‹ Recherches sur le Domesday; ou, Liber censualis d'Angleterre, ainsi que sur le Liber de Winton et le Boldonbook, contenant Io. une description de ces registres, pour servir d'introduction; 2o. trois tables accompagnées de notes historiques et généalogiques sur les familles françaises et anglaises inscrites dans ces registres; 3o. un glossaire; 4o. une statistique de l'Angleterre;Chapitre 5 sur 11 · CHAPITRE UI · texte numérisé non relu

CHAPITRE UI

Holift de la formation du Dometday*

Les historiens eontemporains du roi Guillaume , et leurs successeurs, ont diversement interprété les motifs qui déterminèrent ce prince à donner , à la statistique territoriale de FAngleterre , une aussi grande extension et des développements aussi minutieux. Les uns prétendirent qu'il n'avait été guidé dans cette recherche que par intérêt ou pour sa sûreté personnelle ; d'autres , au contraire , en ont fait honneur à sa probité et à sajustice.n est à présumer cependant que les nombreux défrichements de terres qui avaient eu lieu dans toute l'Angleterre ,

(i) Ce second volome ne contient , en effet, que les trois comtés d'Essex, de Norfolk etdeSaffoIL Le premier volame en contient trente-^ux. (Voyex ci-après la liste des comtés. )

dépota ran 1013 jusqu'à la Ckmquéte , sans que ces terres eussent été imposées , ainsi que les contestatioiis qui s'étaient tierées Atre ks compagnoDS do Doc auxqu^ il ayait donné les domaines des indigènes, furent une des causes principales qui déterminèrent te Prince à faire faire sa vaste recherche.

D'un côté 9 la Chronique Saxonne {1) qui entre dans beaucoup de détails sur les motifs de la formation du Domesday, semble insinuer que Guillaume , en faisant faire cette recherche » fut guidé par son intérêt seul et ne songeait qu'à augmenter ses revenus particuliers. Après avoir parlé de l'expédition contre l'Angleterre, projetée, en 1085, par Canut, roi de Danemark , cette chronique s'exprime ainsi : Po$t hœe , tenait rex magnum concUium , et gravei sermonei habuU ewn suis pro^ cerifms de hac terra, quo modo incoleretur, et a quibus hominibus. Mittebai idcirco per totam Ànglorum terram in 'singulos comitatus suo$ servos , quibus permisit scrutari quot hydarum centenœ esseni in comiUOu , quidque rex ipse haberet terrarum et pecorum in eo camitatu ; et quanr tum census annui deberet perdpere ex eo comitatu. Permisit etiam describi quantum terrarum ejus archiepiscopi haberent et diocesani episcopi ac ejus abbates ejusque comités ; et, ne longior in hoc sim , quid aut quantum unu^uisque hcAeret , qui terras possideret in Anglorum gente , sive terrarum sive pecoris, quantumque iUudpecunia valeret. Tarn çKItgenter lustrari terram permisit , ut ne unica esset hyda , atU virgata terrœ, ne quidem (quod dietu turpe , verum isfactu turpenon existimavit) bas, aut vacca, aut porcus pr<Btermittd>aiur ,quodnmis rHuleri^ eensum; omniaque postea seripta ad eum afferébantur.

D'un autre côté, Ingulfe, secrétaire du Duc (2), affirme que ce prince voulut imiter la politique d'Alfred , qui , après avoir divisé le royaume en comtés et en hundreds ou centuries , fit fiiire le relevé des terres et des revenus qu'elles pourraient produire et le fit inscrire dans un re«

(i) Gibson , Chronique Saœenne , ann. 1085 , p. 186. (2) Ingulfe, édit. de Gale, p. 79 et 80.

gistre auquel on donna le nom de Rôle de Wincesier , parce qu'il était déposé dans cette ville. Mais la confection d'un tel registre, du temps du roi Alfred, est un fait qui parait d'autant plus hasardé que la division territoriale de l'Angleterre existait antérieurement au règne de ce prince, et que les recherches les plus minutieuses, faites dans les chroniques des anciensSaxons, ainsi que dans les dernières périodes de l'histoire de leurs successeurs , n'ont jamais pu fournir le moindre indice sur l'existence d'un semblable rôle. En effet, si ce rôle eût existé un siècle ayant la conquête des Normands, les Anglo-Saxons vivant sous ce prince n'eussent pas été obligés d'inscrire, dans leurs chartes ou Land-Bocs (1) , les détails minutieux qui s'y rencontrent pour déterminer l'étendue et l'abomement de leurs terres.

