CHAPITRE IT
Compagnons de Bacchus.
G 1. Des Satyres. — Des Silènes ou de Siléne. — $ 2: De Pan, des Pans,. des Egipans, des Panisques. — @ 3. Des Bacchantes.—Elles étoient considérées surtout comme danseuses. — De la danse comme partie principale du culte de Bacchus.
$ I. Des Satyres.
Les Silènes, les Satyres, les Ménades, les Pans, les Bacchantes , en un mot tous les compagnons de Bacchus, que lon sHpposon former son cortège ou faire partie de ses armées , n’étoient que des personnages fabuleux , représentés allégoriquement dans les cérémonies de son culte par ceux qui les célébroient.
La fable des Satyres’ paroît être chez les Grecs plus ancienne que celle de Bacchus et des Silènes, comme le prouvent la fable d’Argus Panoptés, d’Amymone , etc. L’histoire de Siléne n’appartient probablement pas aux anciennes fables de la Grece ; Homère n’en fait aucune mention : 1l n’est pas davan-
| THÉBAIN. 355 tage question de Silène dans la Théogonie d’Hésiode. La plus ancienne mention peut-être qui ait été faite de Silène, comme faisant partie du chœur de Bacchus , se trouve dans un des hymnes'attribués à Orphée ®. Get hymne, très court, est précieux par les détails qu'il donne sur Silène "et en ce qu'il donne l’idée que s’en formoient les Anciens. « Ecoute-moi, Ô vénérable pére nourricier dé » Bacchus, qui las élevé! O fe plus éminent des » Silènes ! honoré par les dieux et par les hommes » dans les fêtes triétériques. Chaste initiatéur, » vénérablé conducteur du thiase des pasteurs, » joyeux, actif, prenant part aux plaisirs de la jeu- » nesse , tu assistes à la divine cérémonie avec tous » les Satyres qui guident et frappent des bêtes » féroces, chantant les hymnes joyeux de Bacchus, » et conduisant les fêtes brillantes du dieu du vin » avec les bacchantés,, célébrant les orgies noc- » turnes et leurs cérémonies sacrées, maniant le » thyrse etse livrant à la joie au milieu des thiases.» Iln’yarien de siincertain que l’histoire de Siléne; est-ce un seul personnage ? il y en a-t-il eu plusieurs? L’on pourroit dire avec Lucrèce, qui es-tu ? d’où viens-tu ? à quel pays appartiens-tu ? Les écriz vains de l'antiquité en ont'parlé, tantôt comme d’un personnage unique , tantôt comme d’une certaine espèce de dieux, de démons, de monstres et d’homs mes. D’après le témoignage le plus général des Ans
® Orph., Hymn. 53, p. 15. Eschembach.
ciens, Silène a été le nom d’une race; mais il résulte des mêmes témoignages qu'il y a eu un archi-Silène, ou un chef des Silènes qui a été le père nourricier, le précepteur et le compagnon de Bacchus , lequel , suivant l'expression de Diodore de Sicile Ÿ , avoit contribué à son mérite et à sa gloire. Il y a eu des Silènes de diverses natures, de différens pays, les uns ont vécu solitairement , les autres en commun :, toutes ces variétés ont été recueillies par Gessner, mais nous devons nous borner à celles qui ont rap- - port au culte de Bacchus.
Les Silènes tiroient leur nom du mot aveu ; otXhos signifie invectives , injures , sarcasmes , mau— vaises plaisanteries. Parmi la foule d’étymologies données à ce nom, c’est celle qui m’a paru la plus: vraisemblable, en même temps qu’elle est plus en rapport avec de culte de Bacchus. Dans Lucien , Momus se plaint que Bacchus ait amené au conseil des dieux , son chœur composé de personnages rustiques et particulièrement de Silène : « Et d'abord, » parlons, dit Momus, de ce Bacchus, de ce plai- » sant dieu à moitié homme, qui n’est pas même » Grec du côté de sa mére, petite-fille d’un certain » Gadmus , marchand de la Syrophénicie. Puis- » qu'on Va jugé digne de limmortalité , je ne dirai » rien de ses mœurs, de la bandelette qui retient ».ses cheveux , de son ivresse, de sa démarche » chancelante : vous voyez tous à quel point ilest
& Diod. Sic., lib. IV, cap. 2.
THÉFAIN. 307 efféminé, toujours agité d’une espèce de fureur, et exhalant dés le matin l’odeur du vin pur. Il a introduit parmi nous une tribu toute entière, et il ne vient ici qu’en trainant à sa suite un chœur de danse. IL à fait autant de dieux, de Pan, de Silène, de ses Satyres, hommes rustiques et chevriers pour la plupart, qui ne marchent que par sauts et par bonds, et dont la figure est tout-àfait étrange. L’un d’eux a des cornes au front, ses jambes ct ses cuisses sont celles d’une chevre, et la longueur de sa barbe le fait ressembler à un bouc. L'autre est un petit vieillard chauve dont le nez est camus; il est presque toujours monté sur un âne : ce personnage nous vient de la Lydie. Les Satyres ont de longues oreilles droites, le front chauve, et armé d une corne semblable à celles des chevreaux nouvellement nés : ils sont Phrygiens, et ont une queue derrière. Vous voyez quels sont les dieux que le brave Bacchus nous a créés. D’après cela nous serions étonnés du mépris que les hommes ont pour nous, lorsqu'ils voient des dieux si ridicules et d’une figure si monstrueuse. Je ne parle point encore de deux femmes qu’il a amenées aveclui, d’une Ariadne sa
concubine dont il a placé la couronne parmi les astres, ni d’une certaine Erigone , fille d’fcarius.,
paysan de l’Attique ; mais ce qu'il y a de plus ridicule, c’est qu'il a introduit parmi nous le chien de cette Erigone, de peur que la jeune fille n’eût le chagrin de ne pas avoir avec elle dans
» les cieux ce fidele compagnon de son enfance, .» qu’elle aima avec tant de tendresse; une telle con- » duite n’est-elle pas un outrage, ou plutôt n'est-ce » pas le comble de la folie humaine ? » Elien rose -pas ouvertement appeler Silène un dieu, mais quoiqu'il füt par sa naissance ( Elien dit qu’il étoit fils d’une nymphe ), d’un ordre inférieur aux dieux, comme eux néanmoins il étoit immortel, et d’une nature fort supérieure à celle de l’homme ©. Siléne étoit donc mis au nombre des dieux, et Nonnus le place dans cette classe : il est vrai que les Anciens abusoient du nom de dieu. Strabon nous apprend qu'ils donnoient cette qualification non-seulement aux dieux mêmes , mais à leurs ministres et à leurs compagnons, et il cite un poëme d’Hésiode où les nymphes sont appelées déesses. Suidas et lauteur de l'£Ætymologicum magnum prétendent que Bacchus étoit Silène lui-même , mais on ne trouve pas ailleurs cette opinion.
