LA POLÉMIQUE DANS LE DISCOURS DE TATIEN ; LES SOURCES ET LA METHODE
En étudiant les sources de Tatien, je prétends moins rechercher la trace exacte et Torigine précise de ses emprunts, que déterminer, d'une façon plus générale, et ce qu'il peut y avoir d'original dans sa méthode, et quelles sortes d'arguments il a déjà trouvés tout prêts chez les païens. Il a pu faire de ces arguments un usage nouveau, mais c'étaient des armes qu'il trouvait déjà toutes fourbies dans l'arsenal de l'ennemi, et il n'avait qu'à s'en emparer. C'est en effet très rarement qu'on peut établir avec certitude ou avec une vraisemblance suffisante la provenance, la filiation de quelqu'un des éléments fort divers dont s'est nourrie la polémique de Tatien ; mais la découverte de cette filiation — qui, en quelques cas particuliers, aurait un intérêt réel — dans la plupart des autres serait surtout une satisfaction pour la curiosité. Au contraire il est assez facile et il est important de démontrer, par quelques faits caractéristiques, combien l'apologétique chrétienne est largement débitrice de cette philosophie païenne qu'elle combat. Un autre résultat de cette enquête est, je crois, de révéler certaines affinités nouvelles de Tatien et de la sophistique, qui ne peuvent nous surprendre après ce que l'examen de son style nous a appris.
Examinons successivement les parties de l'œuvre de Tatien où se trouvent manifestement le plus grand nombre d'emprunts (en laissant de côté pour le moment toutes sources chrétiennes).
i'^ Les 'E'jpv^iJLa'a du chapitre I. — L'esprit violemment hostile à la philosophie et à la culture grecques qui anime Tatien se montre hardiment dès son exorde ex abrupto. A la prétention qu'ont les Hellènes d'avoir civilisé l'univers, Tatien oppose aussitôt sa thèse ; toutes les inventions sont dues au contraire aux Barbares. L'argument a été souvent reproduit après lui par les apologistes plus récents, et il est développé à grand renfort de
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textes, eoinine d'orcllnaire, dans le x*^ livre de la Picparation Evan^êlique d'Eusèbe, dont il fait le fond; la formule caractéristique sous laquelle Eusèbe la présenté est celle-ci: les Grecs ont employé, pour acquérir les sciences et les arts, un procédé qui leur a été familier dans la vie civile; ils ont fait un à'pavoç ; toutes les nations barbares se sont cotisées pour les instruire. C'est cela même que ratien,et après lui Clément dans le i*''' Slromate, avaient prétendu démontrer, sans trouver une formule aussi concise et aussi frappante.
Les éléments de cette démonstration ne sont certainement en rien un apport personnel de Tatien. Lui-même ne cite qu'une autorité : à propos de l'invention attribuée à Atossa, il nomme liellanikos (sans doute dans ses Persica, qui n'étaient peut-être qu'une division des Bapcap'.y.i v:;j/!j.a ; ce dernier livre était peutêtre aussi lui-même identique avec le r.ep\ èOvwv) ; mais l'a-t-il consulté directement ? Cela n'est nullement sur. 11 semble aussi que la double appellation des Etrusques (appelés Tcjay.avoi, à propos de la plastique, Tjppr/;cî, à propos de la trompette), indique que tout dans le morceau n'a pas la même origine; mais il peut se faire que cette disparate fût déjà dans la compilation dont Tatien s'est servi. Laissons ces menus détails. Nous savons, ne fût-ce que par Clément, qui dans le i'^'' Stromate (xvi), prenant pour point de départ le passage de Tatien, a plus amplement développé l'argument qui en fait le fond, qu'il y avait toute une littérature spéciale, très riche, sur les Inventions, T.=p\ EjpYjy-âTOJV. Cette littérature paraît s'être développée surtout pendant l'époque alexandrine. Clément la fait remonter aux péripatéticiens et à Aristole déjà (sans doute par allusion au recueil 7:=pl Oaj;j.a7{(»)v 0L7.z'jz\j.y.-(ù'i ; les catalogues à\'Jpr^\}.y-y. ne sont en quelque sorte qu'une division des catalogues de Oaj;j.a7'.a), ensuite à Théophraste et à Straton de Lampsaque (cf. Millier F. IL G. ii, p. 069); on la voit cultivée aussi par les grammairiens d'Alexandrie, par exemple Philostéphanos de Cyrène, disciple de Callimaque (//»., m, 32); les historiens aussi y eurent naturellement leur part; ainsi on possédait des E'jpv^y.y-Ta d'Ephore, soit rédigés par luimême, soit extraits postérieurement de son grand ouvrage (cf. ^liiller p. 27J-6. Siisemihl, Ge^chidile der alexandruiischen LileratuTy l. 4-9 ; — de Ihéopompe, on avait un recueil de Oaj;j.â7'.a, cf. Sùsemihl, ihid.^. Beaucoup des écrivains que nomme Clément sont inconnus par ailleurs et d'époque incertaine (Scammon ou Scamon de Mitylène, cL Athénée, XIV, p. G3o B), Kydippos de
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Mantinée, Antiphane, Aristodème ; mais ils sont probablement * aussi antérieurs (et fort antérieurs) à Tatien. Nous en avons dit assez en tout cas, pour montrer que celui-ci n'a eu aucune peine à trouver, soit dans une de ces compilations, soit dans quelque recueil plus récent et en provenant, tout ce dont il avait besoin.
