RECHERCHES ^Q
encore parce que Tntien n'a pas voulu répéter ce que Justin avait dit avant lui. Et ce nous sera une raison de plus de croire que Tatien écrivait à une date sensiblement postérieure à celle que Harnack a admise ; qu'il n'avait pas seulement reçu l'enseignement oral de Justin ; mais possédait et lisait ses Apologies, déjà publiées ; ce nous sera une explication de ce fait, surprenant au premier abord, que les imitations de Justin sont si rares, en somme, chez J'atien.
Non seulement l'énumération des statues est mal amenée; non seulement elle est un procédé d'argumentation assez peu naturel; mais encore, telle que Tatien Ta finalement conduite, elle répond assez mal au programme qu'il s'était d'abord tracé. Quand il cite des poétesses comme Saplio, ou des courtisanes comme Phryné, Laïs ou Glycère, ou des héroïnes mythologiques, comme Europe ou Pasiphaé, rien qui réponde mieux h son intention, qui est, comme nous l'avons vu, d'opposer l'innocence chrétienne à la corruption hellénique. Mais à ce premier groupe de statues, s'en ajoutent d'autres qui paraissent moins topiques, bien que l'on puisse justifier en quelque mesure la mention qui en est faite. Glaukippé (ou Alkippé), lanière de l'éléphant, Bésantis, la mère de l'enfant noir, Eutychis, la mère de 3o enfants, Evanthé sont des cas tératologiques, et non des exemples d'immoralité; on s'explique cependant que Tatien les ait nommées, parce qu'il a promis (début du ch. xxxiii) de montrer non seulement la corruption (à7yY);xc:rjvr/), mais aussi la frivolité (A-/;pa(v£L) des mœurs grecques. Mais ce même début ne promettait en réalité qu'une énumération de statues féminines ($'.à r^ç YJva'.zwviTtoo; OLayr^[j.z^fv) . Tatien s'est laissé entraîner à faire figurer dans son catalogue, des écrivains comme Esope ou Sophron, un tyran (Phalaris), deux héros légendaires (Etéocle et Polynice) ; un personnage historique, Héphestion. Aucun de ces exemples n'est, il est vrai, sans quelque rapport avec son sujet; mais on n'en a pas moins là un nouvel indice de la facilité avec laquelle il associe les idées ou les images, sans se préoccuper d'une rigueur logique réelle, sans se soucier de la confusion qui résulte nécessairement d'une méthode aussi lâche.
Il semble donc que Tatien ait pris quelque plaisir à écrire ce morceau pour lui-même; et il y a d'autant moins d'invraisemblance à le supposer que, comme nous l'avons dit, ces pages à effet, si mal reliées à ce qui précède et h ce qui suit, ont du être composées h part; tout au moins les notes dont elles proviennent XVII. — Le discours de Tatien. [.
00 TATIKN LK HISCOURS AUX GRECS
avaient été recueillies d'avance. Quelle sorte de plaisir Tatien y a-t-il pris ? Ne disons pas, comme on Fa insinué parfois, qu'il a trouvé une sorte de charme malsain l\ cette accumulation de détails scandaleux; rien ne serait plus injuste, et Kukula a raison de ne pas le vouloir. Mais Kalkmann n'aurait sans doute pas tort non plus, s'il s'en tenait ii aflirmer que nous saisissons dans ces deux chapitres une nouvelle allinité de Tatien avec la littérature conteinporaine, l'empreinte qu'il a gardée de la sophistique. C'est ici un nouvel exemple, bien plus frappant, de ce goût pour les anecdotes curieuses, pour les bxjy.iz'.x^ pour les r.xpxozzy. que nous avons signalé déjà à propos des EjpY;;j.aTa du i^'" chapitre et (jui lut si vif pendant toute l'époque antonine, comme en témoignent, entre autres, antérieurement à Tatien, le recueil de Hxjj.izix de Phlégon, postérieurement à lui les œuvres d'Elien. N'oublions pas non plus combien était en faveur chez les sophistes
1 Ëy.çpaj'.ç, la description des œuvres d'art.
Il n'est pas impossible, du reste, de retrouver encore, à un autre point de vue, dans ce curieux développement, des points de contact avec la littérature profane. Les chrétiens n'ont pas été les premiers à se scandaliser des monuments élevés à des courtisanes ; avant eux les philosophes les ont blâmés comme un hommage rendu au vice et ont exprimé tout particulièrement leur indignation à propos des statues de ce genre qui étaient placées dans l'enceinte sacrée des temples. Ces sentiments ont été surtout exprimés dans l'école cynique, avec laquelle Tatien a tant de rapports, et l'on prêtait à Cratès ce mot que l'image de Phryné à Delphes était : « un trophée commémorant l'incontinence des Grecs' ». Le mot de Cratès est rappelé et discuté, dans un des dialogues pythiqiies de Plutarque^, par le groupe d'amis que l'auteur nous montre faisant, sous la conduite des périégètes, la visite de Delphes. Et quand l'un des périégètes explique à ces mêmes touristes pour quels motifs Crésus avait élevé une statue d'or h sa boulangère^, ces mêmes pages de Plutarque nous aident à comprendre l'intérêt que prend Tatien aux anecdotes bizarres qu'évoquent certains des monuments qu'il rappelle.
Le catalogue des statues soulève une autre question, qui est hors de ma compétence et sur laquelle je serai, par conséquent,
I. Plutarque, t.zg'. toj [xt; /pàv ïaaêTpa vCtv Tr,vnu0''av, ch. xiv. •2. Ih., ch. XV.