Il y a encore plus de diversité sur les parens de Silène ou des Silènes ; mais, suivant l'opinion la plus générale, 1ls étoient fils de Pan et de la terre , ou, suivant d’autres, d’une nymphe : on a fait les Centaures pères des Silènies ; mais on a mélé le sang des Centaures , des Silènes et des Satyres, parce qu'ils étoient les uns et les autres très avides de vin : on en à fait une famille de buveurs.
Silène appartenoït à la Lydie, suivant les uns, à
® Ælian., Hist Div., Lib. ILE, cap. 18.
THÉBAIN. 359 la Phrygie suivant d’autres: Tertullienappelle Silene Phrygien. Les Macédoniens, d'aprés Hérodote, réclamoient Silène ; mais il y étoit venu de la Phrygie. Catulle dit que Bacchus alla à la recherche d'Al avec les Silènes Misy gen; il leur assigne donc Nysa pour patrie: les Silènes-onteucela de commun avec Bacchus, que toutes les villes de Nyses ont réclamé l'honneur d’avoir été leur berceau. D'ailleurs VNysœus, comme nous l'avons vu, est nonseulement le surnom de Bacchus et de Silène , Mais le nom et l'indication d’un lieu consacré à Bacchus, et comme le culte de Bacchus étoit répandu par toute la terre, partout le culte de Silène étoit joint à celui de Bacchus.
À Athènes , non loin de la statue érigée à Leæna, on voyoit une pierre assez peu élevée pour qu'un homme de petie taille püût s'asseoir dessus ; on dit que Silène sy reposa, lorsque Bacchus vint dans l’'Attique. ®
Les habitans de la ville de Pyrrichus, dans la Laconie, prétendoient que Silène , qui portoit aussi le nom de Pyrrichus , qxbta Malée pour venir demeurer dans cette ville, à daquelle 1l donna son nom. Un passage de Pindare nous apprend que Silène étoit né à Malée : Bacchus, ce dieu vaillant, et ami de la danse, élève de l'époux de Naïs , de Silène , que Malée vit naître. Sur la place de cette ville, il y avoit un puits sans lequel les habitans au-
oi ba. lib. 1, cap. 23.
roient manqué absolument d’eau, ils croyoient que c’étoit un don de Silène.
On voyoit sur la place publique à Elis, un temple de Silène , mais un temple qui lui étoit particulier , sans que Bacchus en partaget les honneurs : Méthé, la déesse de l’ivrognerie, lui versoit du vin dans une coupe. Ÿ
Dans la citadelle d'Athènes, Minerve étoit représentée frappant le Silène Marsyas , parce qu'il avoit ramassé les flûtes que la déesse avoit Jjetées, et dont elle ne vouloit pas qu’on se servit ®. Cette tradition , rapportée par Pausanias , avoit été rejetée par un grand nombre d'écrivains grecs. Athénée cite le passage de l’Argo de Téleste de Sélinunte pe « Je présume qu’un homme sage ne croira pas que » la déesse Minerve ait jeté loin d’elle la flûte , ef- » frayée de la laideur qu’elle contractoit en jouant » de cet instrument; car il fut la gloire du Siléne » Marsyas, tant il en jouoit habilement. Gette tra- » dition, contraire au plaisir des chœurs, ne vient » que de quelques poètes futiles qui l'ont répandue » dans la Grèce, pour décrier les avantages de cet » art. . . . Bacchus acquit ce talent divin, et jo1- » gnit toutes les grâces à un jeu aussi rapide que le » vent. »
Les flûtes phrygiennes avoient été inventées par Olympe et Marsyas: Tiritès en introduisit Pusage
G) Pausanias , lib. VI, cap. 24, — % Pausan., lib. 1, cap. 24+ = G Athen., lib. XIV, cap. 2.
dans les cérémonies sacrées de la mère des dieux. Tiritès étoit un Lybien nomade; cest pourquoi, suivant Douris, dans son Histoire d’Agathocle, les poètes désignoient la flûte sous le nom de lybis Ÿ; mais les traditions phrygiennesattribuoient à Cybéle l'invention de la flûte composée de plusieurs tuyaux : elle guérissoit par des purifications et par la musique les maladies des enfans et celles des troupeaux; elle avoit pour ami Marsyas, homme recommandable par son esprit et par sa tempérance ; il donna des marques de son génie en inventant la flûte simple , qui rendoit seule tous les tons de la flûte à plusieurs tuyaux. Marsÿas accompagna Cybele partout , ils arrivèrent ensemble chez Bacchus à Nyse, où ils trouvèrent Apollon. Après le fameux combat qui s’étoit élevé entr’eux, Apollon, désespéré de l'avoir écorché vif, consacra sa lyre et les flûtes de Marsyas dans l’antre de Bacchus. ©
Marsyas étoit donc, sous certains rapports, Île même personnage que Silène, ce qui rappelle Île mélange des rites phrygiens avec ceux de Bacchus. Marsyas étant un personnage propre au culte de Îa Grande-Déesse, devoit nécessairement figurer dans celui de Bacchus.
Le principal caractère de Silène est d’avoir été le père nourricier , le précepteur de Bacchus , le directeur de ses études, son guide dans ses actions les plus éclatantes et son fidèle compagnon. Îllui donna
(4) Athen., ibid, — ® Diod, Sic., lib. IT, cap. 58, 59.
les premiers soins dès son berceau , dans l’antre de Nysa. Némésianus en a fait un tableau fort ingénieux ® dans ces vers :
Quin et Silenus parvum veneratus alumnum,
Aut gremio fovet , aut resupinis sustinet ulnis ,
Et vocat ad risum digito, motuque quietem
Allicit, aut tremulis quassat crepitacula palmis.
