CHAPITRE YII
LES LACUNES DE l'aPOLOGIE DE TATIEN, ET COMMENT ELLES s'expliquent.
Ceux qui, h partir du iv*' sit^cle, ont lu le Discours de Ta lien, ont dû être frappés, comme l'était Aréthas, comme nous le sommes nous-mêmes, de tout ce qui, dans les chapitres d'exposé dogmatique, est médiocrement en accord avec l'orthodoxie, telle qu'elle fut définie depuis Nicée. Mais les écrivains chrétiens des générations immédiatement postérieures à celle de Tatien, à la fin du 11'' siècle ou au in% y admiraient, au contraire — quelles que fussent les erreurs où il était tombé plus tard — la vigueur avec laquelle il avait combattu pour la divinité du Christ. C'est ce sentiment qu'exprimait l'auteur anonyme cité par Eusèbe ^, lorsqu'il célébrait ces écrits antérieurs au temps du pape Victor « qui furent composés à l'adresse des Gentils pour la défense de la vérité, et contre les hérésies contemporaines, je veux dire ceux de Justin, de Miltiade, de Tatien, de Clément, et d'autres en grand nombre, chez tous lesquels la divinité du Christ est proclamée (Oîc/wYsTTa' b Xp'.sTÔ;). Bien que, comme nous l'avons vu, il soit possible, sans aucun parti pris, de relever dans le Discours un assez grand nombre de passages où certaines des opinions particulières de Tatien semblent tout au moins contenues en germe, il est incontestable d'autre part qu'en aucun d'eux l'auteur n'oppose directement sa doctrine à celle de l'Eglise, et on s'explique assez facilement que l'œuvre, en son ensemble, n'ait pas cessé d'être lue et admirée par les catholiques. Ne peut-on cependant, outre ces textes suspects, y noter d'autres indices de cette indépendance d'esprit qu'en tout temps Tatien a dû avoir assez grand'peine à réprimer ? Quand on compare le Discours (j'entends surtout en sa partie dogmatique) aux Apologies de Justin, n'y remarque-t-on pas quelques lacunes qui surprennent? Si vraiment ces lacunes s'y remarquent, comment s'expliquent-elles ?
Tatien, en suivant les traces de Justin, a fait un effort vigoureux pour approfondir et systématiser la doctrine chrétienne sur le Logos. Mais le Christ historique, 1(3 Jésus réel n'apparaît pas chez lui, et c'est h peine s'il a fait une allusion à l'incarnation, et une autre à la passion. Le nom de Jésus, celui du Christ ne sont même pas prononcés une fois dans le Discours. L'allusion à Tincarnation n'est point dans l'exposé théologique qui se trouve au début du discours, mais est introduite assez maf et comme de biais, au chapitre xxi, pour amener un bref développement, sur le thème que voici : la mythologie grecque nous parle de dieux qui ont pris la forme humaine (Athéné se métamorphosant en Déiphobe. IliadeyXxii, 226), ou ont vécu parmi les hommes (Apollon chez Admète); les Grecs ne doivent donc avoir aucune répugnance à admettre la divinité du Christ \ L'allusion à la passion est jetée aussi en passant, à la fin du chapitre xin, dans une phrase sur les prophéties. L'une comme l'autre se prêtent h des interprétations diiïerentes et ne nous révèlent pas du tout comment Tatien concevait la divinité du Christ. Quand il dit (ch, xxi) : cj yàp ;j.ojpa{v:[j.£v, àvGps^ ''EXat^vî;, ojoÏ Xr,po'j^ à-aYYÉAAc;j-£v, 0£bv àv àvOpoj-CJ [J-opyi) Ysycvévai y.aTaYysAAcvTîç, ou quand il appelle le Saint-Esprit (ch. xiv) : Tcv o'.ay.cvsv tcu ttekCvBotc; 0£Ou, il s'exprime comme pourrait le faire un Sabellien ou un Docète qui ne reconnaîtrait pas le Fils^ comme personne distincte.
