Tome III
mains, puis il recouvra son bon sens. Triclinius ® raconte que Bacchus combattit Lycurgue et le vaine quit. Celui-ci voulant s'enfuir, ses pieds se trouverent enlacés par des sarmens de vigne, et Bacchus le fit jeter dans un précipice , ou, suivant d’autres, le fit tomber entre les mains de ses ennemis, qui l’enfermèrent dans une caverne , où à mourut de faun, Suivant Sophocle, ce fut Bacchus lui-même qui enferma Lycurgue dans une prison de pierre. D’après Hygin®, Lycurgue quiavoit d’abord nié que Bacchus fût un dieu , s’avisa ensuite deboire du vin; s'étant enivré, il voulut violer sa propre mére. Sa raison étant revenue , il ordonna d’arracher les vignes, mais Bacchus le rendit furieux ; dans un de ses accès il tua sa femme et ses enfans : ce dieu le fit ensuite déchirer par des panthères. Suivant le récit d’Apollodore , la terre étoit restée sans produire, et Bacchus prédit qu’elle ne reprendroit sa fertilité que lorsqu’on auroit mis Lycurgue à mort. Les Edones le liérent , le conduisirent vers
le mont Pangée, et le firent écarteler par des chevaux ,: conformément aux ordres de Bacchus. Uné autre tradition lie l’histoire de Lycurgue à celle d'Orphée ®. Lycurgue avoit formé l’horrible projet d’attaquer la nuit les Ménades, et d’assassiner Bacchus avec tous ses compaonons; celui-ci dut son salut à Tharops, habitant de la T hrace, qui lui
® Schol. Soph., v. 965. = © Hyg., Fab. 152. = ® Plur., Sympos. , lib. III. Quest. 9.
THÉBAIN. 323 dévoila cet affreux dessein, Bacchus alla aussitôt rejoindre son armée qui étoit campée sur le rivage opposé: ilattaqua et vainquit Lycurgue, qu’il priva de la vie et de ses états. Il ft don de ce royaume à Tharops ; lui enseigna les orgies et l’initia dans les mystères : OEagrus, fils de Tharops, recut de son pére son royaume et sa science religieuse, qu'il transmit ensuite à Orphée. Celui-ci fit de grands changemens dans les mystères de Bacchus, les introduisit dans la Grece , et les fit célébrer le premier sur une montagne de la Béotie où étoit né Bacchus, et qui fut appelée Cithéron ; cette histoire de Lycurgue est rapportée par une foule de mythologues. On rendra facilement raison des combats de Bacchus contre Lycurgue, ainsi que de ceux contre Penthée, et de ses guerres avec Persée , si l’on reconnoït avec Hérodote et les prêtres égyptiens , que dans le système de la religion des Grecs, la naissance des différentes divinités n’est que l'établissement de leur culte dans la Grèce, car la lécende de ces dieux est, avec beaucoup de probabilité, lhustoire défigurée de l'établissement de ce culte, et la peinture allégorique des obstacles que leurs nunistres éprouvérent.
$ V. {isioire de Penthée.— Etablissement du culte de Bacchus à Thèbes. \
Bacchus fit ensuite la conquête de Plude, dont nous avons parlé à l’article Dionysius.
Après trois années, 1l revint à Thèbes. Penthée, fils d’'Echion et d’Agavé, qui, suivant la fable, avoit succédé à Cadmus sur le trône de Thèbes, ou plutôt le chef des Thébains , quel qu'il fût alors, . effrayé , comme tous les hommes raisonnables, des désordres qu’un culte semblable à celui du dieu du vin devoit entrainer aprés lui, surtout chez un peuple aussi grossier , voulut apporter de la résistance à l’introduction de ce culte; mais elle fut inutile , et Penthée fut la victime de son zèle, comme l’avoit été Lycurgue. La fable dit que devenu impie jusqu'à profaner les mystères de Bacchus, Penthée éprouva la vengeance du dieu Ÿ , et qu'il fut mis en piéces sur le mont Cithéron par Agavé sa mère, qui le prit pour une bête féroce ®. La tragédie des Bacchantes d'Euripide, et les Métaiio poses d'Ovide 8 ont rendu cette aventure célèbre.
C’est à Thébes que le culte de Bacchus fut établi avec le plus d’éclat ; cette ville fut le sanctuaire de cette divinité et le théâtre de sa gloire : c’est là que furent créées ces triétér iques qui eurent une si grande célébrité dans toute la Grèce , et qui furent sans doute une des principales causes pour lesquelles les Grecs rapportoient au fils de Sémélé tout ce qui appartenoit au culte des autres Bacchus. « Oh dieu » honoré sous mille noms divers, qui faites la gloire » de la fille de Cadmus , illustre rejeton du maitre
( Pausan., lib. IX, cap. 5.— ® Apollodor., lib. III, cap. 5, 6 3. — © Ovid., Met., lib. LIT, 7or.
ss
st LL 4
THÉBAIN. 325 du tonnerre , dieu protecteur de its Italie, et héros des fêtes d’Eleusis au sein de Cérès! Oh Bacchus! qui habitez Thèbes, métropole des bacchantes , sur les bords du limpide Ismène, chez les enfans nés des dents fécondes des dragons. La fumée des victimes s'élève jusqu’à vous sur le double mont, lieu fréquenté par les nymphes coryciennes (les Bacchantes ) , arrosé par les eaux de Castalie ; les échos du mont Nysa, dont les sommets ur couverts de lierre, et dont les coteaux sont couverts de vignes, répètent les hymnes plaintives des Hanébagtés. , lorsque vous vous rendez à Thébes, ville que vous honorez audessus de toutes les autres, ainsi qu’elle le fut par votre mére frappée de la foudre, et qu’un horrible désastre menacè maintenant. Accourez à son secours ; franchissez les vallons du Parnasse, ou les flots mugissans du détroit, vous qui conduisez la troupe des bacchantes armées de fourches, qui présidez à leurs chants nocturnes; fils de Jupiter, paroissez avec vos prétresses, les Thyades de Naxos, elles qui agitées de fureur, célébrent pendant toute la nuit leur chef Iacchus. ® »
Sophocle fait ici mention de l'Italie , à cause des
Tyrrhéniens chez lesquels le culte de Bacchus étoit en grand honneur. Nous verrons bientôt la fable des matelots tyrrhéniens changés en dauphins par
G) Soph., Antigon., v. 1197.
