‹ Recherches sur le culte de Bacchus: symbole de la force ..., Volume 3Chapitre 4 sur 39 · III. Les Orphiques · texte numérisé non relu

III. Les Orphiques

La secte qui a pris dans la suite le nom d'Orphée, a eu une grande influence sur la doctrine des mystères; on lit dans Hérodote un passage important sur cette secte.

Le père de l'histoire, après avoir parlé des usages des Egyptiens et de leurs vêtemens qui sont de lin, ajoute : « Cela est conforme aux cérémonies pr- » phiques que Ton appelle aussi bachiques , et qui » sont les mêmes que les Egyptiennes et les Py tha- » goriques. En effet il n'est pas permis d'ensevelir » dans un vêtement de laine quelqu'un qui a parti- » cipé à ces mystères : la raison que l'on en donne )) est empruntée de. la religion. » ^^^

Ce passage d'Hérodote, dit Fréret, nous apprend des choses très importantes , savoir : que les Orphiques étoient singulièrement dévoués au culte de Bacchus, qu'ils fprmoient une branche de la secte pythagoricienne, qu'ils avoient adopté plusieurs pratiques des Egyptiens, enfin qu'ils formpient une association unie par des pratiques religieuses et par la participation aux mystères.

<" Conon, Narr, 45. <^ Hérod. lib. IL §. 8i.

Suivant M. de Sainte-Croix, les membres de cette association se prétendoient dépositaires de Fancienne doctrine d'Orphée, et tachoient de la ramener à sa véritable source , la doctrine égyptienne. Ilsfaisoient profession d'un genre de vie conforme à celui des premiers hommes civihsés.

Mais ces prétendus dépositaires de Fancienne doctrine d'Orphée, dit Fréret, n'étbierit autres que des disciples de Pythagore, qui après la destruc* tion de cette école à Grotone , se répandirent dans la Grèce. Pythagore avoit puisé en Egypte toutes ses opinions, et ses sectateurs dévoient avoir une afieo^ tion secrète pour les doctrines égyptiennes. Xi'école de Pythagore avoit composé sous ce philosophe une véritable société philosophique qui étoit devenue suspecte au gouvernement j ceux qui se réfugièrent dans la Grèce , voulant rétablir cette même communauté^ lui donnèrent Fapparence d'une association purement reUgieuse, afin de ne donner aucun ombrage. Pour être plus aisément tolérés , il falloit qu'ils s'attachassent à une religion reçue partout , qui eût une doctrine secrète ; il falloit que ceux qui s'y étoient dévoués, formassent déjà entr'eux une espèce de corps reUgieux : il y en avoit deux de cette espèce dans la Grèce , celle de Gérés ( ou d'Eleusis) et celle de Bacchus. Quoique la première fut établie en plusieurs endroits , c'étoit proprement . Athènes qui en étoit le centre ; elle y étoit aussi la rehgion deFétat, et le gouvernement n'auroit pas souflfef t toutes les innovations qu'on auroit voulu y

o6 mtêtinxiL

introduire* Il n'en ëtoit pas de même ai k religion de Becohus t elle n'aToit point de centre commun , €fa n'obeervoit pas les qiemea cérémonies partout ^ et on «voit même des opinions âifierentei» mr le ùmds da dogme religiei]^ et sur la natm^e du Dieu. Le nom de bachiques qu'Hérodole donne à ces Pythagoriciens^ montre qu'ils to déyouèrent eHièrement au culte de eelte di^vinité; mais ils eoseî* gnèrent une doctrine nouvelle qu'ils décorèrent du gnmd nom d'Orphée^ dont la vraie doctrine étoit probablement perdue^ ik fondirent leurs liou* ▼eaox dogmes sur les préceptes Egyptiens ^ et ils asisujétîrent leurs Telètes à l'observation des pra* tiques ordonnées aux prêtres d'Egypte^ e'est^4-^Fe^ à ne vivre que de fruits et de pkntes ^ à s'abstenir de sacrifices sanglans , au moyen de quoi ils for-* moient na corps séparé du reste de la société : c'est ce que Pkton appelle k vie orpUqise ^^^. £» pré-* sentant leur nouvelle doctrine sous le nom d'Orphée y ik dierehèrent à lui donner une origine grecque pour la faire recevoir plus aisément , et ik publièrent plusieurs ouvrages sous son nom } à mesure que lessectes philosophiques se multiplièrent^ on prasa au moyen de réconcilier la région popu-* kire avec la philosophie ^ en diminuant par des explications allégoriques l'absurdité et l'iin^cenoe des fables thédogiques et poétiques. Les Fkioili^