A-t-on le droit cependant, en partant de ces expressions vagues, qui admettraient à la fois une interprétation conforme à l'orthodoxie et l'interprétation contraire, et que Tatien n'a nulle part commentées lui-même, d'en induire qu'il professait sur l'incarnation des opinions hérétiques ? Assurément, on ne peut nier que ces formules et que le silence observé par Tatien sur toute la vie terrestre de Jésus, n'aient quelque chose de suspect. Tatien, après sa rupture avec l'Eglise, a-t-il professé le docétisme? Irénée ne nous le dit pas, et on peut discuter sur la valeur du texte où saint Jérôme [in Ep. ad Gai . 6, 8, — cf. Schwartz, p. 5o) l'assure, si, comme il est probable, — on doit lire dans le texte Tatianus el non Cassianiis. Mais le docétisme serait assez bien en harmonie avec l'ensemble des doctrines qui sont attribuées à Tatien devenu hérétique, et il se pourrait que dans le Discours
1. S'JV/.pîvaTS TO'j; [jljOo'j; •j|j.c7jv "oT; f,!jL£Ti;:o'.; ô^rjYr^'j.a'jiv. Cf. Tertullien (^Apolog., XXI). Recipite intérim hanc fabulam ; similis est vestris.
2. Le terme Tto; n'est jamais non plus employé dans le Discours.
se trahît tléjn, par les réticences que nous venons de signaler, une tendance h l'adopter. D'autre part, comme nous l'avons dit, rien dans le Discours n'indicpie encore une rupture nette, déjà accomplie, avec l'Eglise. Il faut donc rechercher si d'autres raisons ne pourraient pas, soit expliquer à elles seules, soit contribuer à expliquer pourquoi Tatien s'est exprimé avec si peu de précision sur la venue du Los^os parmi les hommes, lui qui, acceptant et citant volontiers l'Evangile de saint Jean, y lisait, de quelque façon qu'il interprétât cette parole, que « le Verbe s'est fait chair ».
Dans le chapitre xxxr, au moment où il va commencer à démontrer l'antiquité de Moïse, Tatien explique la méthode qu'il va suivre : « Je ne demanderai pas le témoignage des nôtres (des chrétiens), mais j'aurai plutôt recours h l'aide des Grecs ; car la première méthode serait absurde, puisque vous ne pourriez l'admettre^; si au contraire je parviens à établir ma démonstration selon la seconde, j'aurai fait une chose admirable, en combattant contre vous avec vos propres armes et en vous empruntant des arguments sans réplique. » Je reviendrai sur cette dernière partie du Discours, la seule qu'il nous reste encore à étudier. Il nous faut en retenir que Tatien tient grand compte de l'état d'esprit du public auquel il s'adresse. Tantôt instinctivement, tantôt par l'effet d'une volonté réfléchie, les apologistes se sont tous, en quelque mesure, préoccupés de trouver des points de contact avec leurs adversaires, de leur parler le langage qu'ils les croyaient le plus capables de comprendre. Mais la nature et la proportion des concessions qu'ils font ainsi à leurs adversaires varie selon le caractère et le tempérament de chacun d'eux. Justin, avec cette sincérité profonde qui le fait aimer, ne met en œuvre aucun artifice pour se rapprocher des païens ; il tient encore à eux par un lien, puisqu'en devenant chrétien, il n'a pas cru abjurer la philosophie platonicienne, mais trouver dans le christianisme une doctrine qui la couronne et la complète, et qui se fonde sur la garantie de la parole divine, de ce OeXoq "Kôyoq auquel Platon luimême, à certaines heures, semblait aspirer". Mais cette même