Bacchus. La grotte Corycius, qui étoit consacrée aux nymphes coryciennes, étoit sous le mont Parnasse : la fontaine Castalie couloit de la même montagne. L'on remarque facilement le mélange des différens cultes de Bacchus, sans qu'il soit besoin d'en avertir. Dans Euripide ® , les vierges thébainés célébrent par leurs danses le dieu Bromius, à qui l’amante de Jupiter donna le jour, dans les lieux où les eaux d’un beau fleuve ( l’Esméne } et l'onde pure de Dircé répandent la fertilité. ® :
Les fêtes. de Bacchus s’appeloient triétériques , parce qu’elles se célébroient tous les trois ans ©. Dans les triétériques thébaines , les hommes étoient mêlés avec les femmes, ce qui distingue ce culte de celui de Bacchus Eleusinien et de Bacchus Dionynius. Comme toutes les fêtes de Bacchus, elles se
(1) Euripid. , Phen. v. 652.
® Dircé , femme de Lycas, roi de Thèbes, honoroit singugulièrement Bacchus (Hy., Fab. 7.—Pausan., hb.1X , cap. 17.) Les fils d'Antiope, Zéthus et Amphion , ayant appris les maux qu'elle avoit faits à leur mère, firent mourir Dircé dans des tourmens cruels : ils lattachèrent à la queue d’un taureau indompté, qui la traîna sur les rochers du mont Cithéron ; An- Hope avoit elle-même consenti à cet horrible attentat. Bacchus vengea la mort de Dircé : Antiope perdit l'esprit, et hors d’ellemême elle courut toute la Grèce, jusqu’à ce que Phocas, fils d'Ornytion et petit-fils de Sysiphe, l'ayant rencontrée , la guérit et l’épousa ensuite. Bacchus, par un bienfait particulier, fit naître du corps de Dircé une fontaine qui porta son nom.
® Senec. , Herc. OEtacus , v. 594, 299.—Lucan. , lib. V,
THÉBAIN. ; Jour célébroient pendant la nuit ®, Ces fêtes avoient conservé plus que toutes les autres l’empreinte de lagrossièreté des premiers âges, et de l’enthousiasme des hommes non civilisés. Elles se célébroient hors de la ville, sur le mont Cithéron, où ces cérémonies sacrées étoient solennisées par des courses, des cris , des fureurs : on y portoit les cistes, les vases sacrés , les statues du dieu; on y formoit des thyases > des chœurs :
Qualis commotis excita sacris Thyas, ubi audito stimulant trieterica Baccho Orgia , nocturnusque vocat clamore Cithæron. *.
Le terme de movere sacra, dont se sert Virgile, rappelle un ancien usage commun à toutes ces solennités ; les temples s’ouvroient pour faire les sacrifices, on déplaçoit les images des dieux et tous les objets sacrés, pour les courses ou processions pUe bliques qui Avéiofrt lieu dans toutes ces fêtes; c’est pourquoi Plaute a dit: Scis tu profecto, mea si commovissem sacra , quo pacto et quantas soleam turbas dare ® :
EE Horace : |
Non evo te, candide Bassareu,
Pnvitum quatiam, nec variis obsita frondibus Sub divum rapiam.
Les Grecs croyoient que pendant les triétériques O Pap., Thebaiïd, Lib, IL, v. 661, 663. Se VAR Æneid.,
Hb..IV, y. 307, 302. FR in k. Le = Plat, in Peut. == 4} Horat., O&, X1V, Hb. I, v. #5.
Bacchus se manifestoit aux hommes : ils invo. quoient souvent sa présence.
Le chœur, dans l’OEdipe roi , de Sophocle Fi : invoque ainsi Bacchus : « Toi > Qui es orné d’une mithre d'or, qui portes le même nom que cette terre, je t’invoque, vineux Bacchus , chef des Ménades, viens avec tes torches enflammées, consume cette divinité honteuse et pestiférée. »°
« Thèbes! patrie de Sémélé , que le lierre couronne ta tête! que le smilax ( l'if) toujours vert étale de tous côtés ses grappes fleuries ! que les sapins et les chênes prétent leurs rameaux aux Bacchantes & Revêtez la peau de cerf tachetéel et qu’une toison de brebis d’une blancheur éclatante la recouvre ; armez-vous des bâtons de férule qui inspirent un orgueil sacré; accourez tous aux danses de Bacchus ; c’est lui qui remplit de fureur les femmes thébaines, qui les arrache à leurs occupations pai= sibles et les entraîne sur les montagnes sauvages. % »
Suivant une tradition rapportée par Hygin ©, Bacchus avoit été roi de la Béotie , et 1l avoit établi lui-même les triétériques. Ayant conduit son armée dans l'Inde, il laissa jusqu’à son retour la puissance royale à Nysus son nourricier ; mais celuici ne voulut pas lui rendre sa couronne. Bacchus ne combatüt pas Nysus, mais il attendit l’occasion favorable de la reprendre : après la troisième année
4 Diod. Sic. ,lib. IV ,jcap:12:— 0) Soph., OEd., v. 220. — ® Euripid., Ch. = ® Hyg., Fab. 131.
THÉEAIN. 329 il se réconcilia avec lui, et il déclara qu'il vouloit établir dans son royaume les fêtes sacrées qu'il appela triétériques, parce qu’elles se célébroient la troisième année ; il revêtit ses soldats d’habits de femmes, les introduisit dans cette fête comme bacchantes, s’empara de Nysus et recouvra son empire. | Par la suite des temps, la législation perfectionnée ou les mœurs mieux ordonnées, firent supprimer en divers lieux beaucoup des fêtes, qui conservoient l'empreinte des fureurs et de la grossiéreté des temps barbares , et que le raffinement même des mœurs rendoit plus dangereuses ; c’est ainsi que les lemniennes, et à Thèbes les triétériques de Bacchus furent supprimées Ÿ. Il paroïît même que le gouvernement soupconna que l’indécence s’étoit introduite dans ces fêtes, puisque Diagondas fit rendre à Thébes une loi, qui défendoit de pratiquer aucune cérémonie nocturne ® ; cependant les Thébains eurent , dans tous les temps, la plus profonde vénération pour Bacchus et pour son culte. Îls prétendoient que Cadmus avoit eu sa maison au lieu où étoit le marché de la citadelle : ils montroient les restes des deux chambres nüptiales ; Vune d’Harmonie , femme de Cadmus , et l’autre de Sémélé, dont ils ne.laissoient approcher personne. Ils assu-
roient que lorsque Sémélé fut frappée de la foudre,
% Heyn., Not. ad Virgil, Æneid., p. 3. = ® Cicer., de Leg. Ub.11, $ 15. Fes \
il tomba du ciel un morceau de bois que Polydore enchâssa dans du bronze, ct qu’il nomma Bacchus le Cadméen. Cette tradition est la même que celle de Diodore de Sicile, au miracle prés du morceau de bois tombé du ciel. Non loin de là étoit une statue de Bacchus en bronze massif, faite par Onassiméde.
