Marc Auréle, p
RECHERCHES Io3
mélange de qualités et de défauts, était bien faite pour produire un grand eflet en son temps et môme pour durer.
Les qualités de l'écrivain y sont réelles et précieuses. (]e qui frappe à la première lecture, c'est surtout la passion et la verve ; c'est l'emportement d'un polémiste qui ne songe qu'à fouailler l'adversaire et qui s'y entend à merveille ; c'est la force, et assez souvent l'éclat d'une imagination fougueuse et indisciplinée. Quand on y regarde de plus près, on s'aperçoit que d'autres mérites ne sont pas tout à fait absents. Dans certaines pages, trop rares, par exemple lorsque Tatien professe sa foi et se déclare prêt à mourir pour elle, sa profonde conviction, son enthousiasme sincère lui valent d'atteindre à une éloquence plus simple et plus grave. On croit voir aussi, en le lisant avec soin, que, si fougueux qu'il soit, il sait parfaitement gouverner et maîtriser sa passion ; et l'analyse précise de son style montre que, si naturelle que soit sa verve, il n'est pas, en réalité, l'improvisateur primesautier et irrégulier qu'on s'imagine au premier abord ; il est celui des apologistes grecs du ii^ siècle qui est le plus un écrivain ; il a son art à lui, qui n'est pas toujours de bon goût, mais qui est conscient et voulu, et qui d'ailleurs, dans ses procédés les plus essentiels, est conforme au goût qui régnait en son temps.
Ses défauts ne sont pas moins réels que ses qualités, et ils sont souvent insupportables. On a fait de louables efforts, en ces dernières années, pour le laver du reproche d'obscurité qui lui a été si souvent infligé ; ils ont eu d'assez heureux résultats pour le progrès de l'interprétation du Discours ; car on se dégoûte vite de chercher h éclaircir ce qui passe pour inintelligible, et il n'était pas inutile qu'on nous rappelât que Tatien n'est ni entièrement dénué de logique, ni tout à fait ignorant de la langue qu'il écrit ; mais — il faut bien le dire — malgré tout, le reproche subsiste- L'obscurité indéniable de Tatien a deux causes ordinaires : l'une, c'est le manque de naturel, c'est le raffinement de l'expression, ce qui lui est commun avec beaucoup de ses contemporains ; l'autre, — dont il est plus particulièrement responsable — c'est son médiocre souci d'une composition régulière ; presque jamais il ne sait poursuivre jusqu'au bout, d'une allure ferme et droite, l'argumentation commencée ; une idée éveille chez lui une idée accessoire ; une image évoque une image analogue ; des associations d'idées ou d'images deviennent le principe directeur de ses développements et se substituent aux lois d'une méthode rigoureuse.
Le talent de Tatieii, par ces qualités, comme par ces défauts, . est essentiellement personnel. 11 est possible cependant de discerner certaines influences qui ont contribué a le former. Quelles sont-elles? Et dans quelle mesure chacune d'elles a t-elle eu sa part dans cette formation -? On a souvent tenu grand compte de l'origine orientale de ïatien. On a dit qu' u il parle des persécutions" chap. IV, comme quelqu'un qui n'est pas sujet de 1 empire )>, ou « que le ton du chapitre i" est d'un homme étrancrer h la patrie gréco-romaine^ «. Tatien était-il né sujet de 1 empire, ou non ? Il est difficile de le décider ; mais ses parents, tout syriens qu'ils fussent, étaient sans doute plus ou moins complètement hellénisés, ou romanisés, si Ton veut, comme son nom seul semble déjh l'indiquer. En tout cas lui-même avait certainement reçu dès l'enfance une culture hellénique ; nen ne trahit chez "lui le souvenir, l'action persistante d'une autre culture-. On est en droit, il est vrai, de se demander si son tour d'esprit ne s'explique pas en partie par sa race, et il est possible de retrouver quelque chose d^oriental, de srnen dans l'extrême vivacité de sa sensibilité, dans l'extrême mobilité de son imagination. Mais il faut se garder d'aller trop loin en ce sens. Nous avons vu que les principaux caractères de son style