^ plat. , de Leg. VI , 875. Ce passage de Platon et celui tf Euripide sur la vie Orphique , pronveîit qu'on donuoît gértéfiAe^ ment nne hante antiquité au)r Orphiques^ et Si leur régime.

MTSTÈASS; 37

cîeiis cherdb^Mt à expliquer la rdi^on par les principea Pythagoriciens^ sur les diffêreos, ordres d'inteltigenoes ou de gâni^ sabordoiinés les uns aux autres y dont Platcud avoit parlé en quelques-uns de ses diakigiies} oe fut là saps doute os qui fournit aux Ghrphiques le naiojen de se joindre aux Platonidens et de substituer les dogmes de leur secte k ceux de l'anâen Platouioue^ quoiqu'ils voulussent toujours être regardes comiDe Platoniciens. Ptodus dans son commentaire sur le Timée et dans sa théologie Platonicienne^ entreprit même de montrer que la doctrioe <le Platon ^it précisément la même que celle des Orphiques (/î). Il a prétendu encore que Pythagore tenoit son système , non des Egyptiens , mais d'un Aglaophème | prêtre et ministre des orgies de Bacchus»

Tels sont, en abrégé, les aperçus judicieux que l'illustre Fréret nous a donnés sur les orphiques.

On pourroit peut-être, continue Fréret, se former quelqu'idée du système religieux de cette secte , en rapprochant et en comparant plusieurs fragmens des poésies orphiques, si quelques-uns de ces fragmens n'avoient pas été interpolés par des juifs et des chrétiens, et si un grand nombre ne présentoit pas un sens opposé à ce que l'on sait avoir été le système théologique des orphiques et des autres philosophes du paganisme ; parmi ces ouvrages orphiques, il ^a est qu'on donne comme étant plus particulièrement Texpresâou de la doetrine des orphiques, par exemple l'hymne à J«ipitOT qui nous a été conservé

28 MYSTÈRW^.

par Stobëe et Eusèbe , où ils chantoient non le Jupiter a^oré par le vulgaire, mais un tout autre Jupiter çn même temps mâle et femelle , éternel, présent partout, embrassant et gouvernant tout. Les parties du monde, le ciel et la terre y étoient repré^ sentées comme membres de ce corps divin , il étôit le père de toutes choses j il en étoit le commencement et la fin, pour tout dire en un mot, lui seul étoit tout, il étoit le Dieu suprême.

J IV. Bacchus Phanhs,

Ce Jupiter étoit le même que Bacchus, dont les orphiques avoient fait le plus grand des dieux sous le nom de Phanès. Suivant leur doctrine, le sceptre de Funivers avoit d'abord été entre les mains de Phànès qui le remit à sa fille la Nuit; ensuite régna Ouranos ou le ciel; Saturne usurpa par violence la couronne de son père, son fils Jupiter (le Jupiter de la religion commune) devenu le plus fort, la lui arracha à son tour; après celui-ci Bacchus devoit être le sixième souverain ^^^ , c'est-à-dire, que Phanès sous le nom de Bacchus devoit venir reprendre Tempire du monde, et en être le dernier souverain , comme il en avoit été le premier ^^^ : ces révolutions et ces successions à l'empire du monde étoient une idée reçue depuis long-temps dans la religion des Grecs, On peut voir sur ce sujet Hésiode , dans son allé-

^*> Çroclus, Com. in Ttm. — Plat. , lib. V , p. 291 .= ^^ Fi:iérel, Academ. des Inscript, , T. XXIII , p. 265.