Le théâtre étoit près la porte Prétide à Thébes , et prés du théâtre il y avoit un temple de Bacchus surnommé Lysius. Voici l’origine fabuleuse que les Thébains donnoient à ce surnom de Bacchus. Des T'hraces avoient emmené quelques Thébains captifs; lorsqu'ils furent arrivés au pays des Haliartiens, le dieu fit tomber les chaînes des Thébains et endormit les Thraces, ce qui donna aux prisonniers le moyen de tuer leurs gardes et de regagner Thèbes. Dans ce temple, outre la statue de Bacchus, on en voyoit une que les Thébains disoient étre de Sémélé : on n’ouvroit ce temple que certains jours de l’année. Près de là on montroit un tombeau de: Sémélé. ® |
On célébroit à Thèbes, en l’honneur de Bacchus, la fête appelée Lysta sacra, à laquelle une tradition, rapportée par Héraclide de Pont ®, donnoit la même origine, à quelque différence près dans le récit. Les Béotiens, vaincus par les Thraces, s’étoient réfugiés dans l’antre de Trophonius; ce dieu les
® Pausanias , lib. IX, cap. 12.— ©) Pausan., lib. IX, cap. 16, = ® Suidas, y. Lysia sacra.
THÉBAIN. « 331 avertit pendant leur sommeil que Bacchus leur seroit favorable : ils attaquèrent les Thraces enivrés, et s'étant délivrés de leurs ennemis, ils établirent cette fête et fondérent le temple de Bacchus Lysius, comme le rapporte Pausanias. Aristophane dit que Bacchus fut aussi favorable aux Thébains, parce qu'ils avoient acheté des Naxiens l’art de cultiver la vigne.
Nous avons vu que les anthestéries se célébroïent à Thébes dans le mois des Thébains qui PMPRRORE doit au mois anthestérion des Athéniens.
$ VI. Culte de Bacchus dans la Béotie.
Le respect pour Bacchus et pour son culte ne se bornoit pas à Thèbes ; il étoit répandu dans toute la Béotie, qui regardoit Bacchus comme son dieu tutélaire et comme son bienfaiteur. Les Béotiens disoierit que Bacchus voulant répandre ses bienfaits sur sa patrie, rendit libre toute la Béotie ; il y bâtit une ville qui fut appelée Eleuthère, parce qu’elle ne recevoit de lois que d’clle-même . Il étoitadoré dans cette ville sous le nom de Bacchus Mélanégide. Voici la tradition sur l’origine de ce culte : les filles d'Eleuthére, ayant vu le spectre de Bacchus revêtu de peaux noires de chèvre, le raillèrent; Bacchus irrité les rendit folles. Dans la suite l’oracle ordonna
rod. Sic.,-lib. IV, capr2.
aux habitans d’Eleuthère d’honorer Bacchus Mélanégide, pour délivrer leurs filles de leurs folies.
Le scholiaste de Pindare, parlant du grand nombre de fêtes célébrées dans la Béotie en l’honneur de Bacchus, rappelle les Eleuthériennes que l’on célébroit à Platée, ® |
On voyoit à Potnies un temple de Bacchus surnommé £gobolus: Voici l'origine que l’on donnoit à ce surnom: Un jour que les Potniens sacrifioient à Bacchus, ils s’enivrérent et ils portérent l’insolence jusqu’à tuer le prêtre du dieu. Aussitôt frappés de la peste, ils envoyèrent consulter oracle , qui répondit que pour apaiser Bacchus il falloit lui immoler un jeune garçon , qui eût atteint l’âge de la puberté; mais peu d'années après, le dieu luimême substitua une chèvre à la place du jeune homme que les Potniens alloient égorger : delà le surnom d’Æ2obolus. ®
Dans le temple de Bacchus, à Tanagre, on voyoit une trés belle statue du dieu : la matière étoit du marbre de Paros , et Pouvrage de Calamis. Il y avoit aussi un triton qui étoit encore plus admirable ; c’étoit le triton dont nous avons parlé à l’article Tacchus, en traitant des purifications dans les mystères. On a conservé sur cette statue une tradition moins merveilleuse, mais plus vraie , ou du moins plus’ vraisemblable. Un triton caché sous l’eau se jetoit
9 Suid., v. Môav.— ® ScAol. Pindar., ad Olymp., Od, VII. — %) Pausanias, lib. IX, cap. 4. |
sur les bestiaux qui venoient boire ou paitre en ce lieu, 1l attaquoit même les pêcheurs dans leurs barques ; les T'anagréens mirent une cruche de vin sur le bord de la mer : le triton attiré par l’odeur ne manqua pas de venir boire ce vin dont les fumées lendormirent ; il se laissa tomber du haut d’une falaise : un Tanagréen layant vu lui coupa la tête avec sa hache, aussi est-1l représenté sans tête ; et parce que l’ivresse avoit été cause de sa mort, on a dit que Bacchus lavoit tué. ®
À Larymna, ville de la Béotie, située sur le bord de la mer, il y avoit un temple de Bacchus où le dieu étoit représenté debout. ®
On voyoit à Thespies une statue de Bacchus © : celle qui étoit sur Le mont Hélicon étoit un ouvrage de Lysippe. Il yen avoit une autre debout qui étoit de Myron ; c’étoit la plus belle qui fût sorte de ses mains aprés celle d'Erechthée qui étoit à Athènes : Sylla l'avoit enlevée aux Orchoméniens de Mymies, pour la donner aux Thespiens.
À vingt stades de Coronée étoit le mont Laphystius. L’auteur de lEtymolosicum magRun remarque que cette montagne avoit fait donner à Bacchus le surnom de Laphystius. ©
Les Gräces accompagnoient souvent Bacchus, et
% Pausanias , lib. IX, cap.21.— ® Jhid., oap. 23.— © 7h.
cap. 26. — ® 1bjd., cap. 30. = ® Etymol., mag., fol. 557, lib. XLI.