Cui deus arridens, horrentes pectore setas
Vellicat, aut digitis aures adstringit acutas, Applauditve manu mutilum caput, aut breve mentum, Et simas tenero collidit pollice nares.
La forme et la figure de Silène, dont Némésianus présente ici quelques traits, sont bien connues : tous les auteurs anciens en donnent la description. On le retrouve fréquemment dans les recueils nombreux des pierres antiques; il étoit laid, Alcibiade lu compare Socrate. Les Grecs, assiégés par le roi Antigonus, faisoient des plaisanteries sur sa difformité, sur sa petitetaille, sur son nez brisé, et 1ls le comparoient à Silène. 11 me réjouit, dit Anügonus, qu'il y ait un Silène dans mes armées, J'en espère d’heureux succès. Silène commandoit laile droite de l’armée de Bacchus dans la guerre des Indes, et il fut l'ame de son conseil. On regardoit dans cette occasion Siléne comme l’emblême de la sagesse et de l’éloquence. Lucien a donné une description fort curieuse de l’armée de Bacchus dans les Indes , et de Silène l’un de ses chefs, de sa struc-
% Némésianus, Zcl. II, v. 27.
THÉBAIN. 363 ture et de son caractère. « Les Indiens, dit Lucien, que leurs espions avoient instruits de la composition de l’armée de Bacchus la méprisèrent d’abord ; elle étoit composée d’une troupe de femmes insensées et furibondes, couronnées de lierre, revêtues de peaux de faon ; leurs armes consistoient en de petites lances de bois sans fer , et en des boucliers légers, qui résonnent pour peu qu'on les touchent (ils avoient pris les tambours des bacchantes pour des boucliers ). De plus, on voit dans cette armée des jeunes gens rustiques qui dansent la cordace; ils ont des queues et des cornes semblables à celles des chevreaux nouvellement nés. Le général de ces troupes, traîné sur un char attelé de pauthèéres, n’a point de barbe ; ses joues ne sont pas même ombragées d’un léger duvet ; son front, orné de cornes, est couronné de grappes de raisin, et sa chevelure flotte retroussée sous une bandelette ; il porte un vêtement de pourpre et une chaussure dorée. Deux lieutenans commandent sous ses ordres; lun est un petit vieil" lard assez gras, remarquable par son gros ventre , son nez camus et de longues oreilles droites ; 1l soutient sur un bâton sa marche chancelante : le plus souvent 1l est monté sur un âne, sa robe est couleur de safran ; du reste , il est digne en tout du général dont il partage l'autorité. L’autre lieutenant, homme monstrueux, ressemble à un bouc par sa partie inférieure : ses jambes sont velues, il a le front surmonté de deux cornes et le visage garni d’une barbe longue et touffue : il paroît violent et prompt à s’irri-
364 | BACCAUS ter ; d’une main il porte une flûte et de l’autre il léve un bâton recourbé. Il court en bondissant autour de l’armée : les femmes sont effrayées à son aspect, et lorsqu'il les approche elles agitent leurs chevelures flottantes au gré du vent, et crient évohé! cenom parut aux espions celui que ces femmes donnoient à leur souverain. Ils rapportérent encore qu’elles ravageoient les troupeaux, déchiroient de leurs mains les animaux tout vivans , et que quelques-unes même se nourrissoient de chair crue. À ce récit les Indiens et leur roi se mirent à rire, et dédaignérent dese mettre en campagne ; ils auroïient rougi de remporter une pareille victoire par eux-mêmes, et d’égorger ‘des femmes insensées, un général efféminé , un petit viaillard ivre, cet autre demi-guerrier, et une troupe de danseurs nuds et ridicules. Cependant, quand ils eurent appris que le dieu dévastoit la eampagne , réduisoit en cendres les villes et leurs habitans, embrasoit les forêts, remplissoit l’Inde entière de feux et de flammes Ÿ , alors ils coururent aux armes. Lorsque les deux partis furent en présence, Bacchus se plaça au centre de ses troupes, Silène commanda laile droite et Pan la gauche: les satyres marcherent à la tête des bataillons et des cohortes; le cri de guerre fut évohé. Tout-à-coup on frappe
® Le feu est en effet l’arme de Bacchus, il la tient de son père, il l’a ravie à la foudre :
lo péxxp © Atbyuce,
LA
Arte aélas phoyepoy rarowiov. (Opp., de Fenat,,cant. IV, v. 301.)
THÉBAIN. 365 les tambours, les cymbales font entendre un bruit de guerre et donnent le signal du combat : un satyre, prenant une corne, sonne l’air orthien, l’âne de Silène se met à braire sur un air martial ; les Ménades , le front ceint de serpens, poussent aussitôt des cris de fureur , découvrent le fer de leurs lances et fondent sur l’ennemi. Les Indiens et leurs éléphans plièrent bientôt et prirent la fuite en désordre; ils furent complétement vaincus etemmenés prisonniers de guerre par celui même dont ils s’étoient moqués peu de temps auparavant. Ils apprirent par cet événement qu'il ne faut jamais se moquer de ce qu’ on ne connoit nt »)
Lucien continue ainsi sur le même su jet:
«Ces mêmes troupes contribuërent aussi beaucoup à la victoire contre les géans ©. Les Satyres et les Silènes étoient montés sur des ânes ; ces animaux Ma l'approche des Géans, se mirent à braïre d’une manière siépouvantable, que les Géans effrayés crurent que c’étoit quelques monstres inconnus que Les dieux amenoient contr'eux, et 1ls prirent la fuite sur-lechamp. »
Lucien , dans le même ouvrage, été la Préface ou Bacchus , continue ainsi sur Silène, Pan et Bacchus : « Chez les Indiens qui Peas am la rive gauche du fleuve Indus et s'étendent jusqu’à l'Océan, il est un bois sacré renfermé dans une enceinte; son étendue n’est pas considérable , mais il est agréable
® Erastothen., Cataster. , cap. 11,— Hyg., Poët. astron., hb.II, cap. 25.
