CHAPITRE YIII
l'argument chronologique
S'il est permis de penser que Tatien a voulu faire preuve d'originalité en omettant de parti pris certaines questions que Justin avait, au contraire, traitées avec prédilection, cette opinion n'a, je l'ai reconnu, que la valeur d'une conjecture. Toutelois, l'étude des derniers chapitres du Discours peut contribuer tout particulièrement à lui donner quelque force. Il est déjà bien curieux de voir comment est introduit ce développement formé par les chapitres xxxii, xxxiii et xxxiv, dont la partie principale est le Cataloi^ue (les statues. Nous avons vu que le point de départ en est l'opposition des mœurs chrétiennes et des mœurs païennes. Ce morceau tient, dans la dernière partie du Discours, à peu près la place que tenait dans la i""*^ Apologie de Justin, la belle peinture de la discipline chrétienne ^ On est donc quelque peu tenté de croire que 1 atien s'est ingénié — beaucoup trop ingénié — à renouveler le thème que lui fournissait Justin. ]\Iais je crois qu'on est conduit encore plus directement à la même considération par l'examen des chapitres consacrés à l'établissement d'une chronologie comparée de la civilisation grecque et de ce que Tatien appelle a notre philosophie », c'est-à-dire la civilisation judéo-chrétienne. C'est ce qui dans son œuvre a paru le plus original à ses successeurs ; ceux-ci, depuis Clément d'Alexandrie jusqu'à Eusèbe n'ont pas cessé d'en louer l'importance et la nouveauté. Or, n'y a-t-il pas là l'exemple le plus topique qui nous permette de juger à la fois comment Tatien dépend de Justin et est indépendant de lui, le continue et le dépasse ? Justin n'a pas négligé d'affirmer que Moïse était plus ancien que les moralistes,
I. Réduites à cela, les réflexions de Kukula (cf. siiprà, p. 48) ne sont pas sans justesse, si elles sont tout à fait insuffisantes pour établir un lien logique entre ces chapitres et la discussion chronologique et justifier la composition de la dernière partie du discours.
les historiens ou les poètes de la Grèce, et il a admis que les philosophes grecs lui avaient beaucoup emprunté ' ; il a même fait entre le Timèe et la Genèse les rapprochements les plus étranges ^ Mais Justin admettait en même temps (juc, par les seules forces de la raison, les Grecs avaient pu atteindre quelques vérités fragmentaires et imparfaites ; il admettait que le Lo^os, s'il ne s'est révélé tout entier qu'en s'incarnant, avait été « partiellement connu de Socrate »'. Démontrer, par une étude spéciale de la question, l'antériorité de Moïse sur tous les écrivains grecs n'était donc pas pour lui une nécessité de premier ordre. Il en est tout autrement pour Tatien qui juge la philosophie grecque avec autant de sévérité que Justin la juge avec indulgence, même avec la persistance d'un secret attachement. 11 lui était essentiel de faire, scientifiquement, la démonstration de la thèse que Justin s'était contenté d'affirmer, et c'est précisément parce qu'il rejetait la doctrine de son maître sur le Adysç c^rôp-xav:az^, qu'il était nécessairement amené à l'enquête historique par laquelle se termine le Discours et qui lui a valu, plus que toute autre chose, au iii° et au iv*^ siècles, d'être encore lu et admiré, malgré sa rupture avec l'Eglise, par les Apologistes qui l'ont suivi.
Que vaut cette enquête, et Tatien a-t-il bien le mérite de l'avoir faite le premier ? Examinons d'abord la valeur de sa démonstration et celle des sources dont il s'est servi. Il commence par donner un aperçu (chap. xxxi) des travaux critiques entrepris par la science grecque pour déterminer l'époque où a vécu Homère. Cette revue est-elle faite en remontant directement aux sources citées ou d'après quelque ouvrage de seconde main ? Il est difficile de le dire et il est possible assurément que Tatien ait puisé le meilleur de sa science dans un manuel. En tout cas, il avait étudié assez sérieusement la question, et il donne une liste assez complète des savants qui avaient essayé de l'éclaircir, depuis les plus anciens, comme Théagène de Rhégium* ou Stésimbrote de Thasos ^, jusqu'aux principaux représentants de l'école alexandrine (Zénodote, Aristophane, Kallistrate (selon la correc-