334 BACCHUS même, suivant une opinion assez généralement re cue, les Gràces étoient filles de Bacchus et de Vénus. D’après une tradition des Béotiens, Etéocle l’Orchoménien est le premier qui ait sacrifié aux Grâces , et il en reconnoissoit trois qui ont toujours été honorées depuis. Angélion et Tictéus, sta tuaires célébres qui avoient fait l’Apollon de Délos, et d’autres statuaires qui avoient fait des statues de Bacchus, ont représenté ces dieux portant trois Grâces sur leur main. Les Orchoméniens avoient un tempie de Bacchus et un autre fort ancien consacré aux Grâäces, où ils conservoient avec beaucoup . de religion les pierres qu’ils disoient être tombées du ciel, et avoir élé ramassées par Etéocles. ®
À Chéronée, il y avoit sur la place publique une statue de Bacchus ?”. Bacchus avoit une statue et un temple très remarquables à Créphine, ville située sur le mont Ptous. ©
Suivant une tradition des Béotiens , les nourrices de Bacchus lavérent ce dieu dans la fontaine de Cissussa , située près d'Haliarte, dès que sa mère en fut délivrée; et la preuve qu'ils en donnent, c’est que ces eaux sont d’une très belle couleur de vin, trés claires et trés bonnes à boire. C’est au-dessous de cette fontaine que les Thébains tombérent sur l’arrière-garde de Lysandre , et entamérent le com-
@ Pausanias, lib. IX, cap. 352. = © Plut., Pit. Cim. — ® Pausanias, lib. IX, cap. 23.
THÉBAIN. | AUD bat où ce célèbre Spartiate fut tué ®. La fontaine Cissussa est la même que la fontaine Telphusa, dont parlent Pausanias et Strabon.
Les particuliers avoient dans leurs maisons des images des dieux. À Creusis, l’arsenal des Thespiens ,; Pausanias ne remarqua aucun monument digne d’être cité, mais il vit dans la maison d’un particulier un Bacchus en plâtre peint de diverses couleurs. % #
Ç VII. Culte de Bacchus dans l’Argolide.
Suivant la fable, Bacchus après avoir établi son culte à Thébes ; passa lui-même dans l’Argolide pour ly faire recevoir. Ce qu’il y a de vrai, c’est que les anciennes colonies dans la Grèce, c’est-àdire, celles arrivées avant Cadmus, avoient toujours désapprouvé le culte de Bacchus dieu du vin. La premicre tentative que ses partisans firent pour l'introduire dans l’Argolide, ne fut pas heureuse ; leurs forces se composoient d’une foule indisciplinée d'hommes et de femmes qui, la tête échauffée par le fanatisme et par les vapeurs bachiques, entrèrent dans les états de Persée. Ce prince Phénicien , qui venoit d'amener’ une colonie dans l’Arsolide et de fonder Mycènes, marcha à leur rencontre, les défit entierement et en tua un grand nombre, On montroit dans plusieurs endroïts de l’Argolide leurs tombeaux. Outre le tombeau qui leur avoit été élevé
{ Plat 7 Lys, = @ Pausanias , lib. Q Cap. 25.
336 RACCIUS {
en commun devant le temple de Junon Anthéia, on voyoit celui de la ménade Choria, qui lui avoit été érigé particulierement, au-dessus du temple de Jupiter Néméen , parce qu’elle avoit un rang plus considérable dans l’armée : quelques écrivains ont même conclu du passage de Plutarque ® sur le tom beau de Bacchus, à Delphes, que Bacchus, ou plutôt le chef des partisans de son culte qui avoit combattu contre Persée , avoit “té tué dans l’Argolide et emporté à Delphes où 1l avoit reçu la sépulture. Le poëte Decharnes, cité par Eusèbe ©, prétendoit qu’il étoit allé mourir de ses blessures à Delphes; mais nous avons vu les diverses interprétations que Von a données de ce fait RS OR E dans lequel il n’y a certainement rien d'historique.
Après la mort de Persée , les partisans du culte de Bacchus cherchérent à Hit ie dans la partie de l’Argolide gouvernée par Mégapenthés, et ensuite par RACE son fils. La foiblesse des femmes et la vivacité de leur imagination leur présentérent un auxiliaire plus sûr et Gus puissant que les armes. Leurs émissaires secrets parvinrent facilement à les fanatiser ©. On a dit avec beaucoup devraisemblance que les Argiennes , menant une vie trés resserrée et très monotone, avolent saisi avec empressement ce moyen de mettre un terme à ce genre de
@ Pausanias , lib. IL, cap. 20, 22.— ®? Plut., de Is. et Osir. — ® Euseb., lib. IL. = Ÿ Diod. Sic., lib. IV, 6 68.—Herod., lib. IV, $ 55.—Schol. Pind., ad Nem. , Od. 1X ;v. 50.
THÉBAIN. 337 vieet de se procurer plus de liberté. Ce culte, qui s’étoit introduit furtivement à Argos, et qui se trouvoit hors de la surveillance des lois , ne tarda pas à y excfter les plus grands désordres ; ils furent poussés à un tel point, que les femmes abandonnoïent leurs maisons, leurs époux, leurs enfans, pour courir dans les champs, les bois, les déserts ; et se livrer à toutes sortes d’extravagances et de dissolutions ©. Dans cet état de folie, dit Apollodore, elles parcouroient toute l’Argolide , l'Arcadie et le Péloponnèse , en faisant les actions les plus indécentes et même les plus atroces; il va même jusqu'à dire qu’elles faisoient périr leurs enfans ®. Mégapenthès et Anaxagoras , aprés avoir opposé des efforts impuissans à ce fanatisme , chargérent Mélampus de chercher un remède à tant de maux. Il sentit, en homme sage, qu’il devoit faire des concessions; mais il falloit d’abord forcer ces femmes à rentrer dans leurs foyers. La voie seule de la persuasiori lui parut insuflisante , leur raison étoit enüérement égarée par le fanatisme et par la longue habitude d’une vie errante et vagabonde. Il choisit lés plus forts d’entre les jeunes gens de l’Argolide, il se mit à leur tête et ils allérent à leur recherche. Elles fuyoient à leur approche ; le plus grand nombre se réfugia dans une caverne des monts Aroaniens audessus de Nonacris, entre l’Arcadie et lAchaïe.
