archonte-roi. Démosthéne va prendre le soin de nous le prouver d’une manière encore plus positive ; c'étoit l’aréopage qui étoit chargé de poursuivre les délits contre la sainteté des mystères de Bacchus ; comme des autres parties du culte : « A l’époque, » dit Démosthène , où les sacrifices de Bacchus » sont terminés, et dans le temps que les neuf ar- » chontes en des jours marqués, montent à l'a- » réopage, ce sénat informa contre: l’épouse de » Théogène , et lorsque les faits furent prouvés, » prenant à cœur le soin des sacrifices , il infligea » une punition à Théogène pour avoir pris une » telle femme, et pour lui avoir laissé faire les sacri- » fices secrets. »
Ainsi les neuf archontes, au nombre desquels se trouve l’archonte-roi qui tenoit la seconde place parmi eux, réunis à l’aréopage, condamnent Théogene roi des sacrifices; l’archonte-roi et le roi des sacrifices n’étoient donc pas le même. Les fonctions de roi des sacrifices étoient bien de la nature de celles qui, dans lesprit de la démocratie , devoient être tirées au sort, puisqu'elles ne demandoient pas un certain degré de lumières.
Julius Pollux qui parle de la charge du roi des sacrifices comme de fonctions uniquement bornées à ce point, dit que non-seulement il présidoit aux mystères de Bacchus , mais qu'il administroit tous
126 BACCHUS les sacrifices publics tels qu'ils étoient déterminés par les anciens riles : il recevoit les dénonciations | des délits commis à l’occasion des solennités, il intentoit les actions pour faits d’impiété et de sacrilège, il indiquoit le jour du jugement ; il devoit faire citer trois fois en trois mois et plaider le quatrième (; il rendoit ses décisions dans tout ce qui étoit relatif aux choses sacrées. Il portoit à l’aréopage les poursuites pour cause de meurtre en ce genre ; il y siégeoit lui-même après avoir déposé sa couronne. Il interdisoit à ceux qui étoient sous le poids de la justice , l'usage des mystères, et il avoit le droit de chasser de l'assemblée des prêtres , celui qu'il jugeoit indigne d’être son assesseur. Théogèneusa de ce dernier droit envers Stéphanos : l’aréopage avoit eu piué des larmes et des supplications de Théogène ; convaincu qu’il avoit été trompé par Siéphanos , et ayant égard à la sim-
Licité du caractère de Théogène et à son inexpérience dans les affaires , l’aréopage suspendit l'effet de son jugement, Théogéne chassa de sa’ maison la fille de Néera, et exclut de l'assemblée des prêtres ; Stéphanos qui lavoit abusé. Les fonctions et le pouvoir de Théogéne comme roi des sacrifices s’'étendoient donc au-delà du temps des Dionyslaques ; c’étoit une fonction annuelle du nombre de celles qui étoient dévolues par le sort.
[’une des prérogatives les plus importantes du roi des sacrifices dans les: Dionysiaques , étoit de
&) Discours d’Antiphon pour un choreg.
DIONYSIUS. 127 choisir quatorze femmes appelées Geraræ ou Gereræ , qui devoient exercer le ministère de prétresses dans ces cérémonies. La reine des sacrifices, accompagnée du héraut du temple, l’hiérocéryx, recevoit leur sermeñt auprès de l’autel , avant qu’elles touchassent aux objets sacrés. Démosthéne nous a conservé la formule de ce serment : « J'e suis irrépro- » chable, chaste et pure de tout ce qui peut » souiller ; je n’ai eu de commerce avec aucun .» homme étranger : je célèbre la naissance divine » et les mystères de Bacchus, suivant les anciens » usages et les temps prescrits. » Le texte porte : Je célèbre les Théogonies et les Iobacchies , c’esta-dire , que le culte de Bacchus aux Dionysiaques avoit deux parties , la commémoration de sa naïssance et les mystères relatifs à ses attributs ét à son culte comme divinité. Aussi, dans leurs mystéres, les gereræ représentoient-elles là naissance de Bacchus, fils de Jupiter et de Proserpine, et Vaccouchement de Proserpine avec les mêmes rites qu'aux mystères d’Eleusis Ÿ : du moins c’est ce qu'atteste positivement Kuhnius. Ce qui prouve la vérité de la conjecture de Fréret, que la reine des sacrifices passoit la nuit dans le temple avec les quatorze gereræ, occupées aux sacrilices secrets. Démosthène emploie une expression remarquable en parlant de la reine des sacrifices ,
® Bacchi yéveau ex Jove et Proserpina repræsentabant nocturhis sacrificüs, de quibus loquitur Diodorus.(Comment.in3. Polluci, Lib. VIII, seg. 108.