et touffu ; le lierre et la vigné qui y croissent avec abondance lui fournissent un ombrage épais. Dans ce bois sont trois sources d’une eau limpide et parfaitement belle; l’une est consacrée aux Satyres, la seconde à Pan, la troisiéme à Silène. Chaque année les Indiens se rendent une fois dans ce bois, pour y célébrer la fête du dieu. Ils ne boivent pas tous à ces différentes sources , chacun puise à celle qui est réservée a son âge; les jeunes gens boivent à la source des Satyres , les hommes faits à celle de Pan, et les vicillards à celle de Silène. IL seroit trop long de vous dire ce qui arrive aux jeunes gens apres qu'ils ont bu à leur source, ou quelle est l’audace des hommes qui sont épris des fureurs de Pan , mais 1l n’est pas inutile de vous raconter ce que font les vieillards lorsqu’ils se sont enivrés à leur fontaine. Quand un vieillard a bu, il est aussitôt rempli de l’ésprit de Siléne ; 11 demeure quelque temps sans voix, sa tête est appesantie, il ressemble à un homme plongé dans une profonde ivresse ; mais tout-a-coup ilrecouvre la parole, sa voix devient brillante et sonore ; 11 pousse des accens mélodieux, de muet qu'il étoit il devient disert, tout ce qu 11 dit est rempli de sens et d'agrément ; tel que l’orateur d’Homére, ses paroles sont aussi pressées que les flocons bre neige qui tombent en liver. Ge seroit peu de le comparer. au cygne à cause de son âge avancé , son éloquence ressemble plutôt au chant rapide et précipité de la cigale, et comme elle 11 chante jusqu’à la nuit. À ce moment l'ivresse se dissipe, le vieillard se tait et
entre dans son ancien état. Jene vous ai point encore dit ce qu'il y a de plus surprenant dans cette merveille, c’est que le vieillard, forcé par le coucher du soleil d'interrompre son discours, le laisse imparfait; l’année suivante, en buvant à la même source, 1l le reprendra à l'endroit même où l’ivresse qui l’inspiroit l’avoit abandonné. Je n’ai pas besoin de vous expliquer le sens de cette fable, dit Lucien, en se l’appliquant ; si je suis dans le délire, l'ivresse en est la cause, mais si mes discours vous ont paru marqués au coin de la raison, j'étois inspiré par Silène. »
La sagesse étoit donc le principal attribut de Si- Jène, quoiqu'il füt l’ami des plaisirs; on voit sur quelques monumens antiques, Silène conduit par les amours. Les Anciens pensoient avec raison que la véritable sagesse n’est pas l'ennemi des plaisirs modérés , et le vin lui-même, qui produit des effets si funestes lorsqu'il est pris avecexcés, en a d’heureux, dit Plutarque » lorsqu'il est pris modérément; il donne à l'esprit plus de vivacité, il inspire plus de confiance et plus de hardiesse, il rend les personnes timides plus aimables et plus persuasives. Les tragédies d’Eschyle passoient pour avoir été toutes in- . spirées par Bacchus ®. Horace a exprimé ces idées en beaux vers dans l’ode ad Amphoram, où il parle de la vertu de Messala, et surtout de Caton :
Non ille ( Messala) quamquam Socraticis madet Sermonibus , te negliget horridus.
« Plut., Sympos., Lib. VIT.—Quæst, 10.
Narratur et prisci Catonis Sæpe mero coluisse virtus.
Tu lene tormentum ingenio admoves Plerumque duro; tu sapientium |
. Curas et arcanum jocoso Consilium retigis Ly«o:
Tu spem reducis mentibus anxiis, Viresque....…..
Un des principaux caractères de la haute sagesse chez les Anciens, étoit le don de la divination, et Silène l’avoit. Servius ® prétend même que la science des augures a été introduite en Italie par des Phrygiens envoyés de Marsyas , le même que Siléne. Les Faunes qui, dans la religion des Romains, étoient les mêmes que les Silènes de la religion grecque, avoient le don de la divination ® : Cicéron met des oracles dans la bouche de Silène. C’est la sagesse de Silène qui détermina Jupiter à lui confier l'éducation de son fils. Les philosoy hes grecs ont rendu un hommage éclatant à cette sagesse de Silène , et 1ls l’ont souvent invoqué ®. Plutarque, dans la Consolation à Apollonius , cite ce passage d’Aristote , contenant la réponse de Silène à Midas, qui lui demanda ce qu’il y avoit de meilleur et de plus désirable pour l’homme. Non-seulement Silène instruisit Midas sur
Servius, ad Æneid. PTIT, v. 349. = Ÿ De Orig. gent. rom. , cap. 4. S. À. Victor.
® Ce mot de Bachylide : &s ro Zeuknvou cipnpévoy ; quasi & Silene pronunciatum , avoit la même signification chez les Anciens, que ce proverbe si connu parmi eux : Ex tripode dictum.
les misères de la vie humaine , et sur la condition bien plus heureuse des hommes après leur mort, mais il linstruisit , suivant la fable , de l’origine des choses et de la philosophie naturelle. Eh! quel éclatant hommage Virgile ne rend-il pas à cette sagesse de Siléne dans sa sixième églogue? C’est sans doute autant à cause de cette sagesse que de sa laideur, qu’on l’a comparé à Socrate. Un caractère commun à Silène et à Socrate étoit celui de la raillerie; Silène paroïît toujours comme raiïlleur chez les écrivains de l'antiquité, et les deux ouvrages importans où il joue ce rôle d’une manière plus étendue, sont le Cyclope d’Euripide, et les Césars de l’empereur Julien. | Dans la Collection des pierres antiques de Gorlæus Ÿ, on en trouve une portant le nom de Xénocrate ; le philosophe a la figure de Silène , et il est monté sur un âne comme lui. Xénocrate étoit le plus célèbre ete plus ancien des disciples de Platon , il n’est donc pas étonnant qu'on lui ait donné la figure et. la monture de Silène, que les Anciens regardoient comme le plus ancien des philosophes. 51, comme semble le prouver la victoire de Xénocrate à la fête des Conges, dont nous avons déjà parlé, Xénocrate doit être placé parmi les puonétæs, bibendi cupidos ; \a ressemblance entre Siléne et lui sera exacte sous tous les rapports.
