‹ Recherches sur le Discours aux Grecs de TatienChapitre 34 sur 90 · XVII. — Le discours de Tatien · texte numérisé non relu

XVII. — Le discours de Tatien

TATIE>

l'opposition du monde et de Dieu qu'il prend pour point de départ, mais l'analyse des divers éléments de la nature humaine. De là des dilîerences notables. L'esprit d'ordre inférieur porte le nom d'àme ', -i/j)^!^ ; l'esprit de l'autre ordre, « supérieur h l'Ame, est \imai:'e et la ressemblance de Dieu. Tous deux étaient chez les premiers hommes, de sorte qu'ils fussent d'une part matériels »

— c'est-à-dire parràme,qui n'est que l'esprit animant la matière^,

— u de l'autre, supérieurs à la matière, » — par le r.')Vj\xy. proprement dit. On doit se rappeler ici ce que Tatien avait déjà dit au chapitre vu des -ptoTiTiAaJTC'., les deux chapitres ne se comprennent bien que rapprochés l'un de 1 autre. Le Logos a créé l'homme « image de l'immortalité » ; l'homme est devenu « mortel, quand l'esprit le plus puissant s'est retiré de lui ». L'Esprit supérieur à Tàme est donc dans Ihomme non seulement un principe de sainteté, mais aussi un principe d'immortalité, d'à90ap7{a '^cf. ch. vu).

Dans la matière même, animée par l'esprit d'ordre inférieur, la 'br/r^ (esprit qui est également dans les astres, dans les anges, dans les plantes, dans les eaux, dans les hommes, chapitre xii, vers la fin), il y a divers degrés de perfection et d imperfection relatives. L'univers a des parties, de valeur inégale, comme sont les parties du corps humain ; mais en son ensemble, animé comme il lest, par la volonté du créateur, d'un esprit matériel (7:v£j[j.a':oç ÔA'.y.cj qui lui donne son unité, comme le corps humain il est harmonieux. L'organisation du monde est bonne, c'est la vie qu'on y mène qui est mauvaise ^ La véritable origine du mal est, nous l'avons déjà vu, et l'atien y revient sans cesse, dans le libre arbitre, dont les hommes et les démons ont fait mauvais usage. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il y a dans la matière des éléments meilleurs et des éléments inférieurs. De là une certaine obscurité dans le système ; en principe, Tatien maintient toujours que le mal ne peut venir de Dieu (or, la matière vient de Dieu),

1. Emplovc, mais seulement sous forme de comparaison, dès la fin du ch. iv (dans un passage altéré, dont le sens se devine, mais dont l'expression exacte est difficile à rétablir. Cf. suprà, p. 55 et commentaire, p. il 3, note 4)-

2. Tatien ne s'explique pas avec assez de précision sur la nature de Tàme, et en général du ~jiZ'j.y. ; mais la phrase citée dans le texte montre qu'il considère la 'lj'/y\ comme matérielle (quoique d'une matière ténue et ne tombant pas sous les les sens), de même qu'il la croit « mortelle en soi », ch. xiii. Cf. ce qui sera dit plus bas de la nature des démons. 11 est regrettable que Tatien n'ait pas exprimé ses idées sur ce sujet avec autant de précision que Tertullien dans le de Anima.

