TATIEN ET LA SOPHISTIQUE
Nous savons par le témoignage de Tatien lui-même qu'avant de devenir chrétien il avait mené l'existence errante coutumière aux rhéteurs et aux philosophes de son temps. Les textes où il nous entretient de cette période de sa vie méritent peut-être encore d'être analvsés de près. Le plus curieux est celui du chapitre i, où il rappelle la réputation que lui avait alors value son talent. TojTOjyâpiv àûîTacrxîOx ".ff r,xp' 'jîj.Tv "^^s^a, y.av {>. r^xrj 7£[j.v6; tu i^v àv ajT^. Tatien était un esprit extrêmement personnel, ce qui ne va pas sans quelque orgueil, — cet orgueil chez lui semble avoir été une superbe d'intellectuel plutôt qu'une vanité de lettré, — et c'est encore sur un ton assez dénué d'humilité qu'il nous parle de luimême dans le texte où il nous raconte sa conversion : Tcjto ;jiv
'zzz'.z'f'jzy.z Ta "j;j.£T=pa, ~o\i-z oï-ziyyx'.z y.v. ETT'.Vwîa'.ç £Y/.'Jp*<l73c^ 7:oA)^aTç... ch. XXXV. Nous apprenons ainsi avec certitude qu'il a parcouru le monde romain, comme tant de Grecs et d'Orientaux éloquents ou subtils du 11^ siècle, cotnme Dion Chrysostome ou Favorinus, comme Lucien ou Aristide. ]\Iais — et les noms mêmes que je viens de citer le rappellent assez à eux seuls — entre tous ces représentants applaudis de l'éloquence à l'époque antonine, que nous sommes convenus d'appeler du nom de sophistes, les différences individuelles ont été souvent très grandes. Négligeons pour le moment — nous V reviendrons — les divero;ences de leur f^oùt en matière
Do
de style, selon qu'ils se rattachaient à l'école asiatique ou h l'atticisme ; ce qu'il nous importe en ce moment de noter, c'est que nous désignons sous le même nom de sophiste — Philostrate nous a donné l'exemple dans ses biographies, tout en marquant la distinction, — aussi bien de purs rhéteurs, uniquement attachés aux mots et aux syllabes, (jue des écrivains plus sérieux, épris sincèrement de philosophie ou de morale; Nicétès ou Polémon, aussi bien que Favorinus ou Dion. Rien ne nous permet de
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croire que dans sa période païenne, Tatien ait été un pur rhéteur. Tout ce que le Aoyoç nous apprend de lui, de l'étendue de ses connaissances et de ses réflexions, nous suggère que dèslors il était beaucoup pluséruditet que la direction de sa pensée était autrement sérieuse qu'il n'arrivait chez la plupart des conférenciers à la mode. Il fut donc sophiste y mais au même sens qu'un Dion ou un Favorinus ou plus tard un Apulée. La phrase même du chapitre xxxv l'indique bien, par les motSTiyva'.; xal ÈK'.vc'a'.ç ÈYZjpr^jaç TTcXXaTç, qui nous montrent combien sa curiosité était éveillée sur tout, partout où il passait ; quant aux mots (7C9'.ŒT£J7aç xà ù;x£T£pa, il faut les bien comprendre et ne pas y voir un simple synonyme de ccçi^tyîç Ycv6[jL£vcç, en prenant le mot gc^isiy;; uniquement au sens de rhéteur; Œcç'.G-TSjî'.v, dans les autres textes où Tatien l'emploie, a chez lui Xe^ews, à' enseigner : ainsi, chapitre xxn, en parlant des acteurs TO'jç CTÎG); cv. [j.oiyc'j£'.v kizl vqz G-y.Y;vy5; cc9'.jT£JovTa^ ; chapitre xxv. 6 xaT' 'l'^7:i7,c'jpov cc9'.:7T£jo)v; et le mot 7:,o'.7Tï^; lui-même n'est pris par lui nulle part au sens précis de rhéteur; il est appliqué, chapitre xxxv, h Solon à propos d'une de ses yvcoi^at (vYjpaay.w o' oi.k\ TroXXà âiBaay,ô- [j.£vcç), et chapitre xl à ceux des (irecs qui ont emprunté à Moïse, c'est-à-dire d'abord aux philosophes, ^oo'.z'eùzxq là Opiicpa * veut donc dire proprement ayant ejiseignè <( vos sciences et vos arts », la philosophie sans doute aussi bien que la rhétorique.