elocata Baccho uxor; cétoit une des cérémonies secrètes des dionysiaques qui ne peut nous être connue; elle: consistoit à donner à Bacchus une épouse, et d’après l'expression de Démosthène, c'étoit la reine des sacrifices. Fréret conjecture avec beaucoup de vraisemblance que c’étoit à l’occasion de ce mariage mystique, que l’on saluoit Bacchus par celte formule : Salut, nouvel époux , salut nouvelle lumière ! |
Les sacrifices secrets et les mystères qui se célébroient aux Dionysiaques et qui commençoient le jour des Choës, étoient confiés aux quatorze gereræ seules, ayant à leur tête la reine des sacrifices. Les hommes étoient bannis de ces mystères; les gereræ étoient obligées de s’y préparer par des purifications et par une continence de plusieurs jours.
Suivant Denys d'Halicarnasse , ces prêtresses ont été appelées gereræ du mot grec yepœpeu, ornare et honorare deum istum.
Outre le roi etla reine des sacrifices, les parèdres ou assesseurs, les quatorze gereræ et lhiérocéryx dont nous venons de parler , il y avoit le dadouque ou lampadifer dont June des fonctions
(0 La fonction du hiérocéryx ou chef des hérauts sacrés, étoit d’écarter les profanes et tous ceux qui étoient exclus par les lois, d’avertr les initiés de ne prononcer que des paroles relatives à l’objet de la cérémonie, ou de garder avec eux un silence respectueux , de réciter avant eux les formules de l’initiation : il représentoit Mercure (Euseb., Præp. Ev., Lib. III. ). Ge sacèrdoce étoit perpétuel, comme ceux de l’hiérophante et du dadouque.
| DIONYSIUS. | 129 étoit de porter le flambeau sacré en s'écriant ; Kaæker Sedv, voca deum, avertissement aux initiés d’invoquer Bacchus leur divinité tutélaire, et Les assistans répondoient , Zéuske laxye, mhoëdota. Semeles Jult Jacche , divitiarum largitor. Dans les sacrifices, pendant le temps des libations, on faisoit continuellement cette acclamation x@er 0e0v, les initiés y répondoient par des hymnes en l’honneur du dieu ®. C’est au dadouque qu'appartenoit le soin de purifier les adeptes avant l'initiation , cérémonie dont l’un des préliminaires étoit de couvrir le sol
du temple avec la peau des victimes immolées à Jupiter ® ; on craignoit que sans cette purification le temple ne fût profané par les pas de quelque assistant, souillé de crimes. Les ornemens portés par le dadouque étoient magnifiques ® ; image vivante du soleil, on le décoroit de tous les attributs sous lesquels cet astre est représenté. Sa diguité étoit perpétuelle comme celle de l’hiérophante; il avoit aussi le droit de ceindre le diadême, non-seulement lorsqu'il étoit en fonctions, mais dans des circonstances qui:n’avoient nul rapport à son ministère ®. Indépendamment de l’hiérophante , du dadouque et de l'hiérocéryx, il y avoit dans les mystéres de Dionysius, comme dans ceux d’'Eleusis, un quatrième célébrant ou prêtre du premier ordre, c’est l’épibome ; il faisoit Le service de
4 Aristoph., Ran., v. 482.—Scholiast. in h. vers.—Ez. Spanheim , Com. in Ran. Ib.—® Suid., voce Atos Kodtoy.— Euseb.,
* Præp. Ev., Gb. IL. — ® Plut. ,üe Aristid.—Dans la cinquième Tome II. | | (e)
l'autel. I aidoit l’hiérophante dans ses fonctions,
et il remplissoit d’autres fonctions qui ne nous sont pas connues : on prétend qu’il représentoit la lune.
