I. Renan, Man- Aiiri'le, n. m
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en scène le Christ historique, le Jésus réel dont il ne prononce pas même le nom. Les théories qu'il développe le plus longuement sont celles qui sont relatives à la nature de Tàme et h la tlémonohxrie Toutes deux sont de celles qui contiennent nécessairement, da'îis la proportion la plus forte, certains éléments par où il pouvait rester en contact avec la philosophie de son temps et par suite trouver un terrain de discussion plus facilement abordable a ses adversaires. Toutes deux en même temps sont celles qu il avait le plus longuement méditées, à propos desquelles il était le plus capable d'exprimer des vues nouvelles; — il nous le dit explicitement, à propos de la première, quand il nous renvoie a son traité ttecI :(ocov ; — et il ne peut guère être douteux qu avec un esprit aussi entier, aussi personnel qu'était le sien, il n ait du avoir toujours une tendance marquée à éviter ce qui était banal, ce qui était déjà dit, pour insister au contraire sur ce qui obsédait sa pensée, sur ce quï\ croyait avoir débrouillé mieux qu'on n'y avait réussi avant lui.
L'exposé dogmatique de Tatien, bien qu'incomplet, est extrêmement intéressant. Tatien est avec Justin l'un des premiers et des plus notables représentants de cette école d'apologistes qui, avant les docteurs alexandrins du iii^ siècle, ont déjh tant iait, dès le second, pour transformer le christianisme en une philosophie Il a beau lui-même bafouer les philosophes sans en excepter les plus illustres, sans faire grâce à ceux dont les doctrines sont les plus voisines du christianisme ; il a beau remplacer la large tolérance de Justin par un sombre fanatisme ; il n en est pas moins l'ouvrier de la même œuvre que Justin ; il y a entre eux din'érence de tempérament plutôt que désaccord profond de méthode ; moins équitable que son maître, le disciple se sert de la philosophie en l'anathématisant, mais il s'en sert. Assurément Tatien ne doit pas grand'chose au platonisme. La formule par laquelle débute solennellement le chapitre xiii : 0>/ è'sTiv àOxn-c;, àvcs- "EUv£C, r, 'l'jyr, y,aO 'ÉauTr.v, Orr^r, U, donne comme une réplique hautaine, à travers les siècles, a l'aphorisme du Phèdre (p. 2/|5c) : ^j/y; -àsa àOàvaTCç. Mais Tatien, qui sansdoute, avantsa conversion, était stoïcien comme son maître était platonicien, ne s'est jamais complètement dégagé des doctrines stoïciennes. Sa théorie de l'âme a pour point de départ, pour tant qu'elle s'en distingue ensuite, celle du stoïcisme, et il parle de l'esprit qui pénètre la matière et l'anime, comme en pourrait parler un philosophe du Portique.
RECHERCHES lOI
Tatien apparaît après que la grande floraison des systèmes g-nostiques s'est déjà épanouie, et on peut dire que l'Église de son temps avait déjà réussi à en écarter le danger. Lui-même cependant, qui devait d'ailleurs finir par l'hérésie, ne s'est jamais entièrement dérobé à l'inQuence de certaines de ces doctrines. Nous avons vu que toute sa théorie du salut de l'àme par son union avec l'Esprit, a, par la terminologie, tout au moins, une couleur gnostique. Il est plus difficile de dire si les réticences dont il use ou certaines formules équivoques qu'il emploie indiquent une tendance au docétisme. Peut-être aussi le soin qu'il prend de définir le Dieu suprême comme un absolu, sans contact et sans rapport avec le monde, si ce n'est par l'intermédiaire du Logos ou du Pneiuna (cf. surtout le chapitre xv), indique-t-il qu'il n'est pas étranger à certaines tendances analogues cà celles qui se sont fait jour dans des systèmes comme celui de Valentin. Il n'est donc pas impossible que ce ne soit pas uniquement pour ménager ses lecteurs païens qu'il ait gardé un silence si complet sur toute la vie terrestre de Jésus.
Dans sa morale, qui est d'ailleurs très intéressante, Tatien paraît aussi avoir subi des influences de même nature. Il avait un sentiment moral très vif et très profond. « Ce fut », a dit justement Renan \ « un des hommes les plus profondément chrétiens de son siècle, et s'il tomba, ce fut, comme Tertullien, par excès de sévérité. » Comme on peut reconnaître, dans ses exposés dogmatiques, qu'il avait été autrefois partisan de la physique du Portique, on est autorisé à croire qu'avant d'être chrétien, il fut un adepte de cette morale stoïco-cynique^ à tendances ascétiques et abstinentes qui eut tant d'action, en son temps, sur les âmes nobles. D'autre part, quand il le fut devenu, il paraît avoir, de bonne heure, incliné à des pratiques et à des opinions plus voisines de celles de certains gnostiques ou des marcionites que de celles de la grande Église. On voit partout, dans le Discours, une défiance h l'égard de la matière qui pouvait, à bon droit, sembler suspecte, qui risquait d'entraîner Tatien à mettre l'origine première du mal dans notre nature corporelle tout autant que dans notre libre-arbitre, à donner pour fondement doctrinal à une austérité louable en elle-même des théories que l'Église rejetait.