Sur ce passage, cf. suprà, p. G", noie
est vrai, mais c'est qu'eux-mêmes sont tombés sous l'empire des mêmes passions que nous, on le voit par l'exemple des dieux d'Homère. Dès lors ils n'ont plus cessé de travailler à nous nuire : ils avaient, dès la tentation du premier homme (chap. vu), inventé l'idolâtrie ; ils n'ont cessé de la répandre dans la suite ; ce sont eux que l'on retrouve sous le masque des dieux païens, et leur chef est assimilé à Zeus ([j.eTà tcj r^'{0'JlJ.ho•J ajTwv Atôç, chap. viii). Ils ont surtout imaginé l'astrologie et la magie qui assurent plus que toute autre chose leur pouvoir sur nous.
Dans l'idée qu'il se fait des démons, de leur action et de leur nature, Tatien a probablement été influencé assez fortement par Justin*; car, en dehors du passage relatif à Crescens, il n'a cité nominativement son maître que sur ce sujet (chap. xviii, la comparaison entre les démons et des brigands). A-t-il également, tout en les combattant, conservé à son insu quelque chose des idées courantes chez les philosophes contemporains ? Cela ne paraît pas invraisemblable. Car j'ai fait déjà la remarque" que Tatien semblait parfois tout près d'attribuer la nature mauvaise des démons à la matière dont ils sont formés ; et très probablement il y a de sa part, en cette question, non seulement quelque impropriété ou obscurité d'expression, mais quelque incertitude de pensée. Cependant cette pensée paraît bien être en dernière analyse que les démons, dont la déchéance n'est provenue que de leur libre- arbitre, ont ensuite fait alliance avec la matière, pour corrompre et dominer l'humanité. Encore leur pouvoir ne s'étend-il pas sur toute la matière ; car ils ne peuvent mettre le ciel à leur service (l'attirer à eux — y.aOsAy.s'.v — par des pratiques magiques) ; ils ne peuvent se servir contre nous que de la matière inférieure (terrestre, ty] -ax-iù, par opposition au ciel. — Fin du chap. xvi).
Tels qu'ils sont, ces démons, faits d'éléments aériens et ignés,
1. Par l'enseignement de Justin ou par la lecture de ceux de ses ouvrages que nous avons perdus, car on ne retrouve ni dans les Apologies, ni dans le Dialogue, la comparaison que Tatien déclare lui emprunter (ch. xviii).
2. Cf. suprà, p. 67. Le scoliaste (Aréthas), à propos du ch. xii (p. i3, lignes i5- 20, Schw.) trouve une influence platonicienne dans la distinction entre les anges et les démons fondée sur la dilTérence des éléments matériels dont leurs corps sont formés. Mais cette phrase curieuse est très embarrassée et très obscure ; Tatien semble bien dire d'abord que la cause de la malice des démons est dans la constitution de leur corps (aja-r^çiv £^ j/vT); XaÇdvTî; x.Trjaaasvoî TS 7:v3'j|j.a -ô à-' aùrr^;) ; mais il se reprend aussitôt pour dire qu'ils ont choisi (£7i'.X£^â|jL£V0'.), la matière inférieure, comme les anges restés fidèles se sont tournés (TpaTîsvte;) vers la matière la plus pure.
74 TATIEN Li: DISCOURS AUX GRECS
et incessamment appliqués à leur œuvre de mal, ces démons peuvent être vus par les fidèles, par ceux qui ont reçu l'Esprit et en qui il habite. Au contraire, les psychiques ne sont jamais par eux-mêmes doués de ce pouvoir. Mais quoique Tatien ait commencé par dire (ciiap. xv) (ju'en consé(juence jamais les démons ne sont vus par eux, il se corrige au chapitre suivant (chap. xvi) en admettant qu'ils les voient quand ceux-ci veulent se révéler à eux; et il le faut, en effet, pour expliquer les cas de possession, les songes, dont il parle un peu plus bas (chap. xviii). La supériorité des fidèles est qu'il leur est donné de voir les démons malf^ré ceux-ci.
Quel est l'avenir réservé aux démons ? Tatien, exposant comment riiomme se libère de leur tyrannie et assure son salut, est conduit à se poser cette question (chap. xiv. Cf. ch. xii). Les démons ont, en apparence, un avantage sur les hommes : c'est leur immortalité'. Mais cet avantage tourne h leur détriment. Déjà, tant que dure ce monde, comme eux-mêmes ne cessent de durer, alors que les hommes s'évanouissent après une vie brève comme un songe, ils surpassent par le nombre infini de leurs péchés la perversité de leurs adorateurs ; la perpétuité de leur existence « fait s'épanouir », âcavOsiv, plus largement toutes les formes de leur malice. Ils semblent vivre et ils ne font, en réalité, qu'œuvre de mort ; chaque fois qu'ils induisent l'homme à pécher, ils meurent eux-mêmes (la mort est ici une mort au sens moral, la mort du péché). A la fin du monde, ils conserveront leur immortalité, mais ce sera désormais l'immortalité du châtiment ^ En attendant, Dieu les laisse se livrer à tous leurs excès [hnpoTf) jusqu'au jour du jugement (chap. xii).
On retrouverait aisément, chez les autres apologistes du II® siècle, des idées analogues sur l'œuvre des démons et sur les moyens qu'ils emploient pour y travailler. Mais on ne retrouverait pas facilement un essai aussi vigoureux — malgré les tâtonnements que je n'ai pas négligé de signaler, — pour définir leur nature. Il ne peut être douteux que Tatien n'ait été animé d'un très vif désir d'opposer une théorie chrétienne sur ce sujet à
1. Ch. XIV, ©vTjTxojj'. [j.£v oJv ojpào'oj:; aa^xô; Yàpàao'.poùat. (Ils sont cependant matériels, nous l'avons vu.) Cf. à la fin du môme chapitre ~ô ol-v.oo'j tt^; ptoTr^To;.
2. La phrase du chapitre xiv oii cet avenir des démons est défini est malheureusement très altérée. Cf. commentaire, p. 126, note 3, et 127, note i. Le sens général n'en peut être cependant douteux.
celles que les platoniciens de son temps (par exemple Plutarqiie) prenaient tant de plaisir à édifier. C'est le même sentiment qui l'a poussé à dessiner les premiers linéaments d'une psychologie chrétienne, pour l'opposer h la psychologie stoïcienne, et s'il n'avait pu accomplir cette première tache qu'en conservant, fût-ce inconsciemment, dans son propre système, certains éléments de celui qu'il voulait ruiner, ce n'est qu'à la même condition qu'il a pu entreprendre la seconde. De là vient aussi qu'il n'a réussi qu'imparfaitement dans l'une et dans l'autre, et qu'il ne lui a pas été possible d'éviter partout l'obscurité ou la contradiction.