Nous avons déjà remarqué que la purification par l'air , et la cérémonie des oscilles qui étoient communes à toutes les fêtes de Bacchus , appartenotent plus particulièrement aux Dionysiaques. Comme
nous sommes entrés dans des détails assez étendus
sur ce sujet, nous nous côntenterons de faire observer ici que, dans les Dionysiaques comme dans les “mystères d’Eleusis, le van mystique étoit l'emblême de cette purification , que dans l’une et l’autre de ces solennités , il étoit entouré d’un serpent, et qu'il étoit porté, dans les Dionysiaques, sur la tête d’une prétresse nommée par cette ralsOn , Lichnophore ® ; ces purifications étoient accompagnées de formules magiques: l’orge, l’eau de mer, le sel, le soufre, la résine , le laurier, servoient aux purifications. Les orphiques se servoient du son et de la boue, mais ils n’étoient pas les seuls; un article du lexique d'Harpocraüon porte à ‘croire que l’usage en étoit commun à tous les mystéres , et qu'il avoit prévalu sur celui du plâtre, dont les Titans se couvrirent pour se déguiser lorsqu'ils
nuit des mystères d’Eleusis , qui étoit consacrée à la représentation des courses de Cérès, le dadouque marchoit à la tête des lampadophores, et le jour suivant 1l remplissoit les mêmes fonctions dans la procession d’Iacchus. (Meurs., à Eleusin. )
( Proclus, ir Tim. Plat., p. 124.
massacrerent Îacchus , Aprés cette cérémonie purificatoire , on étoits introduit dans le temple; tous les mystères s’y passoient dans les ténèbres de la nuit ®. C’étoit le caractère de toutes les fêtes de Bacchus , aussi portoit-il le nom de N yctéhus , Nocturne ®;1lavoit un templeà Athènes, qui lui avoitété consacré sous ce nom. Un bœuf noir étoit le symbole de Bacchus Nyctélius; quelquefois Bacchus Nyctélius étoit représenté avec un manteau étoilé #, Chez les anciens la nuit et l'obscurité convenoïent aux rites religieux; la plupart des cérémonies de nos ancëtres se faisoient dans de sombres forêts couvertes d’arbres antiques , nous-même nous avons pensé que Île jour sombre ménagé dans nos temples ajouteroit à la pompe et au respect de nos cérémonies. Les allégoristes disent que les mystères de Bacchus se célébroient pendant la nuit, et qu'il recut le titre de Nyctélius ou Nocturne, parce que ce titre caractérisoit le dieu dont la puissance tira l’univers des ténébres où il étoit plongé, et que l’on révéra sous le nom de Bacchus. © |
Les Dionysiaques même étoient appelées Nyctélies ® : tous les pères de l’Église et les anciens écri-
® Harpocr., v. Aroudrrov.
@ Hæc vero Sacra noctu an interdiu facis , demande Penthée à Bacchus. Le dieu répond : Voctu plerumque , tenebræ enim habent aliquid augusti. (Euripid., Bacch. v. 485.)
® Nocturnusque vocat clamore Cithæron. (Vifg., Æneid. 4.)
4 wWiscônt. , Pio Clement., T.1, tawv. 44. = ® D'Hancarv. : Tip. rs 6) Servins, Æneid., v. 301 ; 302. .