1. Sur le texte de ce membre de phrase, et la leçon jç'ujj.wv que j'ai acceptée, cf. p. 1/47, noie 3.
2. Phédon, p. 78 d. — Justin, Âp.. II, i3. Xoiaiiavô; sj^sOfjva'. xa- c'j/0|j.cvo; /.aï -a-xaâ/oj; àyo)V'.i^o;xîvo; (j'j.oXoyù'), 0'j/ oti àXXoxp'.a liii xà IIXaTOJvo; oi.oayfj.aTa TOJ Xo'/JTCij, àXX' OTi où/. è'jTt Tzxy-zri ofxoia. — Au chapitre xir, se trouve le membre de phrase /.al yàp aùxoç èyc-j, toI; IlXaToivo; ■fx'.oia) o:oây[j.aaiv, que l'on cite sou-
sincérité de Justin lui impose, comme un rigoureux devoir de conscience, l'obligation de ne dissimuler h ceux qu'il voudrait convertir aucune partie de la doctrine, aucun trait essentiel de la discipline et de la vie chrétienne, aucune des raisons qui l'ont déterminé à croire. Or, s'il croit, c'est parce qu'il estime que l'accomplissement des prophéties est une preuve irrésistible. De là vient qu'il a transcrit dans son apologie, en les commentant, les textes des prophètes qui lui ont paru décisifs. Mais il y avait assurément là quelque chose d'assez étrange. Pouvait-on vraiment espérer qu'un empereur, qu'un païen éclairé quelconque, comprendrait quelque chose à ces oracles obscurs, traduits en un grec barbare, et débrouillés à l'aide d'une exégèse au moins discutable ? Les apologistes postérieurs à Justin ne pouvaient manquer de le sentir — quoique Athénagore ait en somme procédé encore comme lui. Considérons ce qu'a fait Tatien. 11 semble au premier abord qu'il se préoccupe beaucoup moins que Justin de ménager ses lecteurs (ou ses auditeurs), car il ne cesse de les injurier, de les brutaliser, de les scandaliser. Mais ce n'est là qu'une première vue des choses, incomplète et par suite fausse. Dans tout son exposé dogmatique, Tatien paraît bien s'imposer de faire le moins possible un appel direct aux textes chrétiens, sinon de s'en abstenir absolument, comme il promet de le faire, et comme il le fait dans sa discussion chronologique^ En effet, il cite bien l'Evangile de saint Jean ; il fait bien plusieurs allusions aux Epîtres de saint Paul ; mais tout cela brièvement, et en passant. Dans un chapitre curieux et dont l'interprétation est particulièrement difficile — le texte le plus obscur du Discours, selon Ilarnack (ch. xxx), — il développe un thème emprunté à l'Evangile de saint Mathieu (xiii, 44), mais en termes volontairement énigmatiques.
vent isolement pour prouver que Justin était resté |)latonicien après sa conversion ; le fait est exact, mais le texte invoqué ne le prouverait pas — si d'autres ne le faisaient à sa place — car dans cette phrase, le participe présent yaio'ov, comme ceux qui suivent (^â/.oJojv, ôpôiv) équivaut à un imparfait, et le sens est au temps où j'étais platonicien, quand j'entendais répéter les calomnies contre les chrétiens, quand je les voyais si courageux devant la mort, je me disais qu'ils ne pouvaient être des méchants.
I. Il est curieux de noter qu'en général ce soient ceux des apologistes qui attaquent le paganisme avec le plus de violence qui en môme temps réduisent au minimum l'exposé de la doctrine chrétiennes. Ainsi Minucius Félix, dont les ch. xxixxiii sont très analogues aux chapitres de polémique chez Tatien et proviennent certainement, comme l'a hien dit Harnack, de sources semhlables et qui a presque réduit le christianisme à un monothéisme philosophique.