( pausan, , lib, IT, cap. 18. — © Apollod. , lib. IT, cap.2; | (S à: / Tome III. 22
Mélampus avoit appris à ces jeunes gens une danse sacrée et quelques pratiques mystérieuses puisées sans doute dans le culte même de Bacchus : 1l en fit usage devant cette grotte, et ce moyen réumñi aux menaces d'employer la force, détermina ces femmes à écouter Mélampus, qui les conduisit dans le temple de Diane à Luses, ancienne ville du territoire de Clitore, où cessa leur frénésie. Les habitans de Clitore ont depuis cet événement adoré Diane sous le nom de Vénus //emeéresia, c’est-à-dire, propice Ÿ: maisle reste de ces fanatiques rendirent nuls tous Les moyens qu'on employa pour les ramener à la raison. Les jeunes gens les forcerent de quitter les montagnes ; elles entrérent dans la Sicyonie ; plusieurs mourureñt dans cette fuite : les autres, excédées de fatigues, vinrent jusque sur la place de Sicyone, où elles furent forcées de s'arrêter, et où elles se laïissèrent enfin persuader par Mélampus. Suivant les Sicyoniens, le temple de Pitho ou la Persuasion, qui ést sur la place publique de Sicyone, a été bâti à l'endroit même où les Argiennes avoient été guéries de leur démence ©?.
Quelques écrivains ont attribué à Vénus la cause de cette démence. La reine de Chypre, dit Elien ® , les rendit lascives : elles parcoururent nues et furieuses divers lieux du Péloponnèse, elles
® Pausan., lib. VIII, cap. 18. — ® Apollod., lib. IT, ep. 2, 6 2.—Pausan., bb. IT, cap. 7. — @ Elien, Hist. Div., Lib, III, cap. 42.
THÉBAIN. 4 TA 339 portérent même , suivant Elien, leur fareur amoureuse dans d’autres régions de la Grèce. Tant de désordres et d’excès devoient avoir pour résultat d’affreuses maladies : leur honteuse impudicité , dit Hésiode , cité par Suidas ® , leur fit perdre la fleur de leur teint. « Vénus, dit étre Hésiode, cité » parEustathe, et dans l’'Ætymologicum magnum Ÿ, » répandit sur leurs têtes une lèpre affreuse, leur » peau fut entièrement couverte de dartres , leurs » belles chevelures en tombant laissérent à décou- » vert leurs têtes, et furent remplacées par une » triste calvitie. » Le savant Sprengel remarque que ® la frénésie est la compagne assez ordinaire de la lèpre , que la voix des malades s’altère et devient semblable au cri des animaux , que certaines idées de frénétiques deviennent, pour ainsi dire , contagieuses, surtout parmi les peuples non civilisés. Il admire la méthode employée par Mélampus pour guérir ces femmes, il la juge trés conforme à la nature du mal , et il dit qu’elle fait le plus grand honneur aux connoissances de Mélampus : aussi a-tl été célébré par tous. les poëtes et par tous les écrivains , non-seulement comme augure et devin ,
mais comme médecin tres habile et trés heureux ;
G Suidas, v. Mayhocvun.
® Etymologicum magnum , p. 523 , 8. —Eustathe, p. 1746, cite ces vers comme étant tirés d’un des catalogues d'Hésiode.
G Sprengel, Essai d’une Histoire pragmatique de la Médecine, lib. II, $ 56.
a Virgil, , Ecl. VI. Prætides implerunt falsis migitibus agTros.
con habileté et sa réputation avoient donné lieu à ce proverbe, en parlant d’une chose difficile : Nous aurions besoin de Mélampus. On peut voir les détails de cette guérison dans Sprengel lui-même Ÿ, dans Daniel Leclerc ®, dans Dioscoride © , dans Pline , dans Galien ©, dans Hippocrate ©. Mélampus qui, suivant Apollodore, trouva le premier l'art de guérir par les médicamens et les purifications , fit usage de la purgation ©, et c’est Le plus ancien exemple, dit Daniel Leclerc® , que nous en ayons. Il avoit remarqué que les chèvres de ses troupeaux étoient purgées lorsqu'elles avoient mangé de l'ellébore, il en fit prendre aux Argiennes ; déslors on donna à cette plante le surnom de melampodium, et Mélampus fut appelé Kaaæorne, c’està-dire, qui purge ou purifie. Mélampus fournit aüssi dans le traitement des Præœtides, le premier exemple d’un médicament minéral pris intérieurement : après ce traitement, Mélampus fit baigner les Argiennes dans l’Anigrus, fleuve de la Tryphilie, qui est trés profond et qui a si peu de pente qu'il forme une espèce d’étang. Ce lieu plein de fange, dit Strabon ® , exhale une odeur si forte qu’on la sent
( Sprengel, ibid., $ 57. = @) Daniel Leclerc , Histoire de la ‘Médecine , hv. Il, ch. 2, 9. — @ Dioscoride, de Mater. med. , Ub.IV, cap. Or. = @ plin., Hist. nat., lib. XXV, cap. Dre ® Galien, de Atrabil., cap. 7. — @ Hippocr., Epist. ad Crat., T. Il, p. 591. = & Apollodor., lib. IT, cap-2, $ 2- — ® Hist. de la Médecine, Liv. 1, ch. 9. — 9 Strab. , lib. VIII, cap. 3, ÿ 19.
THÉBAIN. 34x de vingt stades au loin, et les poissons qu'on y péche en sont infectés, au point de ne pas étre mangeables. « Ces eaux, ajoute Strabon , possèdent » d’ailleurs la vertu de guérir les taches de la peau, » connues sous le nom d’alphes ; les leucès, les dar- » tres. À Samicum, près de l'embouchure de P'Ani- » grus, dit Pausanias ®, 1l y avoit l’antre des nym- » phes Anigrides ; ceux qui avoient des maladies de « peau venoient y faire des pricres'et leur offroient » des sacrifices avant de se frotter et de se baigner » dans le fleuve. » Je suis étonné que Sprengel, Leclerc, et tous les médecins habiles qui ont parlé des connoissances de Mélampus n'aient pas remarqué ces passages de Strabon et de Pausamias, et n’aient pas indiqué ces bains dans l'Anigrus, comme le premier exemple de l'emploi des eaux bourbeusés et de leur efficacité dans les maladies; de la peau. Le poète comique Déiphile nous a laissé en les persifflant, dans un morceau qui a été conservé par S. Clément d'Alexandrie , quelques traces des purifications employées par Mélampus : elles étoient la plupart mystérieuses, et quoique Mélampus se servit de médicamens naturels, il les déguisoit sous le voile de la magie, de sorte qu’il étoit regardé moins comme médécin que comme magicien et inspiré des dieux. La médecine n’étoit alors”qu’unce partie de l'art mystérieux de la divination. Platon remarque vs L] *
® Pausan., lib. V, cap. 5. — © Plat , Politic., lib. IT,
que dans l’état voisin de la nature, l’homme n’a besoin de médecin que pour les besoins externes et les maladies épidémiques : aussi la médecine étoitelle extrêmement simple dans ces premiers temps. Mais outre les remèdes simples préparés avec des plantes, les magiciens ou médecins adressoient encore des prières à la divinité, chantoient des hymnes, prononcoient des paroles mystérieuses à l'oreille du malade ou même loin de lui, dans l’intention de le guérir , les accompagnoient de diverses cérémonies , employoient enfin toutes les pratiques superstutieuses connues sous le nom de charmes, enchantemens , amulettes, talismans, etc. (Cette méthode de guérir les maladies est la plus ancienne ; elle a été pratiquée de temps immémorial chez toutes les nations du monde: on la trouve chez les Israélites du temps de Moïse. On connoît les hymnes orphiques qui avoient la prérogative d’opérer des guérisons, les tablettes orphiques, trouvées en Thrace dans un temple de Bacchus , sur lesquelles éloient tracés des signes mystérieux et des formules magiques. Plusieurs maladies graves peuvent sans doute se guérir en donnant une direction plus convenable aux passions : Esculape, d'apres le témoignage de Galien, conseilloit à ceux dont le sang étoit trop agité par une passion violente, d'écouter la lecture d’un poëme, le chant d’un hymne, les
è ® Euripid., Alcest., v. 967. — Schol. Euripid., Hecub. , v. 1267.