vains ecclésiastiques ont attaqué avec violence ces représentations mystérieuses, ils ont prétendu qu’elles étoient souillées par des scènes ou des actions honteuses ; 1ls rapportent d’autres motifs de leur opinion quelusage constant de célébrer ces fêtes pendant la nuit. Cependant toutesles religions ont eu leursnuits saintes, leurs Pervigilia; quelques pratiques peuvent avoir fourni le prétexte de ces véhémentes déclamations , mais ces soupçons disparoïîtront bientôt,
sil’on Lo ne dE lefficacité des moyens employés pour s'assurer de la chasteté des personnes qui célébroient ces mysteres : l’âge, la gravité, la pureté des mœurs des mystagogues concouroient à leur concilier le respect. Ces fonctions jouissoient d’une grande considération; les panages même qui n’étoient que des ministres subalternes attachés au culte mystérieux d’Eleusis , subissoient une espèce de consécration qu’on regardoit comme très honorable , leur nom indiquoit une pureté parfaite. Quoi de plus vénérable que les fonctions de l’hiérophantide ! on datoit les actes publics par l’année de son sacerdoce ; on ne choisissoit pour prétresses que des femmes environnées d’un grand respect , et d’une pureté de mœurs reconnue partout. Plus le culte mystérieux pouvoit avoir d'influence sur les mœurs, plus il fixa lattention des législateurs qui
firent divers réglemens pour y maintenir l’ordre et |
la décence. Pour étre initié, 1l falloit non-seulement avoir les mains pures et être exempt de crimes, mais encore être réservé dans ses discours, avoir
DIONYSIUS. 133 vécu avec équité Ÿ ; on excluoit des mystères tous ceux qui s'étoient laissés corrompre ou qui avoient manqué aux devoirs de la probité et de l’honnéteté : il étoit défendu aux enfans illégitimes , aux esclaves, et aux femmes de mauvaise vie, de participer à ces mystéres ®. Ce qui s’étoit passé aux mystères d'Eleusis ou aux Dionysiaques étoit soumis à un examen sévère du sénat, d’après les lois de Solon ©; dans toutes les cérémonies nocturnes les mystes étoient toujours accompagnés par les ministres supérieurs du culte : la pureté de ces mystères est solennellement reconnue par les anciens auteurs Grecs, et par Aristophane lui-même ®. Mais ce qui répond victorieusement à toutes ces odieuses imputations de débauche et. de corruption, c’est cette réflexion judicieuse de Fréret, qu’il n’y a jamais eu de religion qui ne se soit proposée de contribuer à une plus parfaite observation des lois morales > EN ajoutant les motifs religieux aux motifs politiques de la crainte des lois. ©
$ V. Les Dionysiaques ont été formées du mélange du culte d'Eleusis et du culte de Bacchus dieu du vin. — Caractère particulier des Diony'siaques.— Omophagie, — Bacchus Omadius.
L ÿ avoit une très grande ressemblance entre les
® Origen., contr. Cels., lib. III, p.47.
® Isœus, Orat. de Philoct. — ® Andoc., de Myster. , D 10 16.— ® Aristoph., Ran. — Euripid., Bacch., v. r004 1010 G Fréret, Acad. Inscr. , T. XXIIXI, p. 224.
fêtes mystérieuses de Bacchus dans les Dionysiaques, et ses. fêtes à Eleusis ; Démosthène remarque que celles des Dionysiaques étoient plus récentes, et cette assertion est parfaitement conforme à lhistoire : Pégase d’Eleuthèreé apporta à Athènes le culte de Bacchus Thébain , long-temps après que les mystères d’Eleusis y avoient été établis; les Dionysiaques qui n’appartinrent d’abord qu’au culte du dieu du vin, recurent le mélange des rites d’EÉleusis établis bien antérieurement dans l’Attique. La tête des initiés étoit ceinte, comme dans les mystères d’Eleusis , de branches de myrte; ces initiés avoient d’abord été, comme nous lapprend Athénée, couronnés du lierre, qui étoit consacré particulièrement à Bacchus Thébain. Leur corps étoit revêtu d’une peau de faon, appelé Nebride: ce vêtement jouoit un grand rôle dans le moment même de Vlinitiation ; celui qui initioit devoit en être revêtu et il en couvroit ceux qui devoient être initiés. Euripide l'appelle vétement sacré Ÿ; Je remarquerai ici que Je ne crois nullement fondé . le reproche fait par M. de Sacy à M. de Sainte- Croix d’appliquer arbitrairement tous ces rites et usages aux fêtes mystiques de Bacchus. M. de Sets avoit probablement sur les grandes et les petites Dionysiaques les mêmes idées que je m'en suis formées ; ces deux fêtes de Bacchus , étant
G) Ut Hinnuleos secundum arcanam quamdam rationem dilacerarent. (Euripid., Bacch., v, 157.)— Suidas, y. Ne6pibow.