8o TATIE-N — LE DISCOURS AUX GRECS
et pour aboutir h cotte conclusion. « Disons cela pour ceux qui partagent nos croyances [r.pzz -.zjz r/j.cov c'./.£{cjç); quant à vous Grecs,... » ; suit une phrase de pure poléniicjue. Cette réserve indique bien que Tatien n'a pas voulu exposer aux Grecs la doctrine toute pure du christianisme, ni citer TEvangile textuellement comme Justin. La discipline du secret expliquerait qu'il n'eût pas, comme ce dernier, décrit la liturgie chrétienne : les cérémonies du baptême, la réunion du dimanche, la célébration de l'Eucharistie. Elle n'expliquerait pas qu'il n'eût pas h l'exemple du même Justin développé l'argument des prophéties. Ce n'est certes pas qu'il n'y attachât pas autant d'importance que son maître. Car lorsqu'il nous raconte sa conversion, il ne manque pas de nous dire que lui aussi fut conduit à la foi par la lecture de l'Ancien Testament'. « Il m'advint de rencontrer des écrits barbares, d'une antiquité plus haute que les doctrines des Grecs, d'une inspiration plus divine que leurs erreurs ; et il m'advint de croire en eux à cause de la simplicité du style, du naturel des narrateurs, de la claire explication de la création du monde, de la prédiction de Caçenir, de l'excellence des préceptes, du gouvernement de l'univers par un seul. » (ch. xxix à la fin). Un texte plus intéressant encore peut-être à ce point de vue est déjà au chapitre xii. Au milieu de l'exposé de sa doctrine sur les deux sortes de7:vsîj;j,a, Tatien s'arrête pour nous dire : « Le détail de tout cela, on pourra le comprendre si l'on ne rejette pas, par fol orgueil, les divines révélations, qui mises par écrit dans la suite des temps, ont rendu parfaitement pieux ceux qui les écoutent. » Il est donc clair que Tatien a eu l'idée nette que son Logos ne pouvait être, ne devait être qu'une exhortation à la foi un -zz-zir.-'.-Abz') ; et non un exposé delà doctrine. S'il n'a pas traité ex professo des prophéties, c'est donc très vraisemblablement qu il a cru qu'auparavant il y avait autre chose à faire : disposer ses auditeurs ou ses lecteurs, en ruinant leurs anciennes crovances, en leur inspirant l'attrait de la croyance nouvelle, à demander, à recevoir un enseignement plus précis. C'est ce que confirment les paroles par lesquelles il termine son Discours : « Je m'offre à vous, je suis prêt à examiner avec vous mes doctrines, sans vouloir renier jamais la discipline selon Dieu. »
1. Cf. au début du Dialogue la conversation de Justin avec le mystérieux inconnu qu'il rencontra dans la solitude.
2. Cf. ce que j'ai déjà dit, p. '\i, des rapports que présente le Discours avec le genre des Protreptiques.
RKCHEUCHES 8l
Peut-être, comme j'en ai déjà émis l'hypothèse, les différences si sensibles qui distinf^uent le Discours des Apologies de Justin, proviennent-elles aussi, en quelque mesure, de cette indépendance d'esprit, de cette originalité à la fois naturelle et voulue qu'on doit reconnaître \\ Tatien ; peut-être n'a-t-il pas voulu répéter ce que son prédécesseur avait dit. Ce n'est là toutefois qu'une conjecture assez incertaine. 11 est certain au contraire qu'en tout cas il s'était assigné une tache notajjlement difierente de celle qu'avait assumée son maître, et il devait se sentir obligé d'y adapter sa méthode. C'est ici plus que jamais l'occasion de se souvenir que son Discours n'est pas proprement une Apologie. C'est une Exhortation, — je ne trouve pas de terme plus exact, — adressée aux païens, comme les philosophes en adressaient aux profanes, pour les ébranler dans leurs vieilles croyances, et jeter, s'il est possible, en leurs cœurs, le germe d'une foi nouvelle. De là vient que les thèmes essentiels dans une Apologie proprement dite, — la discussion sur la légitimité des poursuites exercées contre les chrétiens, la réfutation des bruits calomnieux qui couraient sur leur compte, — s'ils ne sont pas absolument absents du Discours, n'y trouvent cependant presque aucune place; il n'y est fait que de rares allusions introduites de biais et comme par acquit de conscience.
xvri. — Le discours de Tatien.