MYSTERES. 2g

gorie du mariage de Jupiter et de Métis ou la prudence qu'il rendit mère de Minerve j Jupiter renferma au -dedans de lui-même le fils que Métis mettroit ensuite au monde, les destinées ayant annonce qu'il seroit le souverain des dieux et des hommes. Dans Eschyle, Prométhée attache au rocher par Vulcain , dit à Mercure : vous autres ministres des nouveaux dieux y enivrés de la gloire de servir votre tyran , vous croyez qu'il est assis sur un trône inébranlable, j'ai vu deux tyrans qui en ont été chassés, bientôt j'en verrai tomber le troisième. Jablonski pense que le mot Phanès étoit Egyptien. ^*>

Phanès, d'après la doctrine des Egyptiens, étoit la même divinité qu'Osiris ^^^ ^ c'est ce qu'indique Ausone dans les vers que nous venons de rapporter,

^*^ Jablonski y T. I , p. Sya. ^ AiyÛTTTOi» /xsv Oai^iç lyw , Mudwv

Mgypti quidem Osiris ego sum , Mysorum vero Phanaces. (Âuson. , Epigr. 19.)

Ausone rapporte encore cette épigraphe :

Ogygûi me Bacchum voccU , Osirin JEgyptus piUat^ Mysi Phanacen nominant , Dionyson Indi existimanf , Roma' sacra Liberum , Arabica gens Adoneum , Lucaniacus ^*^ Pantheum.

^** Nom de la maison de campagne d* Ausone.

3o MtSTtUtS.

et c'est ce que montrent plus clairement encore les vers d'OrpliMfe cite par Diodorô de Sicile. ^

Toivena pv Ttakéovai OavijtaTe xal AUvvaov. Ergo ifûcant ipeum Diar^ium altimtfu^ PhmnMt^m*

Diony sius et Osiris étant la même divinité, Phanés est aussi le même qu'Osiris,

Suivant Jablonski et Ignace de Rossi ^' , le mot égyptien Phanés est le synonyme de aXtùv, éternité y cela est parfaitement en harmonie avec la théologie de presque tous les payens où il est fait souvent mention de TAion (/ ) j d'après les orientaux FAion étoit né de TEther et de la nuit, c'est ce que les orphiques disoient de leur Phanès. Les habitans d'Alexandrie adoroient une figure mystique de l'éternité sous les noms d'Osiris et d'Adonis qui , dans les mystères, ne formoient qu'une seule divinité ^^^j le mythologue Nonnus présente comme identiques Phanès et l'éternité ^^^ On comprend alors, comme l'observe le savant éditeur des mystères du paganisme, pourquoi, dans là théologie orphique, la succession aies six rois des dieux, commence par Phanès et finit par Bacchus y car Phanès ei Bacchns n'étant qu'un et étant réternité, ils doivent nécessairement commencer et finir le cercle de tout ce qui existe. En général les orphiques adoroient le temps, ils

^*^ Diod. sic, lib. I . cap. ri=:^ Ignsre. de Rossi, EtymoL cegypt-t P- 33o.=^'^ Suidas, v. AioTvwftwv.ss: ^ Konn. , Dionys,, lib. XII.

MtSTftKBft. 3l

le regiurdûient comme le principe de toutes les choses que nous voyons ^^^ : c'ëtoit leur Pbanès qui , comme Saturne ^ rq>i*ësentoit non-seolement la nature, mais la durée de toutes les choses qui existent dans la nature* Phanès étoit l'amour de la théogonie d'Hésiode y qui sortoit le premier du chaos (&)• Dans le poëme des Argonautes que noos avons sous le nom d'Orphée , on lui fait dire : (c J'ai chanté l'invincible nécessité de l'ancien chaos, » Gronos qui produisit ^ther^ et l'auguste amour n qui aies deux sexes et qui lance des traits de feu, a le père célèbre de l'éternelle nuit, et que les ji hommes nomment Phanès , parce qu'il a paru le A premier. » Macrobe dit que Phanès est la lumière du soleil et le premier rayon qui jaillit du chaos pour l'environner de son éclat ^\ C'est la première étine^e qui brilla an sein de l'espace, c'est le proiogonos phaeion d'Orphée : de ce point lumi-* neux sortit l'ordre et la disposition de l'univers ; celte allégorie étoît hardie, mais les mystagogues ne coonoissent pas le langage de la simplicité. Osiris