DIONYSIUS. 139 pour ainsi dire deux parties du même tout, ayant le même objet, présentant à l’adoration publique la même divinité avec plus où moins d'appareil, mais toujours avec les mêmes attributs mystiques et Les mêmes emblèrnes théogoniques , leurs rites ont dû être d’une identité parfaite: aussi n’aperçoit - On aucune trace de différence dans lesdiverses espèces de Dionysiaques, paree qu'il n’en à jamais existé. Ce qui confirme cette identité, c’est la ressemblance qui se trouve souvent entre les rites des Dionysiaques et ceux d’'Eleusis, lorsque leur objet est Le même , c’est-à-dire, lorsque dans l’une ou l’autre de ces solennités on veut présenter l'emblème du pouvoir générateur; et cependant les deux fêtes loin qu’elles formassent un tout, comme les grandes et les petites Dionysiaques , étoient entièrement dissemblables pour l’époque et le but de leur établissement : les ressemblances qu'on y trouve ne sont dues qu'aux interpolations d’un de ces mythes dans l’autre. Or, si deux fêtes aussi différentes présentent les mêmes rites, comment ne seroient-1ls pas les mêmes dans les solennités qui sont absolument identiques? A quelques légères erreurs prés inséparables d’un sujet où il règne tant d’obscurité, M. de Sainte-Croix s’est toujours fondé sur les autorités les plus sûres, et il a émis les opinions les plus vraies, ou du moins les. plus vraisemblables , lorsqu'il ne pouvoit pas atteindre à la cerütude ; le mythe de Bacchus ne forme qu’une trés petite partie de son travail , il n’a pas dù se livrer à de
grands développemens sur ce mythe, sa concision a pu être prise pour la confusion des choses diverses, mais qu’on l’étudie profondément, qu’on le compare avec les anciens, et l’on jugera qu'il a admis toutes les distinctions qui étoient dans la réalité même des choses , qu’il a séparé tout ce qui devoit l'être. Si on lit attentivement l’ouvrage de M. de Sainte-Croix, on verra qu'il n’admet, comme nous l’avons fait, que deux fables différentes de Bacchus: il distingue seulement le Bacchus d'Eleusis, du Bacchus Thébain ; il marque essentiellement ces différences et il en donne les preuves qu’il a puisées aux meilleures sources. Chacun de ces mythes avoit leurs rites particuliers qui étoient entièrement distincts: le mythe de Dionysius, ou si l’on veut les Dionysiaques ont été formées pour ainsi dire du mélange de ces deux mythes, et l’on y trouve les rites qui appartiennent à l’un et à l’autre; elles ont de plus un caractère particulier qui n’a pas été aperçu par M. de Sainte-Croix ou du moins dont il n’a pas cru devoir parler , elles présentent comme nous l'avons dit dans notre introduction, le symbole de la force reproductive de la nature agissant sur les esprits. Fous les rites de Bacchus sont compris dans ces trois grañdes divisions, ainsi que toutes ses fêtes et ses solennités ; ils y sont presque toujours mélangés, mais le cachet de chacune d’elles n’y est pas moins empreint, on l’y reconnoïît facilement, et chacun de ces mythes a toujours conservé le plus grand nombre de rites qui étoient de sa nature primiuve.
Toutes les autres fêtes de Bacchus: sous quelque dénomination qu’elles se présentent, appartiennent à l’une ou à l’autre de ces trois divisions ; elles en sont, pour ainsi dire, les émanations , elles contiennent plus ou moins de leurs rites: nous aurons l’occasion de voir que la plupart n’étoient que des fêtes particulières toujours célébrées sur le type plus ou moins étendu de ces u'ois grandes fêtes publiques , les Eleusiniennes, les Dionysiaques et les Triérétiques. Chercher des fêtes et des cérémonies hors de ce cercle, seroit inutile ; en trouver seroit impossible, il les renferme toutes. Aussi M. de Sainte-Croix n’en est-il pas sorti, et en cela il a été guidé par la connoissance profonde qu'il avoit de la mythologie, connoissance qui lui servoit encore de guide lors même qu’il étoit égaré par ses souvenirs ou trompé par sa mémoire : par exemple M. de Sainte-Croix dit que les initiés aux Dionysiaques offroient à Bacchus les prémices des fruits. Pour fonder cette assertion il cite un passage de Plutarque dans son Traité de la soif des richesses Ÿ , ce passage ne paroiît pas appliquable aux Dionysiaques, mais bien aux Bacchanales ; et si l’on veut que Plutarque ait parlé des fêtes de Chéronée, il ne seroit pas appliquable surtout aux Dionysiaques d'Athènes. « Rien n’étoit plus simple et en même temps:plus agréable , dit Plutarque, que la manière dont on célébroit autrefois, dans ma patrie, la fête des
® Plui., de Cupid. divit. ,T. 1, p. 527.