Suivant Winckelmann %, les Silènes, et particu- ® Dactyl. gem. 390, Part. II. — ©? Winckelm. > Hist, de l'Art. lib. IV, cap. 2, $ 36, | TouE III. 24
370 BACCHUS culièrement le Silèñe père nourricier de Bacchus , n’ont pas la physionomie tournée au rire dans les compositio s sérieuses ; ce sont de beaux corps dans la maturité de l’âge, telle que nous la représente la statue d’un Silène qui tient le jeune Bacchus, à la Villä-Borghèse. Dans quelques figures, la physionomié de Silène annonce la gaieté, et porte une barbe frisée ; dans d’autres ce dieu, gouverneur de Bacchus, paroît sous la figure d’un philosophe , avec une barbe vénérable, qui descend en ondoyant jusqué sur.sa poitrine. C’est ainsi que nous voyons Silène représenté sur des bas-reliefs, connus sous la fausse dénomination de banquet de Trimalcion. Les autres caractères et les autres attributs de Silène lui: sont communs , soit avec les Satyres et les autres compagnons de Bacchus, soit avec Bacchus lui-même. £ Les Satyres, dans le sens mythologique, n’étoient pas comme les poëles les ont faits dans la suite, des bouffons, d’ignobles farceurs, dont le caractere cynique, -pétulant , lâche et paresseux, servoit de jouet à la populace, mais c’étoient des dieux de la | classe subalterne que les Anciens avoient. donnés pour compagnons à Bacchus: 1ls formoient les troupes légères de ses armées lorsqu'il combattoit, où ils contribuoient à ses paisibles succès, par leurs jeux, leurs chœurs, leurs plaisanteries, le mouvement de leur corps et la décomposition de leurs figures. | | | ILest probable que la joie des habitans des cam
THÉBAIN. 371 pagnes dans les fêtes des premiers âges, a donné l’idée de ces personnages mythologiques dans les {êtes de Bacchus ; les Doriens surtout donnotent le nom de Satyres aux Tityres, et Tityre signifie proprement un homme de la campagne. Les Lacédémoniens appeloient Tityre le grand belier ou le bouc qui marchoit à la tête du troupeau. Les premiers écrivains qui ont parlé des Satyres, ne les réunissoient pas à Bacchus, ils les présentoient seulement comme des divinités champêtres , amans des nymphes et habitans des forêts; ce n’est que postérieurement qu'ils ont été réunis au culte de Bacchus; c’est alors qu’ils ont été confondus avec les Silénes, et que des auteurs trés récens, tels que Strabon, Hésychius, Athénée , Lucien , ont dit que les Silènes et les Satyres étoient de la même espèce, et qu’ils étoientappelés Satyres lorsqu’ils étoient jeunes, et Silëhes lorsqu'ils étoient vieux ; c’est alors qu'on douna la même origine aux Satyres, aux Silenes ; aux nymphes et divinités des montagnes, et même aux Curètes , danseurs amis des jeux; 1ls provinrent tous d'Hécatæus ®. Les Satyres devinrent les compagnons perpétuels de Bacchus , et ils furent appes Zvyyopevräi; on leur fit jouer auprès de ce dieu le même rôle que les courtisans et les bouffons jouent auprès dés grands , auxquels cette classe, quelque méprisable qu’elle soit, plait toujours ®. Les my-
® Sirab. , lib. X, cap. 6, $9. — ® Plut., lib. de Adul. et Amici discr.
thologues présentérent Siléne comme le pére et le chef des Satyres ainsi que des Silènes ; d’autres les firent descendre de Deucalion , ceux-ci des Centaures.
Les Satyres et les Silènes étoient de racesmortelle, on peut en juger par leurs sépultures. Pausanias cite le tombeau d’un Silène qu’on voyoit à Pergame ; il prétend qu’on en voyoit un autre dans le pays des Hébreux . Vossius croit que le monument de Silène dans la terre des Hébreux , cité par Pausanias, n’est autre que le monument de Moïse, auquel quelques-uns ont donné des cornes. Mais les Hébreux n’avoient pas le tombeau de Moïse , on ne lui avoit élevé ni statue ni monument; l’usage des statues leur étoit :entiérement interdit d’après leurs principes religieux. Ce que rapporte Pausanias a probablement rapport à ce passage de Diodore de Sicile, qui nous a été conservé par Photius: « An- » tiochustrouva dans le sanctuaire du temple(adyto) » la statue en pierre d’un homme extrêmement » barbu, assis sur un âne, tenant un livre à la main, » qu'il jugea être la statue de Moïse. » Il s’est élevé une longue controverse pour savoir quelle étoit cette statue; les Grecs y ont vu leur Silèéne monté sur un ne, le livre qu'il tient à la main est le symbole de cette sagesse qui lui est particuliére.
Les mythologues ont peuplé de Satyres toutes les parties du monde, on peut voir latradition rapportée par Pausanias ® sur des îles situées dans l’Océan,
{ Pausan., lib. X, cap. 24.— ® Pausan., lib. IX, cap. 23.
THÉBAIN. 373 auxquelles on donna le nom de Satyrides, parce qu’elles étoient peuplées de Satyres qui, comme tous les individus de cette race, étoient emportés par leur goût pour les femmes, et se livroïent à leur brutalité:
Les naturalistes eux-mêmes ont beaucoup raisonné sur ces êtres fabuleux. Pline ® dit que les Satyres étoient une espèce de singes, et c’est peutétre ce qui a donné lieu à tant de fables sur leur complexion amoureuse et sur les craintes qu’ils inspiroient.
Winckelmann présente ces idées sur la beauté des Satyres : « Le premier idéal de la beauté mâle a ses différens degrés , et commence par les jeunes Satyres. Les plus belles statues de ces divinités nous offrent l’image d’un beau jeune homme bien proportionné.» La jeunesse des Satyres se distingue de celle des héros par un profil commun, par un nez un peu camus, qui pourroit les faire appéler simi, ainsi que par un air de simplicité et d’innocence qui est joint à une grâce particulière, que Winckelmann appelle comique : telle étoit l’idée reçue des Grecs sur ces divinités. IL est probable que le fameux Satyre de Praxitéle à fourni le modéle des nombreuses statues de jeunes Satyres qui nous sont restées, et qui se ressemblent toutes. Quelquefois les anciens artistes donnoïent à ces Satyres un air . riant , avec des appendices de chair sous les mâchoires comme en ont les chèvres : de cette nature
® plin., Hist. Nat., Lib. VII, cap. 2,
374 BACCHUS est une des plus belles têtes de l'antiquité, qui se trouve aujourd’hui à la Villa-Albani,
Le vêtement des Satyres étoit une peau de jeune mulet ou de jeune bouc; on l’appeloit zzanen et trage : ils portoient aussi la peau de panthère. La tunique rouge et épaisse, parsemée de fleurs, que portoient les Silènes, s’appeloit yopratos ©. Elien
prétend ® que les Silènes portoient des robes garnies de poil des deux côtés, comme pour désigner Jes plants de vignes consacrés à Bacchus, et le nombre prodigieux de ceps et de pampres dont un vignoble est hérissé. Il fait aussi dériver le mot de satyres du mot grec cafpaw , oris rictus , ouvrir tellement la bouche que les dents sont à découvert.
