TATIEN AUX GRECS
I. — Ne soyez pas si hostiles aux Barbares, Grecs, et ne jalousez pas leurs doctrines. Y a-t-il en effet une de vos institutions qui ne doive à des Barbares son orig-ine ? Ce sont les plus illustres des Telmessiens ^ qui ont inventé la divination par les songes, les Gariens, l'art de prédire l'avenir par les astres, les Phrygiens et les plus anciens Isauriens, celui d'interpréter le vol des oiseaux, les Chypriotes la divination par les sacrifices^, les Babyloniens l'astronomie, les Perses la magie, les Égyptiens la géométrie, les Phéniciens la transmission du savoir par l'écriture. Ainsi cessez d'appeler inventions vos imitations ! C'est Orphée qui vous a appris la poésie et le chant ; c'est de lui que vous tenez les initiations aux mystères ; ce sont les Toscans qui vous ont enseigné les arts plastiques ; les chroniques en usage chez les Egyptiens vous ont appris à composer des histoires. Vous avez emprunté l'art de la flûte à Marsyas et à Olympos ; or tous deux étaient Phrygiens ; quant à l'art
1. Taticn cite plus bas une de ses sources (Hellanicus) ; est-ce une source directe ? C'est peu probable, et tout ce premier chapitre, ainsi que le second, vient philot de maniiels (cf. llarnack : Die Ueherlieferung, etc. ; — et suprà, p. 38). Le double nom : Toua/.avoi dans le paragraphe sur les lettres et les arts, Tupprjvoi dans celui sur la musique, indique en dernière analyse deux sources différentes ; mais la conclusion peut n'être vraie que pour le manuel dont Talien dépend. — Tout ce début a été utilisé par Clément, Siiuinaies, I, i6,p.3Gi et Grégoire de Nazianze, [\, 109, P- 1^7.
2. Trjv O'jTixr^v. Mot à mot Vart des sacrifices \ mais le contexte paraît exiger que l'on interprète cette expression concise au sens de : divination par les sacrifices (Harnack : Die Eittgeweideschaii). Le pseudoT^lutarque (Placita, V, I) emploie avec le même sens tÔ 6uxixdv.
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lie moduler avec la syrinx, ce sont des paysans qui l'ont imap:iné*. Les Tyrrhéniens ont inventé la trompette, les Gyclopes l'art du i'org^eron, et celui d'écrire des lettres-missives, est dû, selon Ilellanicus, à une femme qui a rég^né jadis sur les Perses ; Atossa était son nom -. Renoncez donc à cet ori^ueil, et ne nous opposez pas le faste de \otre éloquence, vous qui, vous louant vous-mêmes, ne prenez pas ailleurs que chez vous vos avocats ; c'est cependant au témoi<]^nage d'autrui qu'il faut s'en rapporter, quand on est raisonnable. Il faut aussi s'accorder dans l'expression du discours ^. Or vous êtes les seuls à qui il soit arrivé de n'avoir pas pour commercer entre vous un seul lanj^ag-e. Le dialecte des Doriens en effet n'est pas le même que celui des ç;ens de l'Attique, et les Eoliens ne parlent pas comme les Ioniens ; quand donc un tel désaccord règ^ne entre g"ens parmi lesquels il ne devrait pas réj^^ner^, je ne sais plus à qui je dois donner le nom de Grec. ]\Iais ce qui est le plus absurde, c'est que vous honorez les langues qui ne sont point
1. J'ai accepté la ponctuation de Schwarz : ^pûyô; hïo\ à|xçpOT£oo'.- t7;v oià ajp'-Yyo; àstjLOv:'av x'^po\/,o: sjv3aTr|7avT0. Si. comme on le faisait auparavant, on rénnit les deux membres de phrase, on comprend mal la mention de la syrinx après celle de la flûte, et on construit difficilement le mot àvso'.y.oi. En construisant isolément le premier membre, on obtient une phrase plus claire et mieux construite (qui a pour équivalent dans l'imitation de Clément : <I>:jyc: o'r|7Tr,v) ; il est vrai qu'alors le second membre se rattache mal au sens général du morceau ; c'est une addition superflue, puisqu'il importe peu au raisonnement de Tatien que la syrinx ait été inventée par des paysans; il ne devrait être question que de Barbares; mais Tatien travaille ici sur des notes prises dans un manuel ; et il conserve, dans une sorte de parenthèse, un détail sans rapport direct avec son objet. Nous trouverons ailleurs des cas du même genre. — Par contre il faut probablement garder dans la locution 0'. àuçoTcpO'. l'article supprimé par Wilamowitz et Schwartz. Cf. sur cet emploi Jannaris, an hisiorical greek graininar, J^ 121 \.
