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CHAPITRE VI l'exposé de la doctrine (suite

LA DESTINÉE DE l'iIOMME; LA PSYCHOLOGIE DE TATIEN ; DÉMONOLOGIE ; LA MATIÈRE ET l'oRIGINE DU MAL.

I.es chapitres que nous allons essayer d'interpréter, vi-xxi, — en laissant de coté les digressions de pure polémique qui en remplissent à peu près la moitié — sont de ceux où les obscurités sont nombreuses. Je les crois plus difliciles que le chapitre V, où, malgré l'altération du texte dans le passage capital, le sens se dégage assez aisément. Ici, malgré les efforts qu'a certainement faits l'auteur pour être précis, il ne réussit pas toujours à être clair. Les causes en sont diverses. D'abord, pas plus qu'ailleurs il ne sait développer ses idées dans un ordre vraiment logique et rigoureux; il s'y reprend à plusieurs fois pour exposer ses théories les plus essentielles; loin de procéder comme Justin, en ayant toujours présentes à l'esprit les formules reçues de la foi et en s'appuyant constamment sur le témoignage des Livres Saints \ il a plutôt l'allure d'un philosophe qui déduit son système. Et ce système lui-même paraît formé d'éléments de nature diverse ; il a souvent encore, semble-t-il, beaucoup de points de contact avec le stoïcisme (plus rarement avec le platonisme); il n'est pas sans en présenter aussi, selon toute vraisemblance, avec certaines croyances gnostiques; en sorte que l'on a successivement, et parfois presque en même temps, deux impressions contradictoires : on croit constater que Tatien n'est pas encore parvenu à se dégager complètement de la philosophie hellénique, — quoi qu'il dise, et pense sincèrement le contraire, — et on croit aussi deviner qu'il ressent déjà un certain attrait pour certaines doctrines hétérodoxes, dont l'enseignement de Justin aurait dû le

I. Il ne les invoque que de loin, et par des formules générales, telles que celle-ci: « ... le détail de tout ceci sera facile à comprendre pour ceux qui ne rejettent pas les révélations divines... », ch. xii.

pit'server. Tant i|u On ne juge (jiie par là, on est donc également incliné, sans savoir comment prendre parti, à placer la composition dn Discours peu de temps après la conversion de Tatien, et au contraire à la reculer jus(|u a la veille de sa rupture avec l'Eglise.

Après avoir établi le monothéisme, expliqué la génération du Logos et la création du monde, Tatien. sans se laisser guider par aucun autre souci que celui de définir tout d'abord les dogmes les plus essentiels et les plus contestés du christianisme, proclame sa foi en la résurrection des corps. Mais s'il y a quelque chose de notable dans le chapitre vi, où il traite cette question qui a si vivement préoccupé la plupart des autres apologistes, c'en est la brièveté. 11 suffit à Tatien de distinguer la résurrection, telle que les chrétiens la professent, des renouvellements du monde selon le stoïcisme, et, pour établir sa thèse, de faire appel à l'argument, qui a semblé si pitoyable à Celse, de la toute-puissance de Dieu. Il a hâte d'en venir à d'autres théories, à propos desquelles il a des idées plus personnelles à développer.

Le chapitre vu est plus curieux, mais bien confus. Il est en réalité la suite et le complément du chapitre vi. Tatien a interrompu son histoire de la création par une de ces digressions qui lui sont familières et dont j ai expliqué déjà plusieurs fois la nature. Une association d'idées l'a détourné de son plan. 11 avait dit que la matière est Toeuvre de Dieu ; qu'elle a eu un commencement ; qu elle ne serait pas sans le Créateur tout puissant. Or c'est lii l'argument décisif qui le fait croire à la résurrection des corps ; il s'empresse donc d'affirmer celle-ci, et comme c'est là le dogme essentiel du christianisme après la croyance en Dieu et à son Logos, il l'expose dans le chapitre vi — d ailleurs avec une brièveté relative. Mais le développement sur la création n'était pas terminé. Il le reprend donc, pour exposer l'origine des hommes et des anges, et ce nouvel exposé lui-même, où il ne se conforme pas davantage à un plan rigoureux, a besoin d'être suivi de fort près et relu plus d'une fois pour être bien compris.