$ II: De Pan, des Pans, des Égipans , des Panisques.
Parmi les scholies rapportées par Athénée ® , on lit celle-ci : « O Pan! qui régnes sur la célèbre Ar- » cadie , danseur qui accompagnes les nymphes » riantes de Bacchus, Ô Pan! viens seconder mes » chants et prendre part à mes plaisirs. »
Pan étoit en Egypte un des plus anciens dieux de
-la première classe; c’étoit le dieu suprême, mais . considéré comme principe actif de la génération, et comme, possédant éminemment la force virile. Les Egyptiens le nommoient également Mendés et Pan.
% J. Pollux, lib. XIV, seg. 118, cap. 18.= % Ælian., lib. I, cap. 10. — ® Athen., lib, XV, cap. 14.
THÉBAIN. 379 Son culte avoit pris naissance à Chemnis , cette ville des Egyptiens qui rappelle si puissamment le génie et la religion allégorique de ce peuplé. Ce fut prés de cette ville, l’une des plus anciennes de l'Egypte et consacrée de tout temps à Pan, que se trouva Isis à l’époque de la mort d'Osiris. Pan et ses compagnons , appelés eux-mêmes Pans ou Satyres, s’apercurent les premiers de cette mort, et en répandirent l’effrayante nouvelle. Isis aussitôt coupa une partie de sa chevelure , et donna les autres signes de douleur qui sont détaillés au tableau des voyages d'Isis. Ainsi, dans la mythologie égyptienne ; la fable de Pan étoit déjà réunie à celle de Bacchus ou Osiris. Le culte dé Pan ne fut recu dans la Grèce que vers le temps de la guerre de Troie ; ou même un peu aprés la destruction de cette ville, six ou sept générations après l'introduction du culte de Bacchus dans la Béotie. Les Grecs dégradérent. Pan comme ils avoient dégradé Bacchus ; ils n’en firent plus que le dieu des bois et des forêts : cependant ils lui conservérent les caractères égyptiens, et les attributs qu'ils donnérent à Pan augmentérent encore les rapports qui existoient déjà entre ces deux divinités. Gomme dieux égyptiens, ils étoient lun et l'autre le principe générateur , l'emblème de la reproduction : l’histoire de Bacchus ou Osiris avoit été amalgamée avec celle de Pan, et enfin chez les Grecs, Pan et ses compagnons, comme dieu des
(@) plut., de Isid, et Osir. = ® Hérod., lib. II, cap. 145.
forêts eurent encore plus d’analogie avec le culte de Bacchus, qui eut pour origine premiére la joie des campagnes et les fêtes villageoiïses. Il n’est donc pas étonnant que Pan et ses compagnons aient été placés dans le cortège de Bacchus ; Pan lui-même fut un des généraux de Bacchus dans la guerre des Indes ; et ilseconda ce dieu dans le combat contre les Titans. |
La plupart des êtres qui accompagnoiïent Bacchus approchoient plus ou moins de la nature animale, mais les Pans plus que les autres; les Silènes et les Satyres ne différoient de la structure humaine que par la queue de chèvre et les oreilles pointues, tandis que les Pans avoient les pieds de chévres, et la nature du bouc étoit imprimée sur toute leur physionomie, par l'os frontal, le poil de la barbe, et les appendices de chair pendus au bas des mächoires : . sur une face large , grossière et sauvage, 1ls avoient des cornes, de grandes oreilles , une barbe hérissée et en désordre. Il est vraisemblable que la représentation des ces êtres a été faite d’après l’aspect d'hommes grossiers, vêtus de peaux d'animaux, ct qu’on a voulu donner le symbole d’une nature sauvage et grossière, par la réunion de la figure animale avec la figure humaine. M. Heyne conjecture que les Pans et les Egipans ne furent introduits dans la Grèce, qu'après que le culte du dieu Pan y fut éta-
GW) Pausan., Arcad., cap. 27. — Nonn., Dion., lib. XXII, p: 717+
THÉBAIN. 377 bli, qu'ils n’ont été imaginés que pour répandre plus de variété et d’agrément dans les drames satyques et dans les chœurs des donysiaques , ct que c’est probablement dans cette vue qu’on y a introduit des Panisques , c’est-à-dire, des petits Pans; cependant l’on a vu qu’en UE le dieu Pan avoit des compagnons appelés Pans et Satyres , et il est naturel de penser que cette divinité a passé dans la Grèce avec tout son cortège, Quoiqu'il en soit de la conjecture de M..Heyne, l’on doit reconnoitre avec lui qu'il régne une grande confusion sur la nature des compagnons de Bacéhie , les Silénes , les Satyres et les Pans ; comme tous les autres sujets de la mythologie, ils ont été produits et formés par des idées totalement disparates. On y reconnoît certaines fables primordiales ; d’autres idées ont été puisées dans la fable de Bacchus : ces 1dées ont été fort étendues, tant par la danse dionysiaque que l’on doit regarder comme l’origine de la tragédie et de la comédie, que par les drames satyriques qui furent joués depuis. Ces étres ont reçu d’autres attributs des anciennes orgies et des fêtes dionysiaques qui servoient à représenter le passage de la vie sauvage de l’homme à son état de civilisation. Ccs fêtes ne furent plus, avec le temps, que des cérémonies auxquelles on n’altaehôit aucun sens; celte confusion est encore augmentée pour nous par les idées des poëtes, surtout des siècles postérieurs, qui cherchérent à embellir la fable de Bacchus, déja traitée tant de fois et de tant de manières différentes.
Enfin l’on perdit l'esprit des anciennes fables et des usages religieux ; les antiquaires ét les philosophes confondirent des fables de nature totalement différente , 1l ne faut donc pas s’étonner de l’obscurité
et de la confusion qui règne dans les fables des compagnons de Bacchus.
$ III. Des Bacchantes, — Elles étoient considérées comme danseuses,—De la danse , partie principale du culte de Bacchus.