THÉBAIN. 343 accords d’un instrument , ou un spectacle comique. D'ailleurs la force de l'imagination a pu souvent apporter aux malades un soulagement réel par l'usage de remèdes mystérieux ; qui n’étoient n1 rebutans ni douloureux comme les remèdesordinaires, et qui d’ailleurs étoient autorisés par /la religion. Les moyens mystérieux employés par Mélampus ont donc pu agir puissamment sur l'imagination déréglée des Argiennes, et avoir une grande part à leur guérison : néanmoins la presque totalité de ces pratiques mystérieuses avoient leur source dans la crédulité des peuples et dans l’impuissance des remèdes.
Après avoir opéré cette guérison ; per carmen el herbas , ‘suivant l’expression d’Ovide® ; Mélampus s’occupant de l'avenir , régularisa le culte de Bacchus : il en régla les cérémonies. Ilavoit appris ce qui concernoit le culte de Bacchus des -descendans de Cadmus , et de ceux des Tyriens de sa suite, qui étoient venus de Phénicie dans la Béotie. ®
Le souvenir de l’établissement de ce culte s’est conservé à Argos par une tradition relative au temple élevé dans cette ville en l'honneur de Bacchus Crésius. Suivant cette tradition, aprés les guerres de Persée, et les événemens que nous avons rapportés, les Argiens se réconcihèrent avec cette divinité et lui rendirent de très grands honneurs. Ils lui firent don de l’enceinte où étoit ce temple : Bacchus fut surnommé dans la suite Crésius (le Crétois ) } parce
() Ovid., Met., lib. XV, $ 21. — ® Hérod., Kb, 11; 5 49.
344 | BACCHUS qu’Ariadne fut enterrée dans cette enceinte. Lycéas dit que, lorsqu'on rebâtit ce temple pour la seconde fois , on y trouva un cercueil de terre cuite, qu’on crut être celui d’Ariadne. ® : Le culte de Bacchus ne tarda pas à se répandre dans le reste de lArgolide. Dés le temps de la guerre de Troie, les Argiens ayant fait naufrage vers le promontoire Capharée , ceux d’entr’eux qui purent gagner la terre, furent bientôt en proie aux horreurs du froid et de la faim. Dans leur détresse ils adressérent leurs prières au ciel , et aussitôt ils apercurent en avançant un peu, un antre consacré à Bacchus, où ce dieu avoit une statue en bois, et ou des chèvres ‘sauvages s’étoient rassemblées pour se mettre à l'abri du froid. Les Argiens les ayant égorgées, vécurent de leur chair et se firent des vêtemens de leurs peaux : lorsque la mauvaise saison fut passée, 1ls raccommodéerent leurs vaisseaux et retournérent dans leur patrie , emportant avec eux cette statue de Bacchus, qui fut l’objet de leur vénératon. Elle fut placée dans le temple de Bacchus que l’on trouvoit à droite, en suivant depuis Argos la route appeléé le Chemin Creux. ©
Bacchus étoit adoré à Epidaure, où 1l avoit un temple. © |
Il en avoit encore un dans la ville de Phialée , où Von célébroit aussi des fêtes et des jeux en son hon-
a Pausanias , Lib. IT, cap. 23.— ® Pausan,, lib, III , cap. 23.
“THÉBAIN. 345 neur. Dans la cent-uniéme olympiade, les bannis de cette ville, qui s’étoient emparés du fort Hérée, d’où ils faisoient de fréquentes incursions contre les Phialiens, saisirent un jour l’occasion des fêtes de Bacchus, ét tombèrent à l’improviste sur les Phialiens qui étoient à l’amphithéâtre ; ils en égorgerent un grand nombre. ®,:
Nous avons déjà parlé de la fête de Bacchus Lamptéros à Pallène.
On offroit des sacrifices à Bacchus et à Pan vers l'endroit du mont Lyconé où l’Erasinus prend sa source, et on y célébroit en l'honneur de Bacchus une fête nommée Tyrbé. ? ?
$ VIII. Culte de Bacchus dans l’Attique et dans la Mégaride.
Les mythologues font ensuite venir Bacchus dans l’'Attique, sous le règne de Pandion : Bacchus fut reçu par Icarius, à qui il donna un plan de vigne et à qui il enseigna l’art de faire le vin. Îcarius voulant communiquer aux hommes le présent qu'il avoit recu de ce dieu, alla vers quelques bergers auxquels il fit goûter cette boisson : ceux-ci la trouvant agréable en burent: avec excès ; ils se crurent empoisonnés et ils tuèrent Icarius. Le lendemain, ayant recouvré leur bon sens, ils donnèrent la sépulture à Icarius, prirent la fuite ,'et se retirérent dans un autre pays. Erigone, fille d’Icarius , étant allée à sa
( Diod. Sic., lib. XV, 6 40. = ® Pausan. , lib. IX, cap. 44.