Le Logos céleste, commence-t-il par dire, « à l'imitation du père qui l'avait engendré, fit l'homme, image de V immortalité, afin que, comme l'incorruptibilité est auprès de Dieu, de même l'homme, admis à participer à ce qui est le lot de la divinité, fût immortel. » Les mots : image de l'immortalité^ cîy.iva zf^:; yhxrxz'vxz^ ne sont réellement expliqués que plus bas, vers la fin du même chapitre, quand Tatien, après avoir fait le récit de la

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chute, conclut: « Celui qui avait été fait à l'image de Dieu devint alors mortel, l'esprit le plus puissant s'étant retiré de lui. » Mais ces derniers mots eux-mêmes ne deviennent clairs qu'après qu'on a lu le chapitre xii, où sont distingués les deux sortes d'esprit (5Jo KV£!j[xaT6)v S'.xçop; la\j.v), etc.). Un moindre défaut est l'ordre assez arbitraire suivi par l'auteur au cours de ce chapitre même ; il ne mentionne en effet qu'après la création de l'homme la création des anges, qui est cependant antérieure; il ne la mentionne qu'au moment où, s'apprêtant à nous faire le récit de la chute, il s'aperçoit que ce récit l'implique et la réclame. En insistant sur la ressemblance de nature entre les hommes et les anges, doués du libre arbitre les uns comme les autres, capables également du bien et du mal, il nous prépare, par une transition meilleure, h comprendre comment nous sommes déchus de notre état primitif.

Le récit de la chute est très curieux — et très obscur. « I^e Logos, ayant en lui la puissance de prévoir ce qui devait arriver, non par l'effet de la fatalité, mais par le choix des libres volontés, prédisait les aboutissements des choses futures ; par les défenses qu'il prescrivait, il interdisait le mal, et il faisait l'éloge de ceux qui sauraient rester bons. Et quand les hommes eurent suivi celui qui, en sa qualité de premier-né, avait plus d'intelligence que les autres, et eurent fait un Dieu de celui qui s'était révolté contre la loi de Dieu, alors la puissance du Logos exclut de son commerce l'initiateur de cette folle défection et ceux qui l'avaient suivi. Et celui donc qui avait été fait à l'image de Dieu, l'esprit plus puissant s'étant retiré de lui, est devenu mortel ; le premier-né est devenu démon, et ceux qui l'ont imité, lui et ses prodiges, ont formé l'armée des démons, et puisqu'ils avaient agi d'après leur libre arbitre, ils ont été abandonnés à leur sottise^ )) On voit combien la page de Tatien est éloignée du chapitre m de la Genèse-; — un seul mot rappelle le texte biblique: l'épithète çpcviiA(i)T£p(t) qui qualifie le chef des anges déchus fait penser au

1. Sur certaines difficultés de texte que présente ce passage, cf. mon commentaire.

2. Que la fin du ch. viii ne puisse contenir que le récit de la chute, et non une explication de l'origine (postérieure) de l'idolâtrie (pour Tatien l'une et l'autre vont de pair), c'est ce que prouvent assez : i» la place même de ce développement, qui venant après le récit de la création, et la phrase sur le libre-arbitre, ne peut raisonnablement avoir d'autre sens; 2^ la comparaison avec le ch. xx : [jLEToj/.iaGTjaav ol Baip.ov£ç, èÇwpiaôrjaav oà ol TcpioTo'xXaaTOi.

début de ce texte: b zï zz'.z ■^v zzz^'.[jaô-x-:zç TrivKov t(T)v Or^p{(ov. 11 ne peut y avoir de doute cependant (|ue, dans le chapitre vu, Tatien ne refasse le même récit ; ce cju il nous dit n'a rien de commun avec l'histoire des anoes amoureux des filles des hommes, telle qu'elle est contée au chapitre vi de la Genèse^ ni avec les légendes qu'a recueillies, en sa première partie, le lii^re d'Hènocli. Le morceau que nous venons de citer est donc certainement l'équivalent du récit biblique de la chute; il en est en quelque sorte le schème ; il semble que l'auteur n'en ait voulu garder que le sens général, effaçant toute la couleur et tout le détail. Cela ne serait point pour surprendre, car nous avons déjà vu que Tatien évite avec autant de soin que Justin la recherche l'occasion de citer textuellement l'ancien Testament. ^Nlais le sens général est-il même conservé ? — Les prédictions du Logos, les menaces et les promesses dont il est d'abord question, peuvent être l'équivalent, vague, mais suffisamment exact pour des lecteurs non initiés, de la défense de toucher à l'arbre de vie, et ne peuvent guère être autre chose \ Mais la chute est motivée non par la désobéissance de nos premiers parents, mais parce que, séduits par le premierné et le plus intelligent des anges, ils se sont laissés entraîner à le proclamer Dieu. Cela paraît tout à fait en contradiction avec le texte biblique. Pourtant Maran a déjà, avec quelque raison, semble-t-il, rapproché ce qu'avance Tatien d'un chapitre de la Coliortatiojle xxi",où l'auteur inconnu {et certainement postérieur à Tatien), après avoir rappelé que le Serpent dit à Adam et Eve : (( Vous serez comme des dieux », continue ainsi ^: « Chassés du Paradis et croyant qu'ils ne l'avaient été que pour leur désobéissance, ignorant donc que c'était ^ussi parce qu'ils avaient cru à des dieux qui n'existaient pas, ils transmirent aux hommes qui ensuite naquirent d'eux le nom des dieux. Ce fut là la première imagination fausse au sujet des dieux; elle eut pour principe le père du mensonge. » Chez l'anonyme comme chez Tatien, la