I Renan / r - Ce qui est vrai assurément, c'est qu'il se pose en adversaire déclaré de la tradition gréco-romaine; mais il n'v est pas étranger; il en est un
2 'Tatien est appelé d'ordinaire 6 Sûoo:, /e Syrien (mnsi Clément, Strom. ,111, 12 p 5^-) Lui-même nous dit, à la fin du Discours : TaùO' Cu'.v, avocsç "EAAr.vsç, ô y.z-'x ixziioryjz C'Àoso:iàiv TaTtavoç ouvÉTa^a, vsvvt.Os.; [xÈv h'I Toiv 'A^Tjpitov ^t„ ra-o=.0A;'5à ^zoôiriv ^i WTSoa, osÛTspov Zï i^^va vùv xr;r:"..v inayya).AOaa.. Pesons les termes de cette phrase : 6 xati .Sapoapou: ^tAOcroçor. nimphquc pas nécessairement que Talien fût étranger à la patrie romaine ; ?ap6apo.; y est a peu près l'équivalent de -/o-.^-.avoûc ; Tatien emploie surtout ici fexpres^ion comme un rappel du développement par lequel s'ouvre le Discours, et où il a soutenu que les Barbares sont les inventeurs de tous, les arts ; les Barbares, c'est-à-dire les Canens, les Phrvgiens, les Egyptiens, etc , tous au moment où il écrit, devenus sujets romams. QuJ signifie : v3v;r.03l: h tt; tûv 'Aas.p^ov ttÎ ? Si ces mots désignent la province romaine d'Assvrie (Adiabéne), que Trajan constitua en ii6 et qui fut abandonnée par Hadrien dt^ la fin de 1 17, Tatien est-il né sujet romain ? Rien de plus douteux. Mais il est plus probable que lexprcssion a un sens plus général, et on ne peut en conclure sûrement qu'une chose : c'est que Tatien n'est pas un syrien de la région de l'Oronte. qu'il est un syrien de la région de lEuphrate ou du Tigre (OsrI.oene, \diabcne, etc.), c'est-à-dire de celle même qui était, vers le moment de sa naissance, disputée entre Romains et Parlhes. W reste certain qu'il rerut une éducation toute grecque, cl lesm.ts -a:^iuO:-: ol r.zCo-.'.. Ta CusT^sa ne laissent à ce sujet aucun doute.
iu:cHi:iiciii:s loo
dérivent surtout de la sophistique contemporaine ; il n'est pas douteux qu'il n'en ait connu et pratiqué tous les procédés, tant que dura sa carrière païenne ; et qu'il n'ait continué à s'en inspirer, — était-ce toujours par une fidélité consciente et voulue à son passé, était-ce parfois inconsciemment et par routine? — après qu'il fut devenu chrétien. Recherche de l'orif^inalité à tout prix dans l'expression, bizarreries du langage, dislocation de la phrase, etc., tout cela provient surtout non de l'origine étrangère de Tatien, mais d'une longue pratique de l'éloquence asiatique, qu'il a dû, tant qu'il a été philosophe et rhéteur, cultiver de préférence à celle qui relevait de l'Atticisme. Certaines négligences, de forme, — comme aussi le mérite du sérieux, de la conviction partout, d'une certaine simplicité plus rarement, — peuvent être, dans sa manière, la part du christianisme, qui, sans le décider à dépouiller entièrement le sophiste, a pu lui communiquer quelque chose de cette indilTérence traditionnelle que les chrétiens éprouvaient pour la beauté. Tempérament mobile et imagination ardente de l'Oriental, art raffiné et voyant du sophiste, sincérité et indifférence esthétique du chrétien, s'amalgament, à doses inégales, dans le Discours aux Grecs, et en font cette œuvre bizarre et attachante que nous ne pouvons lire, aujourd'hui encore, sans intérêt, quoique nous ayons souvent trop de peine à la bien comprendie.