‹ Recherches sur le Discours aux Grecs de TatienChapitre 10 sur 90 · RECHERCHES Q · texte numérisé non relu

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ce que je tacherai de montrer plus tard, et ce qui a frappe également lïarnack, — que, si Tatien dans VOratio ne parle pas en hérétique déclaré, du moins on le voit exposer à roccasion certaines thèses où il est difficile de ne pas démêler le germe de ses opinions hétérodoxes*. A cette impression générale, qui est chose grave, peut-on opposer des objections décisives ? Ce n'en est pas une que celle que l'on tire du chapitre xxxv. Je renvoie à la traduction que j'ai donnée de ce texte et à la note où je l'ai commenté, et je me borne à dire ici que le sens n'en est nullement: « Ne vous scandalisez pas de voir que Tatien vient de changer d'opinion )), mais : « Ne vous scandalisez pas de voir que Tatien, qui n'est qu'un homme comme vous, prétend en savoir plus que vous et tous vos ancêtres, et qu'à vos légendes comme à votre philosophie il oppose orgueilleusement une doctrine née d'hier )). C'est l'éternelle objection faite par les traditionnalistes aux chrétiens considérés comme des révolutionnaires, comme un xpiTov vsvî;. L'argument ex silentio tiré du fait que Tatien, parlant de Peregrinus (chap. xxv), ne fait pas allusion à son fastueux suicide n'est pas décisif, et je ne pense pas que Harnack le trouvât suffisant à lui seul. S'il fallait, au contraire, accepter l'interprétation que Harnack a donnée du texte sur Justin et Crescens (chap. xix), la question serait tranchée. Mais, en mentionnant les démêlés de son maître et du cynique, Tatien n'avait nul besoin de rappeler formellement le martyre de Justin, qu'il pouvait à bon droit supposer connu de ses lecteurs, et le ton sur lequel il parle de Justin dans un autre passage : h Oa'j[j.ac7'.wtaTc; Tc'j7':Tvcç cp6w; £Ç£9(ov*^7£v semble bien indiquer qu'il entend parler d'un mort illustre^. Harnack note que Tatien parle, chapitre iv et cha-

autre ouvrage, le r.zy. Çf-Kov, mentionne ch. xv; ce traité — malgré le doute exprimé par Ponschab (p. 7) — ne peut avoir été écrit qu'après la conversion de l'auteur; car il n'est pas croyable qu'après celle-ci, il eût renvoyé ses lecteurs à un ouvrage composé pendant qu'il était encore païen, et toute la phrase qui précède la mention du T.zçiX Çf|Kj)v, et pour réclaircissement de laquelle Tatien y renvoie, montre clairement que l'inspiration en était chrétienne ; il est vrai que Ponschab (p. 6) veut transposer cette phrase après la mention du 7:2,0'. (wtov, mais c'est sans aucune raison.

1. Die Ansatzpunkte far die spcetere Ent^ickelung, dit Harnack, préface de sa traduction, p. 7. H. signale en particulier: la doctrine du 7:vcCÎ[j.a qui circule dans la matière, l'idée que l'âme est mortelle par nature, la répugnance contre l'alimentation animale. — Je ne vais pas d'ailleurs plus loin, et Kukula me paraît avoir tort quand il parle (p. 62) du caractère évidemment hérétique du discours.

2. Ces objections, qui me paraissent décisives, ont été déjà adressées à Harnack, notamment par Kukula (l. c).

lO TATIEK LK DISCOURS AUX GRECS

pitre XIX, dun seit/ empereur, et il en conclut que ÏOratio date du règne d'Antonin, non de celui de Marc-Aurèle et Luciiis Verus (i6i-iCh)!; mais si l'on ne voit aucune raison de croire que Tatien s'absenta de Rome une première fois, après les controverses entre Justin et Crescens, pour y rentrer bientôt après, si on croit démontré d'autre part que VOratio n'a pas été écrite à Rome, et si l on accepte enfin la date de 172, donnée par Eusèbe, pour la fondation de l'école hérétique de Tatien en Orient, on sera, au contraire, amené par la à conclure que VOratio antérieure à 172, est postérieure à 169. Nous sommes donc fondés à contester à Harnack qu'elle soit des environs de i55 ^ Du reste, les deux textes allégués par Harnack, où est emplové le mot 3^''-- AEJc au sinoulier, sont des formules «générales d'où il serait imprudent de tirer une conclusion relative à l'état de l'Empire au moment où Tatien écrivait^.

