RECHERCHES O
cherchaient \ J'imagine qu'en Orient Tatien a dû aussi grouper autour de lui des auditeurs dont le noyau principal a été dès l'origine formé de chrétiens. Qu'il ait mis tout en œuvre pour accroître ce premier groupe par des conquêtes nouvelles, faites au jour le jour parmi les païens, nous n'en pouvons douter. Mais pouvons-nous aller jusqu'à croire qu'il ait, au début de son enseignement, convoqué le public païen, à une grande séance épidictique, comparable à celles qu'il avait données jadis, quand il n'était encore qu'un sophiste? A l'époque des Antonins, alors que le christianisme était l'objet d'une si grande défiance et soumis à une législation en somme rigoureuse, cela paraît bien douteux. Si VOratio est vraiment une leçon d'ouç^er^turey n'y a-t-il pas les plus grandes chances pour qu'elle ait été prononcée en réalité devant un auditoire, en majorité au moins, chrétien, et qu'elle n'ait pu véritablement atteindre le public païen, — où il n'est pas sûr du reste qu'elle ait largement trouvé accès — qu'une lois rédigée par écrit et publiée ? C'est ce qui me paraît enlever beaucoup d'importance à la question que la critique s'est posée à ce sujet.
Mais laissons ces conjectures, car des considérations du genre de celles que je viens de faire valoir laissent nécessairement trop de place à l'hypothèse. Les textes que Kukula a recueillis avec plus de diligence que ses prédécesseurs, où Tatien interpelle directement les Gj'ecSy obligent-ils à croire que Tatien est réellement en face d'auditeurs, avec lesquels il dialogue ? Maran a déjà objecté qu'il peut n'y avoir là que des formules oratoires; ces formules n'auraient, en aucun cas, rien d'extraordinaire, en un temps où toute œuvre littéraire subissait l'influence de la sophistique et de la rhétorique, où la parole écrite ne se distinguait jamais nettement par le ton du discours véritable ; elles doivent étonner moins encore dans vin écrit apologétique. Assurément VOratio de Tatien n'est pas une Apologie^ si ce nom doit désigner, à proprement parler, une supplique adressée aux Empereurs pour réclamer en faveur des chrétiens la liberté de conscience et
I. Dans le Martyre de Justin et de ses compagnons, Rusticus demande à Justin: où il réunit ses disciples, et; 7:oîov tÔzo^ àOpoîÇs'.; toj; [j.a07]Ta; aou ; et Justin lui répond, entre autres choses : al' x^; èGojXsto à'^ixvsîaôai T^ap' hxol, èxoivwvouv aÙTû Twv TTJ; àXri6c''a; Xoywv. Gela veut-il dire que l'école de Justin était directement ouverte à tout venant? Il est plus probable qu'il fallait, pour y avoir accès, en avoir témoigné le désir dans quelque rencontre préalable avec le maître, avoir attiré son attention, lui avoir fait concevoir des espérances de conversion.