Que les Hébreux eussent été les initiateurs de toutes les sciences, c'est une thèse qu'avaient soutenue de toute ancienneté les polémistes de l'école judéo-alexandrine, et l'on comprend aisément qu'en présence des Grecs qui raillaient leur obscurité, les Juifs, fiers de leurs livres sacrés, aient pris de bonne heure l'attitude du prêtre égyptien disant à Platon : a Vous êtes des enfants. » Dans les fragments que nous ont conservés Eusèbe ou Clément, Eupolémos (Eusèbe, Prép. Eu., IX, 17, 2C. Clément, Stroiïi. l. 23. i53), et Artapan [Prép. Eu. y IX, 18, 23, 27.), font d'Abraham, de Joseph, de Moïse, les inventeurs de tous les arts. Cette thèse en son fond, sinon dans tous ses détails, se retrouve chez Josèphe qui, dès le début de son Contre Apion (§ 2), assure que tout est d'origine récente chez les Grecs, en particulier l'invention des arts : /.aiTà T.ep\ zxz STïtvoîa;; twv Tsyvwv. Je ne crois pas qu'elle ait été ignorée d'un homme comme Tatien, dont les lectures ont été certainement étendues et qui a du être informé de la plupart des idées courantes de son temps. Mais il est curieux de voir qu'il n'y ait aucun lien direct, en cette matière, entre l'apologétique judéo-alexandrine et l'apologétique chrétienne. Tatien ne se soucie pas d'exalter les Juifs; il veut rabaisser les Grecs^ et c'est aux (jrecs eux-mêmes, à leurs auteurs d'EùoYJtj.aia qu'il emprunte les faits dont il se sert contre eux. Probablement dans sa période sophistique il avait eu déjà le goût de ces ciiriosa. Il aimait à sa façon cette érudition un peu confuse pour laquelle se sont passionnés les principaux écrivains du 11° siècle, un Favorinus, dans sa riavToBaxY) GX-rj, un Plutarque dans ses Propos de table, etc.
2^ La polémique contre les philosophes. — Il n'y a pas de trait qu'on ait plus souvent noté chez Tatien que sa sévérité contre la philosophie ; il n'y en a pas qui frappe davantage, surtout quand on sort de la lecture de Justin. Il damne avec une sorte de volupté Démocrite, qui n'est pour lui qu'un magicien (ch. xvii), et si dans une phrase du chapitre m, il traite plus favorablement Socrate, il ne faut pas tenir trop de compte de l'exception ; car il ne fait que résumer dans ce passage une thèse stoïcienne. La polémique contre les philosophes est dispersée un peu partout dans le Discours. Mais ce qui la caractérise surtout, c'est que les résumés
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soniniaires des principales doctrines, les extraits de Placita, qui tiennent tant de place chez presque tous les polémistes postérieurs [Philosopliouniena, Cohortatio, etc.), y font généralement défaut et sont remplacés par des accumulations d'anecdotes scandaleuses, ce qui convient beaucoup mieux au tempérament oratoire, aux habitudes sophistiques de Tatien. Mais soit qu'il reproche aux philosophes leurs faiblesses de caractère, soit que, comme il le fait aussi d'ailleurs à l'occasion, il relève leurs contradictions, c'est encore a des sources païennes qu il puise ; c'est encore aux Grecs qu'il emprunte les armes avec lesquelles il combat les Grecs.
Les chapitres ii et m contiennent un ramassis a de misérables commérages », pour employer la juste expression de llarnack. Au lieu de critiquer les doctrines, J'atien a préféré railler les personnes ; il inaugure cette polémique superficielle et sans scrupule qui enchanta aussi les Africains (TertuUien, Arnobe). On ne saurait lui en savoir gré. Mais il faut se souvenir que la hiogi^aphie, en particulier aux mains des péripatéticiens *, avait pris de bonne heure, même quand elle traitait des philosophes, la forme que nous lui voyons donner par Suétone, et l'ouvrage de Diogène- Laërce, qui n'a fait que résumer ses prédécesseurs, nous montre assez avec combien peu de critique, dans quel esprit de curiosité banale ou malicieuse, les anecdotes les plus suspectes avaient été introduites dans ces recueils. Il n'y a rien dans les chapitres II et III qui ne puisse venir de pareille source; Tatien fait sans doute preuve d'une moindre élévation de sentiments que son maître Justin en acceptant sans contrôle tous ces on-dit, mais il n'a certainement rien inventé^.