Les Bacchantes, que l’on met au nombre des compagnons de Bacchus et que l’on présente comme faisant partie de son armée dans ses différentes expéditions, et particulièrement dans celle des Indes, .Wétoient proprement que le nom donné aux femmes qui célébroiïent les fêtes de Bacchus; nous avons vu Antigone regretter les mystères de Bacchus qu’elle célébroit comme Bacchante sur le mont Cythéron ; Olympias, mére d'Alexandre , étoit une Bacchante 4 dans les fêtes de Bacchus en Macédoine; Agavé et les sœurs de Penthée sont des Bacchantes dans la tragédie d’Euripide. Cependant il paroït que -du temps de Plutarque, les Bacchantes formoient un corps séparé où les hommes n’étoient pas admis. Les Bacchantes ne présentent aux modernes que l’idée de la fureur et de l'ivresse , mais les personnages qui célébroient les fêtes de Bacchus empécheroient d’admettre cette idée, surtout si elle étoit absolue. L'idée d'ivresse, de fureur, appliquée à toutes les Bacchantes, ne peut pas s’allier avec Les noms d’An-
tigone, d'Olympias, etc., toutes les femmes qui célébroient les fêtes de Bacchus ne pouvoient pas étre considérées comme perdues de débauche ct de vin. Les anciens monumens même qui nous restent des Bacchantes repoussent cette idée ; la plupart de ces Bacchantes ne présentent que l’expression simple et douce du plaisir. Winckelmann cite particulièrement la tête d'une statue de Bacchante qui se trouve dans la Villa- Alban, et qui est d’une parfaite conservation. Cette tête, qui doit étre rangée parmi Les beautés idéales, présente la grâce que Winckelmann appelle comique, qui consiste le plus souvent dans un sourire de gaieté ; c’est la même qui est propre aux airs de tête du Corrège. Cette téte a le profil aplati, les yeux élevés, et les angles de la bouche tirant en haut comme les Satyres. HA |
Théocrite nous a laissé la description des cérémonies observées par les Bacchantes sur le mont Cithéron, en l'honneur de Bacchus : « [no , Auto- » noé et Agavé conduisoient toutes trois sur la » montagne trois chœurs de Bacchantes ; les mains » chargées de branches sauvages , de chêne touffu , » de lierre fraîchement cueilli et de l’asphodele » rampant , elles élevoient dans une prairie solitaire » douze autels, trois en l'honneur de Sémélé, neuf » en l'honneur de Bacchus. Quand on eut tiré de » leurs coffres les symboles mystérieux, on les plaça
4 Winckelm., Lib. IV, cap. 6.
» en chantant des hymnes, sur ces autels formés » de branches de vigne encore vertes ; ainsi l’or- » donnoit Bacchus : telles étoient les cérémonies
» agrcables à ce dieu.» La vue de ces mystères et.
de leurs symboles sacrés étoit interdite aux regards des profanes : dans ces fêtes on portoit les statues de Bacchus et de Sémélé, magnifiquement ornées. Suivant cette idylle de Théocrite, les Bacchantes étoient vêtues de longues tuniques qu’attachoit une ceinture, Les peintures, les marbres et les pierres gravées , nous offrent des Bacchantes sans ceinture,
ou qui la portent à la main, soit pour désigner leur
mollesse voluptueuse (par la méme raison Bacchus n’avoit point de ceinture, etles Bacchantes portoient presque tous les attributs de Bacchus ), soit pour indiquer que l’exercice de la danse ne.permet pas au corps d'être gêné par aucun lien, car c’est principalement comme danseuses qu’étoient représentées les Bacchantes, et la danse faisoit la principale par- Ue du culte de Bacchus.
La danse étoit inséparable de la plupart des fêtes
de antiquité ; elle paroît avoir eu une origine phry-
gienne, Rhéa passoit pour en étre l’inventrice.
L'auteur de VE tymolosicum magnum dit que Bac- | chus Phrygien étoit appelé Sabazius « A cause des :
» danses qui se font autour de lui, car les Barbares,
» pour dire marcher en cadence, disent cabdteuw, |
» et c’est delà que quelques Grecs qui les ont suivis, » ont appelé le cri évohé caBasudc.
qu Etym. mag., y. SxGéaios Arovotoc.
Les danses des Corybantes et des Curètes étoient célèbres : les danses des mystères occupoient une partie du quatrième jour des fêtes d'Eleusis. On se livroit à ces danses dans une belle prairie et autour du puits Callichore , sur lequel il n’étoit pas permis de se reposer par respect pour Gérés. Le jour de la procession d’Iacchus , tous les initiés chantoient ct dansoient autour de sa statue. Outre les danses qui s’exécutoient publiquement dans la prairie, près du puits, et celles de la procession d’Tacchus, il y avoit des danses qui faisoient partie des rites secrets et qui avoient lieu à la fin des cérémonies; c’est pourquoi Nonnus, dans ses Dionysiaques, donne souvent aux Bacchantes le surnom d’Eleusiniennes. Platon parle trés positivement des danses qui accompagnoient les initiations et les mystères en général ®. Il disuingue les diverses sortes de danses, et il les distribue entre toutes les fêtes et tous les sacrifices, donnant à chaque fête la danse qui lui est propre, d’après sa nature. Les danses ne furent Jamais’ séparées des mystères de Bacchus, elles en formoient pour ainsi dire l'essence, elles étoient Pexpression de la joie inspirée par les dons de cette divinité. Il y avoit, dit Lucien ®, trois genres prin- cipaux de danses consacrées à Bacchus, la cordace, la sicinnis et l’eumélie , inventées toutes trois par les ministres de ce dieu. Ce fut, ajoute-t-1l, en employant cet art, que Bacchus se soumit les T'yrrhé-
( Plat, , de Leg. VII. = ® Lucian. , de Salt.