•*' Lactance (liN. I, cap, 5, de Falsa religione,), s^Ypritue ainsi : Orpheus qui est vetustissimus poetarum, et eequalis ipsomm deùrum , demm seront et mugnum protogonen {prm& genilmi),^«iM9t4»f^ 9(MHfi Pkfffie^ rwminat , giê9d tmie ipsum. niàilsit f$mtwn,T^s^aJb (psp sint cttncta §^heraUi ^ quod cum adhue mikU

csset, primas ex imfinitQ apparuerit^ ciijus originem atque matu*

ram quia cûncipere anima non poterat ^ ex aère immenso natum

esse dixit,

^ Maciobe appeUe encore le soleil Phanès , parce qne tous

les jours il parott nouveau , ^ivt véoc

prenoit le nom.de Phanès dans les anciens mystères orphiques, comme il prenoit celui de Dionysius / dans les orgies ou bacchanales sacrées. , Suivant Platon , Phanès est la divinité que tout l'univers adoroit sous, différentes formes et sous des noms différens , et que les anciens regardoient comme Tintèlligence du monde ^*\ Le cinquième hymne d'Orphée donne une idée juste du rôle que jouoit Phanès dans cette théogonie : « Pimplore » cet être puissant , qui le premier donna la vie au » monde , et qui s'élève dans les airs sur des ailes » d'or, divinité composée de deux natures, père des » dipux et des mortels ; sa voix est redoutable , et son M nom partout révéré j ses mystères sont ignorés et )) secrets j c'est lui qui répand sur la terre l'abon- » dance et la fécondité; c'est lui qui, en parcourant » d'une aile rapide cet immense univers , a dissipé » les noirs ténèbres qui l'enveloppoient et a répandu» » dans le monde une éclatante lumière. On l'adore » sous le nom de Phanès , de Priape et du Soleil : » Dieu plein de prudence, Dieu bienfaisant, viens » présider avec joie à nos saints mystères et à nos » purs sacrifices. »

Dans les mystères orphiques, Phanès présidoit à la fa^culté génératrice. On le représentoit avec un phallus le long des cuisses" ^^^j il faisoit partie de l'octonaire des orphiques , c'est-à-dire, qu'il étoit

^*> Hermias ( in Phœdro Platonis ) , dit ; Phanela , qui est finis intelligibilium deotian, = ^^l Suidas, v. $av>7ç.

un des huit dieux maîtres de tous , comme on le voit par la formule de leur serment ^*^; Proclus prétendoit que Dieu avoit été appelé Phanès , parce qu'il produisoit et mettoit au grand jour les formes et les idées qui résidoient dans la pensée divine y et que Dieu embrassoit comme auteur de toutes choses. ^^^

J V. Principes des Orphiques^ adoplés dans, la Grèce; mépris oh est tombée cette secte.

L'association des Orphiques et le culte qu'elle rendoit à Bacchus ne furent pas autorisés par les lois; mais sa doctrine (/) ne s'étoit pas moins introduite dans tous les mystères du paganisme et dans toutes les sectes, de philosophie, on la retrouve partout. Par exemple; au milieu de toutes les choses iiiinteUigibles qui. nous sont parvenues sous le nom de^ Phérécyde , on distingue une grande conformité entre sa doctrine et celle des Orphiques, particulièrement sur Jupiter le dieu suprême, sur la force reproductive de la nature dont* Jupiter Misés étoit l'emblème. Du reste Phérécyde est, suivant quçlques-uns , le premier qui ait rassemblé les ouvrages d'Orphée (/). Le système de Thaïes de

^*^ Certe per immortalium genitores semper existeniium^ Ignem , aquam , terram , cœlum et luncun , Solemque , Phanetem magnum ^ et noctem nigram. ( Theon, Smjm., Mathem.y p. i64*

^Prockis, lib. IV, in Tïmœum.

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