recherche, une chienne nommée Mæœera > qui avoit coutume de le suivre , trouva son corps. Érigone, aprés avoir pleuré son père, se pendit de désespoir ®. La chienne Mœera a été placée parmi les constellations , mais dans des temps récens ; elle n’y à probablement pas été placée avant l’époque des poëtes d'Alexandrie ®. Nous avons parlé des Aéores, {êtes d'Athènes, que les uns disoient avoir été inslituées en commémoration du meurtre du tyran Témaléus, les autres en l'honneur d'Erigone, fille de Clytemnestre et d'Egysthe , et d’autres, avec plus de vérité, en l'honneur d’Erigone, fille d’Icarius. Suivant l'Etymologicum magnum , cette fêle s’appeloit aussi éy9eimvey, bonicænium ; c’étoit moins un jour de fête qu’un sacrifice, Bonicænium sacrifi- Gium Athenis propter Erigonem, dit Hésychius. Eratosthène avoit composé sur Erigone up poëme célébre qui n’est pas parvenu jusqu’à nous. Sophocle avoit aussi composé une tragédie d'Erigone. Servius, sur Virgile ®, dit que pour venger la mort d’'Icarius et d’Erigone, les dieux afiligérent VAttique d’une épidémie , dont un des effets étoit d'inspirer aux jeunes filles le dégoût de la vie, à la suite duquel elles s’étrangloient ; l’oracle ayant été consulté, répondit qu’il falloit chercher les corps d’Icarius et d'Erigone , et comme on ne put parvenir à les découvrir , les Athéniens, pour montrer
® Apoll., lib. TITI, cap. 14, $ 7. — ® Schol. Homer. , ad Iliad, XXII, v. 19. = ® Servius, ad Virg. Georg., hb. II, V. 389.
THÉBAIN. 347 le zèle qu'ils avoient mis dans leurs recherches , inventèrent les oscilles ou l’escarpolette, dans laquelle ils se balançoient, afin de prouver qu’ils cherchoient ces corps dans tous les élémens. Suivant Hygin ®, l’oracle ordonna de satisfaire l’ombre irritée d'Erigone en lui faisant des sacrifices. Le scholiaste de Germanicus ditque le dieu ordonna d'offrir à Icarius et à Erigone les prémices des moissons et des vendanges ®. D’après une autre tradition, Erigone fut séduite par Bacchus, ; Liber ut Erigonem falsé deceperit uv 9 ; ét-elle mit au monde Staphylus, dont le nom signifie grappe de raisin, wva ; d’autres le font fils de Bacchus et d’Ariadne, ( Quoiqu'il en soit de ces traditions fabuleuses , il n’y a rien de si incertain que l’époque de Pintroduction de Bacchus dieu du vin dans l’Attique. La plupart des écrivains lui ont donné une origine mythologique : suivant Plutarque Ÿ ce fut Saturne qui enseigna à Écarius l’usage du vin; Justin © ditqu'Icarius apprit l'usage du vin aux Athéniens. Syncelle © fixe au règne d’Amphictyon l’arrivée de Bacchus de Thèbes dans lAttique, et il dit qu'il reçut Phospitalité de Semachus, c’est-à-dire, que l'introduction de ce culte auroit eu lieu sous Amphyction. Pausanias lui donne la même époque: il raconte que dans la maison de Polytion , qui fut dans la suite’consa-
q) Hygin, lib. TI. — @) Schol. German. , T. II. — ® Ovid., Met., lib. VI, Fab.1, v. 125. = ® Plut., Parall. hist. Græc. et Rom. = Ÿ Justin, bb. IE, cap, 6. — ) Sync., p. 147.
crée à Bacchus, on voyoit Acratus, l’un des génies de la suite de Baécbiès dont la tête étoit enchâssée dans le mur, et qu'après l'enceinte consacrée à Bacchus on trouvoit un petit édifice avec des statues de terre qui représentoient Amphictyon, roi des Athémiens, donnant un repas à Bacchus et aux autres dieux. Le même Pausanias dit que Pégase d’'Eleuthère introduisit le culte du dieu du vin dans l’Attique; aucun auteur ne donne l’époque de l’arrivée de ce personnage à Athénes, mais en rapprochant les deux passages de Panéairinss elle doit être fixée au régne d’ Amphictyon. Fréret pense que le culte de Bacchus fut reçu sans opposition dans l’Aitique ; quelque respect que j’aie pour cet homme illustre et son prodigieux savoir, je ne puis partager son sentiment , ce qu’on raconte de Pégase donne la preuve du contraire. On dit que Pégase ayant porté le culte et les images de Bacchus à Athènes , fut accueilli des railleries et du mépris des Athéniens. Bientôt ils furent frappés d’une maladie épidémique, et 1ls envoyéèrent consulter l’oracle qui leur répondit que, pour réparer l’injure qu’ils avoient faite à Bacchus, ils devoient recevoir ce dieu en pompe dans leur ville et lui rendreles plus grands honneurs. . On’exéeuta les ordres de l’oracle, on porta les images de Bacchus en procession par toute la ville, et son culte fut établi à Athènes : cette tradition est appuyée de l’autorité de Pausanias. Pausanias en rappelant qu’on voyoit dans l’ancienne maison de Polytion la statue de Pégase d'Eleuthère, qui intro-
THÉBAIN. 349 Auisit à Athènes le culte de Bacchus fils de Sémélé, ajoute que Pégase fut secondé par loracle de Delphes, qui rappela aux Athéniens le voyage du dieu dans l’Attique du temps d'Icarius. Ÿ | La ville d’'Eleuthires , patrie de Pégase, avoit en très grand honneur le culte de Bacchus ; cette divinité avoit un temple célèbre dans la plaine de cette ville : ancienne statue en bois qu’il renfermoitavoit été transportée à Athènes ®, On sait qu'Eleutheres formoit autrefois la limite de la Béote et de lAttique du côté d’Eleusis, et que les Eleuthériens s'étant réunis aux Athéniens, uniquement parce que le gouvernement d'Athènes leur plausoit, et qu'ils haïssoient les Thébains, le pays de Platée devint limitrophe de l’Attique dans cette partie, dont les bornes furent reculées jusqu’au mont Cithéron, qui est appelé par Euripide la montagne des Ménades, la montagne de Sémélé. « Vas, dit OEdipe à Anti- » gone ®, vas dans le temple écarté, consacré à » Bromius, sur la montagne des Ménades. Dois-je, » répond Antigone, invoquer le dieu que j'ai si sou- » vent célébré par mes danses religieuses sur la » montagne de Sémélé, revêtue de la peau du cerf » des bacchantes ? culte inutile et bien mal récom- » pensé! »
Jai donné à l'article des Dionysiaques tous les détails que jai pu réunir sur le culte de Bacchus
G) Plut., iv. Il, cap. 2. = @ pausanias, lib. I, cap. 50. — ® Euripid., Phen., v. 1740.