3. KoajjLOj [JL3V O'jv f, /.aTasx.c'jr, /.aX/;, to oà èv aÙTû T.okixiu^oL 'oa.\j\o'/, ch. xix.

RECIIRllCHES 67

et qu'il ne peut être produit que par la libre volonté de l'homme ou de l'ange ; en réalité, celui qui devait un jour condamner le mariage, la nourriture animale, etc., a toujours eu une défiance manifeste contre la matière. Ainsi nous savons que les démons ont été chassés du ciel à la suite de leur révolte. INlais, d'autre part, il nous est dit (chap. xii) : « Qu'étant formés de matière et ayant reçu l'esprit de la matière, ils sont devenus débauchés et luxurieux (tandis que les anges, restés fidèles, se sont tournés vers des éléments plus purs) ; eux, au contraire, ont choisi les éléments inférieurs de la matière et se conduisent en conformité avec elle^ » Cela est obscur; Tatien dit encore ailleurs (ch. xv) qu'ils n'ont pas « de chair, mais que leur substance est spirituelle (TTVSjixaT'.y/rj), faite comme de feu et d'air ». Le ::v£U[j.a 6X'.y,6v, ou la ^r/T^^y cette espèce de rv£î3;Aa inférieur que Tatien oppose au 7:v£îj|xa divin, est donc matériel ; c'est une matière ténue comme le principe igné des stoïciens. ]\Iais si les démons sont ainsi faits de matière, ce n'est pas, on le voit, des éléments inférieurs de la matière qu'ils sont originairement formés, bien qu'ils soient encore appelés quelques lignes plus bas, dans ce même chapitre, (( des reflets (ou des rayonnements) de la matière et de la méchanceté », TYj^ yàp "jXy;ç 7,a\ 7:ovr^p{aç E'.sW Q:7ra'JYajy.aTa. La véritable pensée de Tatien semble donc être que c'est après leur déchéance que les démons se sont rapprochés de ces éléments inférieurs, avec lesquels ils s'allient pour accomplir leur œuvre de malice. « Chassés du ciel, ils vécurent désormais avec les bêtes qui rampent sur terre, nagent dans les eaux, avec les quadrupèdes des montagnes^. » (Chap. ix.) — « Avec l'aide de la matière inférieure (jay] Tf^ /.àio)) ils combattent contre la matière semblable h eux. » iNIais certaines des expressions que nous venons de reproduire pourraient faire croire qu'il entend que la méchanceté des démons provient de la matière dont ils sont formés ; elles indui-

1. Il est à noter qu'à la fin de tout ce développement, où la théorie du rrvîij'jLa, qui anime la matière, a des affinités visibles avec le stoïcisme, où la démonologie de Tatien est peut-être intluencée aussi par les idées qui couraient chez les Hellènes sur la nature des démons, Tatien proclame au contraire qu'il n'avance rien, « kno auvxàÇtto; cîooicjtixfj; », mais qu'il ne fait que répéter une révélation divine (Osio-ipa; ùi Tivo; £/.ocov7fa£'o; Aoyo'.; xaTa/pwtxivtov).

2. Ajo -vcû'jiaTtov oiaçiopà;... wv tÔ ;j.sv -/.aXiixai 'l-i/r'^, ch. xii. Cf. p. 64, note 2.

3. Tatien pense, sans doute, à des récits bibliques (le serpent du Paradis), ou évangéliques (les démons dans le troupeau de porcs), comme aussi au culte des animaux. Cf. Ponschab, p. 26.

sent aisément à penser que la matière (ou plus exactement certains de ses éléments) est mauvaise en soi et source du mal.

La théorie de Tatien sur 1 àme du monde rappelle le stoïcisme. Ce qu'il dit, au contraire, de TEsprit divin fait penser parfois au gnosticisme, h un gnosticisme atténué et rendu inofi'ensif. Nous avons vu que privé de l'Esprit Thomme n'a plus que l'àme. Le chapitre xiii débute par Tadirmation que cette âme n'est pas immortelle ; livrée à elle-même, elle est mortelle ; mais elle peut recevoir de Dieu l'immortalité. Cette doctrine nous est déjà connue, puisque, en racontant la chute, Tatien nous avait enseigné que l'homme devint alors mortel, l'esprit (l'esprit supérieur, divin) s'étant retiré de lui. Le salut pour l'homme, c'est donc de rentrer en possession de l'esprit. L'esprit l'avait abandonné, et Lame, laissée seule, s'est égarée à la poursuite de faux dieux. Il faut que l'àme soit réunie de nouveau à l'esprit divin, pour former avec lui « le couple selon la volonté de Dieu » (-:y;v •/y-ri Oîèv TJOY{av ; cju-jv-a = couple ou attelage, chap. xv). L'âme, qui n'est pas simple, mais composée, répandue dans tout le corps, où elle sert de lien à la chair (ossp.èç -:*?;; zxpy.hç '^'jyfi, ib,)y qui est mortelle, on le sait, ne donne par elle-même à l'homme qu'une supériorité, sur les animaux, supériorité de peu de prix aux yeux de Tatien: le don de la parole articulée \ L'homme n'est vraiment homme que quand il s'est évadé de l'humanité et a fait retour a Dieu, c'est-à-dire quand il s'est détaché de la matière. « Le monde nous attire, et par faiblesse nous recherchons la matière, w (Chap. xx). « C'est avec la matière que les démons nous combattent. » (Fin du chap. xvr. Cf. supra). Quand cette œuvre de purification est accomplie, quand notre corps avec Lame qui l'unifie, est devenu pareil à un temple, Dieu veut y