niens , les habitans de l'Inde et de la Lydie, et pa
des chœurs de danse il dompta ces peuples belliqueux. L’eumélie se dansoit dans la tragédie , et la cordace dans la comédie, qui recevoit aussi la sicin-. nis : il y avoit encore la danse satyrique, mais elle étoit la moins estimée des trois; elle consistoit en ‘ sauts ridicules, én postures lubriques , qui n’étoient: propres qu’à divertir la populace. Platon ® distingue deux espèces de danses nobles, l’une exprime la situation d’un corps bien fait, doué d’une ame généreuse, à la guerre et dans les autres circonstances | pénibles et violentes. L'autre représente l’état d’une ame sage dans la prospérité et dans une joie modérée. | Il sépare avec soin de ces danses, les danses bachiques, qui tirent leur nom des nymphes , des pans; des silènes, des satyres , ou l’on contrefait ces divi-. mités dans livresse. Ges danses bachiques .étoient extrémement recherchées en Lonie et dans le Pont” ; elles en avoient tellement subjugué tous les habitans que, dans le temps fixé pour ces représentations, ils abandonnoïent toute autre affaire | et passoient des journées entières assis et occupés à voir danser des titans , des corybantes, des satyres et des bergers. Les citoyens les plus distingués et les premiers magistrats de chaque ville dansoient eux-mêmes des satyriques, et loin d’en avoir quelque honte, 1ls étoient plus glorieux de ces divertissemens que de leurs dignités, ow des vertus de leurs ancêtres: En
® Plat., de Leg., lib. VII— ® Lucian. , dé Salt,
THÉBAIN. 383 général, la musique et les danses étoient différentes selon les divers cantons de la Grèce : les Athéniens préféroient les chœurs bachiques et circulaires ®, La gymnopédie, si célébre chez les Lacédémoniens , et si fort en usage dans la célébration d’une de leurs fêtes solennelles en l’honneur d’Apollon, étoit aussi consacrée à Bacchus ©. Cette danse étoit composée de deux chœurs où de deux troupes de danseurs, Pune de jeunes garçons , l’autre d'hommes faits ; les uns et les autres étoient nuds et dansoïent en chantant diverses poésies : cette danse avoit quelque rapport à une sorte d’exercice ou de lutte, connue des anciens sous le nom d’anapalé ; les jeunes gens qui y dansotent nuds, offroient, par leurs démarches figurées et les mouvemèns cadencés de leurs pieds, une image, quoique fort adoucie, de la lutte et: du pancrace; on passoit ordinairement de la gymnopédie à la pyrrhique, dont la #ymnopédie étoit comme -le prélude. L'ancienne pyrrhique étoit une danse pénible et laborieuse , elle reçut dans la suite divers adoucissemens , elle tomba même en désuétude, dans la Grèce ; si ce n’est chez les Lacédémoniens ; qui en étoient les inventeurs. Il paroît que dans des temps postérieurs Ÿ la pyrrhique n’étoit plus qu’une danse consacrée à Bacchus, où l’on représentoit les victoires de, ce dieu sur les Indiens, « ainsi que la fable de Penthée, où les danseurs, au. lieu d’armes offensives ne portoient que des thyrses,
® Athen., Deipnos., bb. XIV, cap. 15. — ® Jhid, , lib. 1V A cap. 26. — % Athen., Deipn., lib. XIV, p. 637.
08h. - RACCHUS
des roseaux ou des lambeaux; on ne pouvoit adapter .
à cette danse que des tons élevés. En dansant la pyrrhique , les Bacchantes avoient des torches à la la main; Athénée disungue les férules desflambeaux, mais Euripide les confond faces ferulaceæ *. Tous ceux qui célébroient les fêtes de Bacchus prenoient part à ces danses, quel que füt leur âge. « N'est-ce » pas, dit Tirésias à Cadmus ®, prostituer la vieïl- » Jesse que de la couronner de lierre et de la livrer » aux danses ? Non, un dieu distingue-t-il entre » elle et la jeunesse lorsqu'il s’agit de danser à sa » fête? il veut que tous les âges l’honorent, et n’ex- » clut de son culte que les mortels méprisables, »
+ Les femmes surtout faisoient l’ornement de ces danses. « Funeste Arès, dit le chœur dans les Phé- » niciennes ©, pourquoi le sang et la mort possè- » dent-ils ton cœur ? Les cris de ta voix dissonante » sont étrangers à Bromius; tu ne te méles point » aux danses brillantes des jeunes beautés; on ne » ‘te voit point les cheveux épars sur les épaules, » accompagner du doux son dela flûte, des chansons » pleinesde grâces et de gaieté.» Les modes les plus parfaits des chants étoiént ceux qui pouvoient être accompagnés de la danse; parmi les hymnes, les uns étoient seulement chantés, les autres étoient chantés et dansés, tels étoient ceux en l'honneur de Vénus , de Bacchus et d’Apollon. ©
& Œuripid., Bacch., v. 145, MATE) Euripid., Bacch., act. II, scen. 3— %) Euripid., Phen., v. 792. Ÿ Athen., lib. XIV, cap. 17.
Le nombre des différentes danses consacrées à Bacchus étoit prodigieux, telles furent celles appelées nysia, cnosia, berecynthia ®, phalicon ®. Les Lacédémoniens avoient des danses appelées demalea, où figuroient des silènes, et après eux des satyres qui dansoient en rond. Les danses appelées thyambes avoient aussi été instituées en Laconie en l’honneur de Bacchus ®. C’est aux Phrygiens qu’étoit due l’invention de la danse appelée sicinnis ; ils la danserent les premiers en lhonneur de Bacchus Sabazius : elle fut ainsi nommée , suivant Arrien, de la nymphe Sicinnis , compagne de Cybèle, ÉLymologie bien digne d’un Grec, Græœcia mendax. Lucien ® fait dériver ce nonx du satyre Sicinnus, compagnon de Bacchus, inventeur de cette danse :; Athénée et Eustathe n’en font pas un satyre , mais simplement un Barbare, et ils'ont probablement T'Al= son ® : cette danse étoit la danse des'satyres, qui sont quelquefois appelés Sicinnis ©. L'invention de la cordace avoit aussi été attribuée à un satyre de ce nom. Outre ces danses, 1l y avoit celles destinées aux réjouissances , telles que les noces, les festins , Ja moisson , les vendanges. Elles avoient des’ caractères différens : parmi celles qui convenoient aux vendanges, 11 y en avoit une qu’on appeloit érévos, dont Longus, dans ses Pastorales, a donné la description en ces termes : « Dryas s'étant levé et ayant
® Suidas, v. MNysia. = ® TJ. Pollux , lib. IV, cap. 4 seg. 100. — % Ibid. , seg. 104. —(® Lucian., de Saltatione.— % Eusth.— Homer. , Hiad. x. — ® Athen., lib. 1, cap. 14.