dans l’Attique, j'ajouterai seulement ici que cette divinité étoit honorée d’un culte particulier à Colone , comme le prouve ce passage de la tragédie d'OEdipe à Colone; le chœur dit à OËdipe: « Les » dieux vous ont conduit, à étranger ! dans le » séjour le plus délicieux de l’Attique , à Golone. » .... Le riant Bacchus et ses Joyeuses compagnes » y fixent à perpétuité leur séjour. » Bacchus étoit adoré à Acharnes sous lenom de Kissos ®. Les habitans de ce bourg passoient pour grossiers et agrestes, le culte de Bacchus étoit en grand honneur parmi eux; les ânes, qui jouent un si grand rôle dans le culte de Bacchus, étoient célébres à Acharnes : ils passoient pour étre de la plus haute taille. © Céramus, héros de l’Attique, que l’on suppose avoir bâti le Céramique, passoit pour être le fils de Bacchus et d’Ariadne. | Le culte de Bacchus s’étoit introduit de bonne “heure dans la Mégaride, que lon peut considérer comme faisant partie de l’Attique. Îl ÿ avoit à Mégare un temple célébre de Bacchus; l’on prétendoit qu'il avoit été bâti par Polyidus, fils de Géramus, et arrière-petit-fils de Mélampus, qui étoit venu a Mégare purifier Alcathus du meurtre de Callipolis son fils ; il érigea aussi à Bacchus une statue en bois: la statue qu’on y voyoit du temps de Pausamas étoit accompagnée d’un satyre , ouvrage de Praxitèle, en marbre de Paros. On donnoit à ce Bacchus le‘nom
@ pausan., Attic. — ® Hésych.
THÉBAIN. 351 de Patroüs, et on honoroit sous celui de Dasyllius le Bacchus dont la statue avoit été érigée par Euchénor, petit-fils de Polyidus. rt
$ IX. Voyage de Bacchus d'Icarie à Naxos. — Corsaires Tyrrhéniens.
Le dernier voyage que les mythologues évhéméristes font faire à Bacchus, est celui de l’ile d’Icarie à celle de Naxos. L’une des nombreuses étymologies du nom donné à l’ile d’Icarie, a été tiré d’Icarius, à qui Bacchus apprit dans l’Attique l’art de cultiver la vigne ; cette île étoit fameuse par ses vins, elle produisoit surtout le vin appelé pramnium, et la vigne qui donnoit ce vin avoit été appelée Dionysiaque par les habitans de l’ile. ®
Suivant la tradition relative à ce voyage de Bacchus d’Icarie à Naxos, 1l loua une trirème appartenant à des corsaires tyrrhéniens. Ceux-ci laissérent Naxos de côté, et dirigérent leur route vers l’Asie, dans l'intention de l’y vendre ; Bacchus changea le mât et les rames en serpens, remplit Le vaisseau de lierre et y fit entendre le son des flûtes. Les corsaires devenus furieux se précipitérent dans la mer, où ils fürent changés en dauphins. Hygin ® nomme ces matelots tyrrhéniens, qui sont au nombre de douze: Nonnus attribue cette trahison à la jalousie de Ju-
Œ Pausan. , lib. I1, cap. 43.— ® Athen., lib. I, cap. 24.—
S Hygin, Fab. 154.
non. Cette jalousie fabuleuse , que l’ôn supposoit à Junon contre Bacchus , n’étoit autre chose, suivant Plutarque, que lextrême différence qui existoit entre l’objet de ces deux cultes, et qui étoit voilée sous cette allésorie de Junon jalouse. Junon, déesse de la pudeur et présidant au mariage, ne devoit avoir rien de commun avec le dieu du vin et les excès de ses adorateurs ; aussi avoit-on grand soin de ne pas mêler les rites sacrés de ces deuxfivinités, et lorsque les prêtres d'Athènes se rencontroient , ils se disoient l’un à l’autre de né pas porter le lierre dans le temple de Junon. ®
La divinité de Bacchus ayant été démontrée par ce dernier prodige des matelots tyrrhéniens, les hommes lui rendirent les honneurs divins : 1l ramena ensuite sa mère Sémélé des enfers, et 1l monta au ciel avec elle.
$ X. L'histoire de Bacchus est l'expression poélique et allégo-
rique du bonheur que l'agriculture et la civilisation ont donné
au genre humain:
On voit que les mythologues et les poëtes grecs ont tous célébré les conquêtes de Bacchus, mais la plupart l'ont représenté comme soumettant le monde entier, moins par la terreur de ses armes que par les biens qu’il apportoit aux hommes, par le charme de ses chants , les plaisirs et la joie qui le suivoient.
© plut., Fragm. sur la fête de Dédalis.—Euseb., , hb. II, eap.1,p. 83. © Apoll., lib. HT, cap. 1%
THÉBAIN. + RS Il les obligea de cette maniére à quitter la vie sauvage qu’ils avoient menée jusqu'alors. Cette fable n’est évidemment que l’expression poétiqueet allégorique du bonheur que l’agriculture et la civilisation ont donné au genre humain * Quibus beneficüs agrestes homines ad meliorem vitæ cultum traducti sunt ; Cest ce qu'Euripide a exprimé en beaux vers dans la tragédie des Bacchantes. «Ilest deux divinités, dit Tirésias, objet de la vénération des hommes, l’une est Cérès ou la terre, sous quelque nom qu’on l'adore, c’est elle qui leur fournit les alimens dont ils se nourrissent ; l’autre est Bacchus, qui leur a enseigné l’art de tirer de la vigne une liqueur délicieuse, qui charme les ennuis des mortels, qui leur donne l’oubli des maux, et qui est le souverain remède à leurs peines toujours renaïssantes : aussi cette liqueur divine coule-t-elle sur les autels des dieux , afin que nous obtenions. par elle les biens que ces dieux dispensent. Tel est celui que tu méprises, et à qui tu ne crains pas de reprocher les mystères de sa naissance. Tu seras témoin de sa gloire et des honneurs que la Grèce va lui rendre. N’accuse pas Bacchus des désordres des femmes thébaines, mais leur nature dépravée : celle qui chérit ses devoirs, les respecte toujours. © » Le chœur s'adresse ensuite à Géres® : .« O déesse » vénérable! peux-tu souffrir les outrages de Pen- » thée contre Bacchus. . . . . le fils de Jupiter est
® Euripid., Bacch., y. 279. = © Ibid, v. 370.