Bacchanales : deux hommes marchoient à la tête du cortège, dont l’un portoit une cruche de vin, et l’autre un cep de vigne; un troisième trainoit un bouc, un quatrième avoit un panier de figues, une figure du Phallus fermoit la marche ; on néolige aujourd’hui cette heureuse simplicité , on la fait même disparoître sous un vain appareil de vases d’or et d'argent, d’habits superbes, et déguisemens bizarres. » Il me paroïît\certain que M., de Sainte-Croix a cité de mémoire, et sa citation n’est pas éxacte, surtout lorsqu'il parle de prémices de fruits dont il n’est pas question dans Plutarque, mais au fond son assertion ne m'en paroit pas moins fondée sur la connoissance générale qu’il avoit de lorigine des Dionysiaques. Il est certain qu'avant la fondation d'Athènes, les Grecs durent se rassembler plusieurs fois pendant l’année -pour offrir aux dieux leur reconnoissance des fruits qu’ils en recevoient, 11 y avoit deux époques où ces fêtes qui étoient particulièrement consacrées à Bacchus, devoient être plus solennelles , l’époque où on faisoit la vendange et celle où se faisoit la dégustation du vin nouveau; très certainement dans l’une ou l’autre de ces fêtes on offroit à Bacchus les prémices des fruits ,avoir dans le mois de mars, les prémices du vin nouveau, et dans le mois d'octobre, les prémices de la vendange. Lorsque ces fêtes passèrent à Athènes on en conserva les anciens rites, et conséquemment l’usage de faire les mêmes offrandes qui se pratiquoient dans les campagnes. Quoique la
fête du mois de mars ait été la premiére admise à Athènes, celle du mois d'octobre ne sy établit pas moins avec les rites anciennement observés qu, du reste, ne durent différer de ceux de la fête du mois de mars, que pour les objets qui n’existoient plus à l’époque de ces fêtes; au mois de mars par exemple, on ne pouvoil offrir les prémices des fruits de la vendange , niau mois d'octobre les prémices du vin nouveau : à la vérité, les fêtes du Zimncæ étoient presqu'abandonnées dès Le temps de Thucydide; elles furent à peu prés abolies par Cinésias contemporain d’Aristophane, mais elles furent rétablies par Forateur Lycurgue et transportées au Pirée , et lon a pu dire avec vérité de ces fêtes à Athènes, ce que Plutarque a dit de celles de sa patrie, que simples dans leur origine on y offroit les prémices des fruits, mais qu’elles prirent plus d'appareil et des formes plus brillantes et plus pompeuses à mesure que le goût des arts et du luxe s'introduisit dans Athènes.
Dans les Dionysiaques, comme dans les fêtes d’Eleusis, on sacrifoit un porc, tandis que dans les Bacchanales la victime étoit un bouc.
L’hiérophante, ou quelqu’autre initié, faisoit aux initiés le partage des viandes ; ce partage appartenoit à la partie des mystères relatifs à l’histoire de Bacchus, mis en pièces par les Titans. Les initiés étoient obligés de manger crues les parties qui leur étoient Don ; ce rites ’appeloit omophagie,
et le partage des viandes créonomie. Ce partage se
faisoit sur le van mystique ; Isis mit sur un van les membres d’Osiris déchirés par Typhon. Si on en croit Eusébe et Arnobe ®, les habitans de Chio représentoient cette partie des mystères en sacrifiant à Bacchus un homme dont les membres étoient mis en pièces. Cette barbarie avoit aussi lieu ; dit-on, à Ténédos : les écrivains anciens ne parlent pas de celte horrible coutume chez les habitans de Chio et de Ténédos ; ils représentent seulement les femmes de ces îles, comme étant célèbres par la fureur et les emportemens avec lesquels elles célébroient les fêtes de Bacchus, et ils les placent à cet égard’ sur la même ligne que les femmes de la Béotie et de la Thrace, dont les actes furieux ont fait si souvent retentir les théâtres de la Grèce ®. Les habitans de Chio donnoïent à Bacchus le surnom d’Omadius , cruel; Plutarque lui donne aussi le nom d’Omestes *. Il raconte que Thémistocle étant sur le point de livrer la bataille de Salamine, faisoit un sacrifice sur le vaisseau amiral, lorsqu'on lui amena trois jeunes prisonniers d’une grande beauté, magnifiquement vêtus et chargés d’ornemens d’or : on les disoit fils d’Antarctus et de Sandancé, sœur du ro ; le devin les eut à peine aperçus, que, d’après un signe donné par les victimes, il prit la main de Thémistocle, et lui ordonna de vouer ces trois jeunes gens à Bacchus Omestes, et de les lui immoler:
4) Euseb,. , Præp. Ev., lb. IV. — Arnob. , ad Gentes , Lib. V, p. 486. Bibl. Pair, = ® Ælian., lib. II , $ 42. — ® plut., de ira cohibenda. — 1d., Vit, Anton., cap. 23.