a TATTE> — LE DISCOURS AUX GRECS
le droit à rcxistonce. C'est une Défense de la foi ehrétienne, adressée au publie lettré. Mais, sans examiner pour le moment si Talien s'est ou non servi des écrits de son maître Justin, les deux genres que je viens de distinguer sont trop voisins l'un de l'autre pour que le ton n'y soit pas semblable, et, même si Tatien compose une œuvre écrite, il n'v a pas plus à s'étonner de le voir procéder par apostrophes directes, par interrogations pressantes, qu'il n y a lieu d'être surpris que Justin, composant aussi par écrit sa requête, parle aux empereurs comme s'il était admis à prononcer en leur présence un plaidoyer réel. Or, d'autre part, et ceci encore a été très justement noté par Maran, — il y a certains passages de VOratio qui semblent indiquer assez clairement que Catien ne considère pas son œuvre comme un discours. C'est ainsi qu'au chapitre xxxv, il s'exprime ainsi : « Tout ce dont j'ai acquis la connaissance par moi-même, je veux le rédiger par écrit ; » (tcjtwv y.ai r^v ivavpaç-rjv sjvTacr^s'.v gs'JAcjj.a'.) ; — et ensuite : (( Que cette philosophie est plus ancienne que vos traditions, j'avais commencé à le montrer ; » ce qu'il rend par le mot Ypçs'.v (j'.'.z z'i -z'zr.z'i ïg-J. twv Trap' u;j.Tv ïr^-r^z^'J\JÀ'^ù^^ Qnç.yjxiziiç^Oi^ Ypâ9£'.v ij.àv àp;i;j.£v:ç.) — Dans le chapitre final (xli), il se sert encore de l'expression o-xnizzvM : TaDG'u[j.ïv, àvBps; "EàXy;v£ç, c xaxà |iap6apcj; ç'.AC'cçtov TaT'.avè; sjVETaça, et quoique cette expression pût à la rigueur se comprendre si on l'appliquait uniquement aux recherches préliminaires que Tatien a dû faire pour préparer son discours, le sens le plus naturel en est que nous nous trouvons en présence d'un traité, sjVTayjxa, non d'un simple discours, acvo-*. Enfin le terme même de Grecs, "EXAr^vec, terme aussi général que possible, est pris au sens où il s'oppose à BàpSapci (c'est-à-dire, dans le langage de Tatien, h yp'.sT'.avci). Il indique aussi probablement — et nous verrons que d'autres indices le confirment — que Tatien n'est plus à Rome, mais se trouve dans la partie orientale de l'Empire, en pays de langue grecque ; mais il ne signifie rien de plus; il ne désigne aucun auditoire particulier; il fait entendre au contraire que Tatien — en même temps qu'il s'adresse plus particulièrement aux païens de la ville où il réside actuellement, comme le prouve l'invitation à des conférences contra-
I. Peut-être pourrait-on ajouter encore que les renvois à d'autres ouvrages déjà publiés (le -£p'. îTw'jjv, ch. xv. — Cf. encore ch. xvi) ou en préparation (ch. xl, le -pô; Toù; à-oçr/zapLivou; Ta ~iz'. bir/S) font aussi penser à un a'jvxayjxa plutôt qu'à un Ào'vo: véritable.
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dictoires par laquelle se termine le discours' — pense à un public beaucoup plus étendu.
Ainsi, à ce qu'il semble, s'il est parfaitement possible que Tatien ait lu d'abord son Oratio^ dans une séance de son école, avant de la publier, si l'on peut même trouver cette conjecture assez vraisemblable, étant données les mœurs littéraires du temps, étant donné que nous savons par le propre témoignage de Tatien qu'il avait été d'abord sophiste, on doit considérer comme extrêmement probable aussi, en ce cas, que VOrado a été lue devant un public où quelques païens pouvaient avoir pris place, mais composé dans son ensemble de chrétiens; on doit tenir pour certain que c'est surtout sous la forme du livre non seulement qu'elle a pu se répandre, mais que l'auteur lui-même a voulu qu'elle se répandit. S'il en a donné la primeur à un auditoire plus intime, il l'avait rédigée d'avance par écrit en vue d'un public plus large et plus lointain, et même (Tatien avait assez vivement le sentiment de sa valeur pour qu'on puisse le croire) en vue de la postérité.
1. Ce passage est, de tous ceux que Kukula a réunis, celui qui incline le plus à croire que Tatien s'adresse à un auditoire réel ; il prouve, [en tout cas, comme je l'ai dit plus haut, que Tatien ne fuit pas, et même provoque les conférences contradictoires du genre de celles que Justin (et sans doute lui-même) avaient eues à Rome avec Crescens.
2. Je ne veux tirer aucun argument de la longue«,r de V Oratio ; on pourrait imaginer que Tatien l'eut débitée en deux séances, et, en tout cas, tel écrit de Dion Ghrysostome — par exemple VEuboïque — qui certainement a été rédigé tout d'abord pour la lecture publique, nous semble aussi, à nous modernes, d'une longueur disproportionnée. Cf. sur ce point Arnim, Leben iiad Werke des Dio von Priisa, p. 463 et sqq. — Sur le danger qu'il y a à conclure trop vite, au sujet d'un écrit où le ton oratoire domine et où les apostrophes abondent, que nous sommes en présence d'un discours réel, voir les réflexions très justes de Norden, Antike Kunstprosa, I, p. 4i6.