Cette question est importante, et j'ai cru qu'il fallait l'examiner avec toute la précision et les nuances nécessaires. Malgré ces restrictions, il reste que Justin nous apparaît uniquement comme sorti des écoles de philosophie, et que ses écrits se rattachent en somme à la lignée des traités, ou des dialogues philosophiques ; tandis que Tatien, si la culture philosophique est également assez approfondie chez lui, a aussi une affinité évidente avec la sophistique. L'étude détaillée de son style dans le Asvonous confirmera dans cette opinion. Elle nous montrera que si Tatien nous paraît souvent obscur et choquant, ce n'est pas toujours par négligence, c'est plutôt par recherche; aucune recherche jamais chez Justin ; au contraire tout, ou presque tout est artifice chez Tatien. On ne peut le comparer, parmi les écrivains chrétiens antérieurs à la paix de l'Eglise, qu'à Tertullien, qui lui est supérieur, mais qui esta peu près de la même école. Tous deux, après leur conversion au christianisme, ont gardé leurs habitudes d'esprit, leur goût et leurs tendances littéraires, et le
I. Auquel répond ch. xlii. -aLoeuOslç ;:pa)TOv [xàv xcn uaeTcpa.
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TAllE-N — LE DISCOLRS AUX GRECS
discours de Tatlcn peut et doit être rapproché des monuments qui nous restent de la seconde sophistique, sans que, de hi rhétorique dont il est plein, nous devions conclure qu'en théorie, Fauteur, se séparant des autres chrétiens, se refusait à dédaig-ner la forme et prétendait (aire anivre d'art ; en lait, Tatien condamnait peut-être l'art et la beauté de la forme, avec autant de rii^ueur que TertuUien ; mais comme celui-ci, nécessairement, il écrivait en sophiste, parce que la sophistique était devenue chez lui une seconde nature.
Schwartz, qui par l'index ajouté a son édition ' a rendu service à ceux qui veulent étudier la langue de Tatien, a bien vu, d'une façon générale, ce qu'il faut penser de son style". Mais il n'en a relevé particulièrement qu un des caractères, la répulsion pour l'hiatus. Encore est-il allé trop loin en admettant que Tatien s'était fait une rèfjle absolue de l'éviter et en considérant comme un indice d'altération les rencontres de voyelles que présente, malgré tout, assez fréquemment, le texte des manuscrits. Sans insister outre mesure sur ce fait que, depuis l'époque d Hadrien, l'observance relative h l'hiatus aune tendance à disparaître^, examinons les faits eux-mêmes. Ceux que Schwartz a cités (préface, p. vi) paraissent bien prouver que Tatien est en général choqué par la rencontre des vovelles et a le désir de l'éviter. Une transposition de mots comme celle-ci* : -jT.h àvOpw-:j vjv cixc.OTTaOou^ zj/i\v^yj.7(ix:, où v-jv porte certainement sur le verbe et non sur l'adjectif, ne peut s'expliquer que par une raison d'ordre littéraire. On ne doit sans doute pas ici faire intervenir le rythme % comme
1. Il eût été à souhaiter cependant qu'il n'eût pas seulement relevé les expressions les plus remarqualjles, mais donné un index complet.
2. Quamvis enim se arlem oratoriani quani antea exercuerat prorsus abdicasse pronuntiet, omnes sententiae, omnia verba rlietorem produnt artificiosum, et maie quidem artificiosum. (Préface, p. vi). — Ces derniers mots cependant appellent quelques restrictions.
3. Cf. Norden, Die Antike Kiinstprosa, p. 36i (qui renvoie lui-même à Schmid, Alticismus, t. IV, p. 470-
4. Elle a causé des contre-sens. Cf. p. i54. note 4- Cf. encore p. G, 5. où ôiàt^; fj.îTa^â'îîoj; TOJ /vdyou xîvôç 6 "coaouiÀwv tou Àoyou yivouLai ; zsvô; est séparé de Âoyou pour éviter un hiatus.
5. Peut-être Tatien a-t-il préféré cependant aussi finir par les deux polysyllabes ô'jLO'.o-aOojç cjVïÀcY/caOa'., que par le monosyllabe suivi d'un polysyllabe. Mais le rythme final n'en reste pas moins le même dans les deux cas, - ^^ ~ ~~, choriambe et spondée, et Tatien, s'il n'avait pas voulu éviter Tliiatus. n'aurait pas eu de raison sutlisantc pour séparer vOv du verbe qu'il détermine.