c’étoit , dit-il, le seul moyen d’ assurer aux Grecs le salut : la victoire. À cet ordre barbare ; Thémistocle consterné , resta immobile, mais la multitude se mit à invoquer le dieu tout UE VOIX , et menant les prisonmiers au pied de l’autel , elle forca Thémistocle d'achever le sacrifice, comme le devin l’avoit ordonné : tel est , dit Plutarque, le récit de Phanias de Lesbos, historien”. Hérodote ne dit rien du sacrifice de ces trois jeunes Perses, et Plutarque luimême cite l’autorité de Phanias comme douteuse et isolée; rien n’annonce en effet dans l’histoire que les Athéniens aient immolé des hommes à Bacchus, il étoit plutôt honoré à Athènes comme un dieu bienfaisant.
$ VI. Procession des Dionysiaques.
La procession des Dionysiaques étoit célèbre ; les rites appartenant aux différentes fables de Bacchus y Ctoient réunis. On y remarquoit d’abord tous ceux relatifs au dieu du vin : elle représentait le triomphe de Bacchus ; on y voyoit le même cortège qu’avoit, dit-on, ce 44 lorsqu'il fit la conquête ve l’Inde.
IL paroïît que la marcheétoit ouverte par les Silénes, les Satyres et les dieux Pans ; du moins c’est ainsi qu'étoit ordonnée la fête. donnée par Ptolémée Philadelphe à son avénement au trône, en Vhonneur de Ptolémée Sôter son pére, à limitation des Dionysiaques de la Grèce. Dans cette fête la
® Plut,, it. Themist.
142 ne BACCHUS division dionysiaque étoit précédée de Silènes, les uns couverts d’une robe pourpre foncé, les autres d’une robe pourpre clair ® ; ils étoient suivis des Satyres portant chacun une lampe dorée. Antoine fit à Ephese une entrée semblable à la solennité de Bacchus dans les Dionysiaques , et Plutarque dit que le cortège étoit précédé de jeunes gens habillés en Pans et en Satyres. On appeloit Antoine Baechus Bienfaisant , dit Plutarque , mais pour le plus grand nombre c’étoit Bacchus Omestes et Agrionien (cruel et féroce. ) | Dans la description qu'Athénée nous a laissée de la fête de Ptolémée Philadelphe , et qu’il avoit urée de l’histoire d'Alexandrie écrite par Cal- Uxene, la procession des Dionysiaques est traitée dans un si grand détail, que ce morceau peut bien suppléer au silence qu’ont gardé les écrivains grecs sur la plus grande partie des cérémonies de cette procession à Athènes ; car cette fête étoit purement grecque, et en écartant tout ce qui y avoit été introduit dans le dessein de rendre à Ptolémée Sôter les honneurs divins, en ayant soin de n’admettre aucune circonstance due à l’exagération du narrateur, en s’en tenant scrupuleusement à ce qui est de l’essence du culte de Dionysius, en rejetant ce qu’a pu y introduire le luxe inséparable de l’objet de cette fête et entiérement étranger aux Dionysiaques, on pourra se former une idée des rites de cette proces-
® Athen., lib. V, cap. 6.
DIONYSIUS. 143 sion célèbre à Athènes , et avoir une notion .assez exacte du culte de Dionysius à Alexandrie.