I. Les stoïciens définissaient l'âme : zv£Û;jLa ajia.çjTOv f,[j.Tv ajvs/s; "avrl T(o 'jft'i'i.x-.'. o'.Tj/.ov (Chrysippe, dans Galien, Hipp. et Plat. Placita, éd. Kûhn, V, 287), ce qui est en somme identique à la définition de Tatien. Elle était aussi pour eux multiple, -oÀu;a.cpT|ç, et composée de huit parties (l^seudo-Plutarque, Placita, IV, /i) : les cinq sens, la parole ('fovr^f./.o'v), la faculté génésique, et rf,y3!jLOvr/.ov. Tatien met à part rf,Y£;j.ov'-/.ov, qu'il remplace par le -vsjjjLa, Les cinq sens et la faculté génésique étant communs à l'homme et aux animaux, le premier ne se dislingue alors des seconds que par la parole (svapGpo; çwvrj chez Tatien = ça)vr,-:'-/.ov chez les stoïciens). — Comment Tatien a pu, après sa conversion même, subir encore l'intlucncc du stoïcisme en ces matières, on le comprend sans trop de peine quand on voit que TertuUien (^Dc Anima, ^ ), tout en combattant les mêmes théories des philosophes du Portique, déclare cependant qu'elle?; ont quelque affinité avec celles du christianisme (Stoïcos .. qui s[)iritum prœdicantes animam pxue nobiscum..S)

faire sa résidence, par l'interiiiédiairc de l'esprit divin. L'homme redevient ainsi V image et la ressemblance de Dieu\ Il a reconquis la sainteté et l'incorruptibilité.

L'âme, la 'b'Jyr^ de Tatien est conçue, en somme, par lui (cf. p. 68, note i) sur le modèle de celle que décrivent les stoïciens^, mais en mettant h part rY;Y£;x:v'.7.:v, dont l'Esprit, le rvsjij.a, tiendra la place. Dans la conception qu'il se fait du TrvEOjj.a, entrent des éléments divers. Certains viennent de l'Evangile de Saint-Jean, comme en ce passage (chap. xiii) : u L'âme en elle-même n'est que ténèbres, et il n'y a rien en elle de lumineux. C'est là ce qui a été dit : « Les ténèbres ne comprennent pas la lumière. )) (saint Jean, I, 5.) Car l'âme n'a pas sauvé elle-même l'esprit ; mais elle a été sauvée par lui. Et la lumière a compris les ténèbres en tant que la lumière de Dieu est son Logos, et que l'âme ignorante est ténèbres ^. » D'autres dérivent du platonisme,

1. Voici comment Tatien explique (ch. xv) cette union de lame et de l'esprit : « Ce qu'il faut dire maintenant, c'est ce que signifie : image et ressemblance selon Dieu. Ce qu'on ne peut comparer ne peut être rien autre chose que l'être en soi ; ce qu'on compare n'est rien autre chose que l'analogue. Or le Dieu parfait est sans chair, et l'homme est chair ; l'âme est le lien du corps, et le corps le contenant de l'âme. Que ce composé soit comme un temple, et Dieu voudra y habiter par le moyen de l'esprit supérieur. » Sur le sens du mot Tzpî^OcJciv, dans l'expression O'.à ToD -^saosjovTo; -vcjrxaTo;, cf. Ponschab, p. 29. Le même critique (jb.^ veut que l'on traduise dans ce passage ajy/.pîvc.v avec le sens de combiner, non de comparer; d'ovi tÔ âTjy/.piTOv, ce qui ne peut se combiner avec rien, l'être en soi ; xo ajv/.oivô'jLSvov, ce qui peut se combiner (ici avec l âme), l'esprit. Le sens est bien que l'homme n'est l'image de Dieu que par l'intermédiaire du Saint-Esprit; mais les mots àajv/.p'.TOv et ajy/.p'.voaôvov, employés pour expliquer i\yS>ri et OfjLOÎojji;, ne paraissent pouvoir être rendus que par : ce qui peut se comparer, ce qui ne peut pas se comparer. Du reste, Tatien ne parle jamais d'une combinaison de l'âme et du Saint-Esprit; il [)arle àeXQ?, atteler ou les rtcco///j/e/' ensemble. Su^uyia, ^c'jYvjvai sont les expressions dont il se sert ; et elles ne sont pas équivalentes à a'jyy.p'.'j'.;, Tjv/pîvc'.v. — Maintenant, après avoir dit de l'Etre en soi qu'il ne peut être comparé à rien, Tatien eût pu être embarrassé si on l'avait pressé d'expliquer la formule qu'il a employée auparavant, au ch. xii, quand il a défini l'esprit (l'esprit de l'ordre supérieur) : Qio\J îîzcov xaî 'o'xO'.m'j'.^.