1. Cf. Léo, Die griechisch-rœmische Biographie nach ihrer litterarischen For m, 1901.
2. Quel est le ra])port de ces chapitres avec le ch. xi.vi de TertuUien, oià se retrouvent à peu près textuellement les deux phrases de Tatien sur Aristote et Aristippe? On a pensé d'ordinaire que TertuUien avait imité Tatien (ainsi Œhler dans son commentaire). Mais Harnack a émis une conjecture très ingénieuse. Il a conclu d'un passage qui se trouve chez TertuUien (Aristotelas familiarem suum Hermiam turpiler loco exccdere fecit), mais non chez Tatien, comparé à un autre |)assage, qui est chez Tatien et non chez TertuUien ('AÀiçavopo; à^iTTOTcÀixtoç -avj "ôv iajToCi ci'Àov... x.aOsîsça;), que chacun des deux auteurs avait une source commune, librement remaniée ; et il semble bien en elTet que ce soit la mention de la conduite d"A^i^tote envers Hermias qui j)uisse seule justifier le àoiatOTcÀ'.y.oJ; -avj ; Tatien. en abrégeant, ne s'en est pas aperçu (qui sait si bien d'autres obscurités pareilles, chez lui, ne s'expliquent pas par la même négligence dans l'adaptation d'un
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Quand Tatieii combat les opinions des pliilosoplics, au lieu de railler leurs personnes, c'est généralement encore beaucoup moins en analysant les systèmes qu'en s'appliquant à en faire ressortir les contradictions. Tel est le thème de la seconde moitié du chapitre xxv, qui se résume en cette formule : « Vous qui ne faites que vous contredire, vous nous attaquez, nous qui restons toujours d'accord avec nous-mêmes. » L'opposition entre les païens et les chrétiens appartient à Taticn, ou, si l'on veut, à l'Apologétique chrétienne. Mais l'argument tiré du désaccord des philosophes est encore emprunté directement aux païens eux-mêmes. C'était, semble-t-il, un lieu commun, dans les Exhortations à la Philosophie {\\ç,z-zirr,v/,z\ \ô^(Z') \ de réfuter l'objection que le vulgaire en tirait. Les Apologistes n'avaient en quelque sorte qu'à prendre, dans ces sortes d'ouvrages, l'exposé de l'objection en laissant de coté la réfutation. 11 en était de même de l'argumentation qui consiste à opposer aux philosophes les inconséquences ou les faiblesses de leur vie.
Or il y a d'autres indices assez clairs que les premiers Apologistes, Justin et Tatien, n'ont pas été sans connaître toute cette littérature des Protreptiqiies, dont on retrouvait les premiers modèles chez Platon", dans certaines parties de VEuthydème, et dans le fragment (sans doute apocryphe) du Clitophon. Dans ce dernier morceau, Socrate parle d'un ton qui chez Platon nous étonnerait. Il n'use pas de l'ironie et de la dialectique qui lui étaient familières; il est âpre, violent, il déclame. C'est un prédicateur cynique, et, de fait, le mouvement oratoire que lui prête l'auteur inconnu de ce dialogue incomplet : z.y. (pspôaOs, wvôpwTrc, etc., et qu'il annonce en disant que Socrate s'exprimait ainsi sans cesse, prêchant comme un Dieu, ïrX [XY;'/av^ç Tpayr/.-^;, est attribué aussi
emprunt I' Je ne vois pas d'autre explication possible pour ma part de certains passages désespérés). — La source commune de Tatien et Tertullien doit être un recueil de biographies de pliilosophes, de l'un des prédécesseurs de Diogène. Lequel ?
1. Par exemple, dans celle de Posidonius (Cf. Diog. L., Yll, 1^9). — Sur le désaccord entre la doctrine et la vie des philosophes, cf. le frg. 82 de V Horiensius ; Hortensius, l'adversaire de la philosophie, disait : « Sed profecto quoniam nihil ad vitani boni affcrebant (philosophi), nec ipsi decretis suis oljteinperahaiit nec (piisquain per tôt sxcuta inventas est qui eorum legibus viveret, al)jicienda est igitur oninis philosophia. — Sur tous ces points, cf. Hartlich, Exhortationum a Gvsecis Roninnisque scriptaruni liistoria et indoles. Thèse de Leipzig, 1889, p. 283, 292, etc.