Le cortège étoit ouvert par la banniere de létoile du matin. Après la troupe de Silènes, de Pans, de Satyres, dont nous avons parlé, quarante autres Satyres, précédés de cent-vingt enfans, s’avancoient ceints de couronnes de lierre; 1ls avoient à la main une seconde couronne de pampre. Îls s’étoient peints le corps, les uns de couleur pourpre , les autres de vermillon et de diverses autres couleurs ; deux Silènes les suivoient en chlamydes de cenie pourpre ; l’un d’eux avoit un chaperon et un petit caducée, l’autre tenoit une trompette. Au milieu d’eux marchoit une statue représentant un homme de quatre coudées , avec un masque et un habit d’acteur tragique, tenant la corne d’Amalthée. Derrière lui marchoit une très belle femme de haute stature, richement paré; elle portoit dans une main une branche de palmier, et de l’autre une couronne de feuille de Parbre qu on appeloit persea : elle étoit suivie des quatre saisons , portant de beaux ornemens et les fruits qui distinguent ces saisons. Venoïent à leur suite deux vases appelés thymiatères, propres à brûler des parfums, au milieu desquels étoit un autel carré, puis des Satyres couronnés de herre et vêtus de pourpre, les uns portoient des vases d’or propres à verser le vin, les autres des coupes à boire. [ls étoient suivis par le poète Philiscus, un des sept auteurs de la Pléiade, qui étoit prêtre de Bacchus , et par les auteurs, musiciens ,
AE | BACCHUS danseufs, et autres personnes de cette profession attachées au culte de Bacchus : tous ces personnages étoient compris sous le nom générique de reyviter , artistes. On portoit ensuite des trépieds semblables à celui de Delphes, prix destinés aux différens exercices; les uns étoient destinés aux adolescens, les autres aux hommes faits. Un char d’une grandeur extraordinaire venoit ensuite; sur ce char étoit une haute statue de Bacchus faisant une libation avec une coupe : le dieu avoit une tunique trainante et par-dessus, une autre tunique appelée crocotum , d’un tissu transparent ; c’est la robe sans autre ouverture que celle pour passer la tête, à laquelle ressembloient les chappes des premiers évêques chrétiens ; extérieurement il avoit un autre vêtement de pourpre broché en or. Devant Bacchus, sur le chariot , étoit un cratère de Laconie, contenant quinze métretés, mesure grecque , d’un tiers plus grand que l’amphore romain , un trépied sur res étoit un thyamétére et dène coupes pleines de casda ( espèce de laurier) et de safran. On avoit formé autour de Bacchus un berceau de pampres, de lierré et autres feuillages , d’où pendoïent des couronnes , des guirlandes, des thyrses, des tambours, des bandelettes » des masques tragiques ; comiques et satyriques : : sur ce char étoient aussi les prêtres et les prétresses, des ministres et interprètes des mystères, des troupes bachiques de toute espèce, et les femmes appelées Lichnophores , qui portoient le van. L'on reconnoît ici le mélange des rites du
DIONYSIUS. NUS premier Bacchus avec le dieu du vin, mélange dont Onomacrite fut un des premiers introducteurs dans la Grèce, comme nous l’avons dit ; ensuite venoient les Bacchantes , autrement les Macètes, Mimallones 7 Bassares , Liydiennes, ayant les cheveux épars et portant des couronnes composées de serpens et de branches d’if ou de lierre : elles avoient à la main ; les unes des poignards, les autres des serpens. Aprés elles marchoit un autre char, portant la figure assise de Nysa , haute de huit coudées. Les uns ont prétendu que cette statue représentoit Nysa nourrice de Bacchus , qui fut enterrée près de la ville de ce nom en Arabie ; suivant d’autres c’étoit la statue de l’une des villes de Nysa, qui toutes étoient consacrées à Bacchus, et probablement celle de N ysa en Arabie, puisque la fête se donnoit en Egypte. Il est ordinaire de voir sur les monumens de l’antiquité, les villes représentées sous la figure de femmes plus grandes que nature et assises. La statue de N ysa étoit revêtue d’une tunique jaune brochée en or ù par-dessus laquelle étoit un surtout de Laconie: celte figure se levoit artificiellement, sans que personne y touchât ; elle versoit du lait d’une coupe et elle se rasseyoit, Elle tenoit de la main gauche un thyrse, autour duquel on avoit roulé des bande. lettes , sa tête étoit couronnée de lierre et de raisins, elle étoit assise à l'ombre d’un feuillage épais : aux quatre angles du char étoient quatre lampes dorées. Apres Nysa venoit un autre char > Sur lequel on avoit construit un pressoir rempli de raisins qui