2. Tatien renvoie à ce propos à son traité -;p'. rwojv. Cet écrit pouvait contenir, comme tous les chapitres correspondants du Discours, des idées stoïciennes ; mais on ne peut croire, avec Ponschab (p. 16), qu'il fût antérieur à la conversion de l'auteur, qui ne pourrait, s'il en était ainsi, en invoquer le témoignage après cette conversion.

3. On notera la même confusion entre le logos et le -vsCîaa que nous avons signalée chez Justin, p. 69, n. 3. — Il est difricile de rendre exactement le verbe ■/.aTaXa;j.6âvfx), qui signifie d'abord dans : f, a/.of'a to çoj; oj y.xzccXy.'x^jX'n'., les ténèbres ne reçoivent pas la lumière, ensuite dans : xô çw; Trjv a/.OTÎav /.aT£- Xaocv, la lumière a pénétré les ténèbres.

yO TATIE> LE DISCOURS AUX (.RECS

comme en celui-ei : « L'aile de Tàme, c'est l'esprit parfait, dont elle se dépouilla par le péché; après quoi, elle se blottit à terre comme un poussin, et déchue du commerce avec le ciel, elle eut le désir de participer aux choses inférieures. » (Chap. xx.) — D'autres enfin ne sont pas sans afTinité avec des doctrines que nous retrouvons dans les principaux systèmes gnosti(jues ^ ; ainsi raccouplement [z-j'Ç-j-^'ix) de l'àme et de l'esprit divin; et cette autre idée que l'àme, après avoir perdu l'esprit qu'elle ne voulut pas suivre (après l(i c/tiite), garda comme une « étincelle », à'vaujjjia, de sa puissance ; la division des hommes en deux classes ; les ^'jy^i- 'Aci, et ceux qui ont Tesprit (chap. xv et xvi. Tatien n'emploie pas, pour l'opposer à 'Ijy.'Azi, le terme de 'jrvEjij.aT'.y.Gi ; il emploie des périphrases comme cl ■rvEj;j.aTL 0£cj opGjpcJ;jL£vc'.) ; et, par suite, l'allirmation que l'esprit n'est pas en tous les hommes (chap. xiii), mais seulement chez certains justes. Mais tous ces divers textes sont gnostiques peut-être plus encore par l'expression que par le fond, et les doctrines qu'ils rappellent sont ici présentées de telle façon qu'elles ne peuvent être considérées comme absolument contraires à l'orthodoxie.

La transformation de l'àme qui nous permet de rappeler en nous l'Esprit, la conversion du pécheur, se fait par le repentir p^sTavc'.a. « C'est par le repentir que la vocation leur est donnée », Stà [;-ETavs'a; v.\f,ziz ajTcT; ozoiopr'.xi, chapitre xv, à la fin. L'effet immédiat en est, comme nous l'avons vu, que l'on se détache de la matière ; et Tatien insiste plus volontiers sur cette conséquence que sur la révolution intime qui la précède et la cause ; en quoi se montrent ses tendances ascétiques, qui finirent par le porter chez les Encratites ; ces tendances pouvaient être suspectes en son temps et n'eussent surpris personne deux siècles plus tard, après l'apparition du monachisme. La remarque en a été faite souvent déjà très justement.

La Syzy^ie de l'àme et de l'esprit ramène l'homme à l'état où il était avant la chute : il redevient pur et immortel. Quel est cependant, après la mort, l'état de l'àme, soit vertueuse, soit pécheresse? Cette àme est mortelle, quoique capable de recevoir l'immortalité. « Quand elle n'a pas connu la vérité, elle meurt et se dissout avec le corps, pour renaître ensuite à la fin du monde et recevoir avec le corps, par le châtiment que Dieu lui réserve,

1. Voir, dans l'index de Schwartz, au mot -vsOjxa, un choix de rapprochements auxquels on pourrait en ajouter d'autres.

Page 1