Si la date de VOratio est ainsi retardée, on ne peut douter que Tatien n'ait connu les écrits de son maître Justin. C'est une autre question que celle de savoir s'il les a imités. Que Tatien doive beaucoup à Justin, puisqu'il a été si longtemps^ son disciple, cela, de toutes façons, est évident. Mais, comme ce sont deux esprits aussi foncièrement dififérents qu il est possible, on ne saurait s'étonner de ne pas retrouver chez un disciple dont la personnalité est aussi originale que lest celle de Tatien des souvenirs par trop directs et des imitations trop formelles. En fait, il en est ainsi, et c'est pourquoi, s'il est des critiques qui, comme Krùger, ont affirmé que Tatien utilisait les écrits de Justin, d'autres, au contraire, comme Harnack^, se sont inscrits en faux

1. Harnack conclut du reste sa discussion, p. 286, en disant : « La démonstration que je viens de donner n'est pas décisive au sens strict du mot. On doit laisser ouverte la possibilité que VOratio ait été composée plus tard, mais cela n'est pas vraisemblable. «

2. Cb. IV. -io^Ta-Tît -or'jzo'jç, TcÀcTv ô '^o.iC/.i'j z , ï-.ovxo;, ravÉ/c'.v. Je, ici, c'est le chrétien en général, et, on ne comprendrait guère que Tatien se fût servi d'une autre expression que du terme général ô '^■xziKi'jt, que l'empire eût alors à sa tète un ou plusieurs chefs. Ch. xix, Tatien parle des philosophes qui reçoivent un salaire annuel -api toj 'Poj'jLa^'wv ^aatXitu; ; ici encore la phrase a un sens général, et il est difficile d'en tirer une conclusion particulière.

3. Irénée dans Eusèbe, H. E., IV, 29 : ... 'lojaTÎvoj ày.poa-r,; ycvovôjç, ïo' 070v p.àv (jjv7;v ixcîvoj, oJÔ£v È^fsTjVc tO'.O'jTOv, fjLStà ôà Tr;v £-/.c:'vou [xap-cjpiav àTTOTTa; t^ ; £X- ZAT^^ia; 0'.r\\x7.z\ oZxT/.iXoj i-apOc'iç, zal -t-jÇ'jjOc'.; w; O'.açipcov Ttov Àoi-wv, loiov yapa/T^sa oioa-j/.aÀcioj •7jvî'3Tr[7a':o. ..

4. P. 286. — Tous les rapprochements ont été faits avec soin par Demhovvski ; mais il faut les discuter.

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contre cette opinion. Je crois cependînit (|ue c'est Kriifrer qui a raison. Sans cloute, la seule citation précise de Justin qui se trouve dans VOratio se rapporte à un mot qui n'est point dans les écrits conservés, et que Tatien pourrait avoir entendu oralement de Justin*. De même, il pourrait avoir parlé au chapitre xix de la controverse avec Crescens sans connaître encore la 2® Apologie. J'écarte aussi le texte Ovdlio xxviii qui présente une analogie frappante avec Apologie, 1, 27, qui peut en provenir, mais peut tout aussi bien avoir pour origine une source commune^. Mais déjà, chapitre m (vers la fin), j'ai peine h croire que Tatien ait écrit, comme le donnent nos manuscrits : y.': twv giXcjoowv y,al cj ç'.ACjcowv T.xrr;'(jç,v.z ^ et je crois que la conjecture de '1 hirlby (^',ao- '|sç(ov 7,al Z'j ç'Xz7zobi'f a toutes chances d'être excellente. Si on l'accepte, comme je l'ai fait\ l'imitation de Justin, Apologie II, 3, 6zo Kp'isy.evTo; Toj <f'.Xo'l)b(^o'j y.al oiAcy.siJ.TTCj n'est guère contestable. Il me paraît bien probable que dans le chapitre xvi, quand Tatien (en renvoyant à un autre de ses écrits, qu'il ne désigne pas avec précision ; était-ce le r.ipl cokov cité au chapitre précédent?) expose sa théorie sur les démoniaques et explique que les démons, par qui ils sont possédés, ne sont pas les « âmes des hommes », ce qui rectifie une expression de Justin dans la i""*^ Apologie^, chapitre xviii, il ne le fait pas sans connaître et viser ce chapitre. Le passage sur l'apothéose des Empereurs, chapitre x, peut venir de Justin (Ap., I, 21), quoique Tatien ait le ton plus oratoire. 11 me semble aussi que Tatien connaissait bien le Dialogue ai^ec TnjpJion. Outre le rapprochement, sur la valeur duquel on a pu

1. Kal ô Oa'jijLaa'.toxaTo; 'Io'J'Jtivo; opOw; i^£Ç)oSvr;'7cy èor/.ivai loù; rzposiprjrjLc'vouç (= les démons) Xr^aTai;. (Ch. xviii.) — Cependant, l'enciploi de l'aoriste méfait croire que Tatien pense ici à un écrit de Justin ; il emploierait plutôt l'imparfait s'il citait de mémoire.

2. C'est le texte sur la prostitution des jeunes garçons. Harnack (/. c.) dit : « L'image employc'îc ici n'a sans doute pas été imaginée par Justin, mais était plutôt déjà courante. » En effet, la comparaison avec les troupeaux est un des emprunts que les Apologistes ont faits à la prédication cynique ou stoïcienne ; elle se retrouve antérieurement à Justin, dans V Enhoïque de Dion Ghrysostome (i33) : l~;:oçoo6o>v xaî ovo'jop[jwv -oA'j xay.'.ov -/.aï à>'.apOd":3poy spyov £pYa^ojj.£vouç. Il en est de même de l'imitation de la prosopopée du Ciitophon : Justin, Apologie, II, 12. — Il n'en est pas moins vraisemblai)le que Tatien, dans ces deux cas, se souvient de Justin.

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