2. Ce racontar provient sans doute des Persica, qui n'étaient probablement qu'une partie des Bap6ap'./.à vofxiaa, et cet ouvrage lui-même n'était peut-être autre chose que celui qui est cité aussi sous le titre ~zp'. EOvwv. En tout cas, Hellanicus attribuait toutes sortes d'inventions à cette Atossa légendaire (Mûller F. H. G ; Hellanicus, i63 a, i63 b. Dans le second de ces textes, smaToXa: cjvTaacîciv a pour équivalent ô'.à jiioXtov Ta; àro/.piaî'.; Trouî^Oai. Mùller a omis de citer Tatien et cite (i63a) seulement la phrase de Clément d'Alexandrie ÇStroni., 1, p. 307D) qui n'est qu'un emprunt à Tatien). — Je ne sais si Tatien (ou sa source) ne fait pas, dans tout ce passage, plus d'emprunts à Hellanicus qu'il ne le dit formellement ; car Hellanicus paraît avoir eu la manie de rechercher les premiers inventeurs de tous les arts : cf. le fr. i63 b. cité plus haut, et le frg. ii3 (d'après Tzetzès, ad Lyhoft/ironis f\(Jo) : Ar[;xv-0'.. f-'J; or^^iv 'EÀÀav./.ôç, ^jpov ô-Ào::oiiav.
3. Certainement rien n'est plus brusque que ce {)assage dune idée à l'autre. Ce saut imprévu n'est pas cependant une preuve suffisante, chez un écrivain comme Tatien, que notre texte présente une lacune, ainsi que l'a pensé Schwartz.
4. La conjecture de Wilamowitz -ap'6'i.Tv Iv oie ou/ i'/pZ''' C^" h^^^ de -ap'o-; ojy. l/sf/>), arlmi^e par Scliwarz, est bien ingénieuse. Mais le texte des manuscrits donne un sens intelligible et ne nécessite pas une correction.
TRADUCTION FRANÇAISE ET NOTES (l-Il) lOQ
parentes de la vôtre, et que vous servant parfois de termes barbares vous avez fait de votre propre lanj^ue un chaos*. C'est pourquoi nous nous sommes détachés de votre sapi'esse, et cependant j'étais un des pluséminenls parmi ses représentants -, Car, comme la dit le comique'', ce ne sont que u des ^rapillons, du babil, un gazouillement d'hirondelles, des gâte-métiers », et ceux qui aspirent à cette sagesse crient d'une voix rauque ; leur voix est pareille à celle des corbeaux. Vous avez inventé la rhétorique pour l'injustice et la calomnie, vendant à prix d'argent la liberté de votre parole, et souvent transformant le lendemain en mal ce que vous présentiez comme juste la veille ; vous avez inventé la poésie pour chanter des batailles, les amours des dieux'", tout ce qui corrompt les âmes.
II. — En effet, qu'a donc produit de si éminent votre philosophie? Qui donc parmi les plus sérieux de vos philosophes s'est tenu hors de toute superbe? Diogène, qui afTichait son indépendance par la forfanterie de son tonneau, mangea un poulpe tout cru et, saisi par une colique, mourut de son intempérance. Aristippe, qui paradait avec son manteau de pourpre, se livrait à la débauche, sous un masque de gravité '" ; le philosophe Platon fut vendu par Denys à cause de sa gour-
1. Il est bizarre, quand on songe combien le grec s'est toujours préserve des influences étrangères, combien il a peu ressenti celle même du latin, de voir Talien lui adresser cette critique. Où en a-t-il pris l'idée? Vivant en un temps oii commence la réaction atliciste, serait-ce de la sévérité avec laquelle les atticistcs jugeaient la langue commune qu'il se serait fait ici une arme ? D'autre [)art il s'est moqué ailleurs de l'atticisme (§ 28).
2. Tatien emploie d'abord le pluriel, à7:£TaÇà;j.20a xt] Tïao' ualv ao'.pia, et passe ensuite au singulier, xàv el -âvj Qtavoç, tic, rjv âv auTÎ^. à cause, sans doute, de la locution ^^[xvo; ttc. Toutefois, comme il n'emploie pas le pluriel de majesté ailleurs qu'ici — sauf dans des passages qui peuvent s'entendre de tous ses frères chrétiens autant que de lui-même — il se peut que le pluriel àTrstaÇàaîOa désigne, également ici, les chrétiens ; c'est pourquoi je l'ai conservé dans la traduction.