1. Au point où en est Tatien de son exposé, il est évident qu'il ne peut être question, comme le croirait volontiers qui lirait cette phrase détachée du contexte, des prophètes inspirés par le Logos.

2. Maran a d'ailleurs mal compris le texte de Tatien (et celui de la Cohortatio), parce qu il ne vent pas que l'origine de l'idolâtrie soit attribuée à Adam et Eve.

3. 'ExoXtjOc'vtc; toîvuv toO -apaOc'.'aoj, xai 0'o;a.£vo'. oià Tr;v -apaxorjv £x6£6Xf]a0at [xovTjV, où [xfjV c'Oo't:; oio'ti /.a'. Oeoj; fj.f, ovTa; i~£faOr,7av £lvai, tci tojv Ocôjv ovoma x.ai TOT; txcTà Ta'jia ï^ ajzÔy/ y£vo[i.£vO'.? àvOpai-O'.: -apÉooaav. AuTr] toi'v'jv TZpiôxT] TZipl Ôcôiv ^Icjor,; çavTa^'.a x~o -'jj •Ivj'j-o-j "aTpo; ip/i'/V £'jyr,y.'j'.a.

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chute est donc causée (au moins partiellement) par la faute d'idolâtrie, qu'Adam et Eve commettent en même temps qu'ils désobéissent (ce qui est particulier à Tatien, c'est l'idée que les premiers hommes proclament Dieu le chef des démons); et cependant l'anonyme n'a certainement pensé à aucun autre récit qu'au récit biblique; seulement, il l'interprète à sa façon. De même on a noté justement que pour Tatien, la chute du premier-né d'entre les anges (et de ceux d'entre les anges qui l'ont suivi) et celle des premiers hommes sont contemporaines. Mais, sur ce point, plus que sur tout autre, Tatien se sentait à l'aise pour interpréter le texte biblique, qui ne précise rien au sujet du serpent.

Il est donc possible — et même assez vraisemblable, quand on se souvient que Tatien écrivit un livre de Problèmes^, où il montrait certaines obscurités de l'Ancien Testament — que dans ce récit de la chute, si singulier à bien des égards, il n'ait eu d'autre source que le 3" chapitre de la Genèse, et qu'il ait voulu, d'une part, en éloignant tous les détails précis, transposer le vieux mythe juif en langage philosophique, et le rendre plus intelligible aux Hellènes, d'autre part, au moyen de certaines indications, faire entendre en quel sens il interprétait ce qui dans ce texte lui paraissait faire difficulté.

Après nous avoir appris la cause de la chute et l'origine des Démons, Tatien réserve pour plus tard les éclaircissements complémentaires qu^il donnera sur la nature de ces derniers. Allant toujours au plus pressé, il a d'abord h cœur de les faire voir à l'œuvre, d'expliquer comment ils ont établi par l'astrologie leur empire sur l'humanité. Je ne reviens pas sur les chapitres viii-xi, où la polémique domine. Avec le chapitre xir, Tatien commence l'exposé de ce qu'on peut appeler sa psychologie et sa démonologie.

Au chapitre iv, il avait déjà distingué deux sortes d'esprit (-v£j;j.a) ; il opposait en effet à Dieu qui est esprit (7:v£u[j.x ô 0s6;), l'esprit qui pénètre la matière (7uv£j[ji.a xè oit. -rj; jXy^ç Stvjxov, sXaxTov... Toj Gî'.oilpou ttvejixîcto-), et nous avons vu que cette dernière conception lui venait visiblement du stoïcisme. Au chapitre XII, il reprend cette distinction de deux sortes d'esprit, mais en se plaçant à un point de vue plus particulier : ce n'est plus

I. Sans doute après le Discours, où 11 fait allvislon à un ouvrage déjà composé, le TZcpi ^okov, et à un ouvrage en cours de publication, le Trpô; to'j; àTZOçprjvafjiîvou; -à -3pl OcO'j, mais non aux Prohlèines.

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