Gervais de Tilbury fait encore mieux ressortir la politique intéressée du Conquérant (2) , lorsqu'il dit que ce prince , après avoir affermi la couronne d'Angleterre sur sa tète , decremt subjeetum $ibi populumjuri scripto kgibusque subjkere, etc.... Fedi desmbi amnem Àngliam , qactnr tum terrœ quisque baronum tuorum possidebtU , quot feudcAot milites , qtwt carucas, quoi villasws, quot animalia; imo quantum vivœ pecuniœ quisque possidebat in omni regno suo a maximo usque ad minimum , et quantum reditus quœque poêsessio reddere poterat.

Les partisans du Conquérant font honneur de cette conception à la justice et à l'intégrité de ce prince, qui , par cette mesure , fit connaître à chaque petit tenancier la nature , l'étendue et les droits attachés à sa ' terre , et le mit ainsi à l'abri des empiétements de ses voisins ou de la rapacité des grands tenanciers. L'auteur de V Honneur de Richemond (3) ajoute en outre que ce prince voulut répartir plus également le Danegelt ou l'impôt sur les Saxons, lorsqu'il eut la certitude que les Danois, maîtres de l'Angleterre, avaient assis cette taxe avec partialité et d'une manière fort irrégulière : quum rex Willelmus iUud (Danegelt) aliquando

(1) GarUlUlire, on livre terrier.

(2) Gervais de Tilbury , De ScacariOy cap. 32.

(3) Regiitrum Honoris Richemundi^ Append. p. 3.

majoris , aliquando minoriê emolumerUi esse in comperto habuisui , optimum esse duxit ut inquisitio per totum regnum haberetur, qua dignosceret quantum singula oppida, viUœ et hamelettœ numerare tenerentur,

Mathieu de Westminster (1) prétend aussi que 6uillaume-le-Gonquérant n'entreprît cette recherche que pour la sûreté de sa personne et de l'Etat , ainsi que pour connaître quot milites essent in unoquoque comi' tatu^ ut sciret quo num^ero virorum posset, si tanta nécessitas émerger et.

Ce fut aussi par le même motif que ce prince tint, en présence de toute sa noblesse » le célèbre concile de Sarum , dans lequel fut décrété l'établissement des tenures féodales à charge de service militaire , dont suit la teneur : Staiuimw ut omnes lU)eri homines fœdere et sacramenio affirment , qtwd intra et extra universum regnum Angliœ WHhelmo régi domino suo fidèles esse volunt , terras et honores iUius omni fidelitate ubique servire cum eo , et contra omnes inimicos et cUienigenas defenrdere (2). Blackstone dit positivement que ce nouveau système politique ne fut pas violemment imposé par le Conquérant et qu'il fut librement accepté par l'assemblée générale de la nation , à l'imitation des autres États de l'Europe et particulièrement des Français, qui l'avaient adopté dans le but de se défendre mutuellement. H ajoute même qu'en France ce système ne s'introduisit que graduellement et par le consentement privé des parties, tandis qu'en Angleterre il fut admis spontanément et d'un consentement unanime (3). Cependant Selden et Nathaniel Bacon prétendent que 6uillaume-le-Conquérant n'introduisit pas le système des fiefs militaires, parce qu*il existait en Angleterre, du temps même des Saxons.

On a aussi attribué la confection du Domesday à l'obligation dans laquelle se trouvait le Conquérant de mettre un terme aux contestations

(1) Malb. de Westminster, p. 229.

(2) ConciL du Mus. Britann. cbap. 53;— Wilk, p. 228.

(3) Biackst. Comment, p. 50.

qui 8'éleyaient journellement entre les vainqueurs et les yaincus dépouillés par lui de leurs biens et de leurs honneurs. En efTet, la plus grande partie de la noblesse anglo-saxonne avait été tuée à la bataille d'Hastings , et les insurrections partielles de ceux qui survécurent à cette fatale journée , ainsi que les forfaitures qui furent la suite de leur révolte, mirent entre les mains du Conquérant la presque totalité deâ domaines d'Angleterre , qu*il concéda à ses compagnons d'armes. Ces derniers , non contents de ces concessions, réclamaient encore , des indigènes, tout ce qui était à leur convenance. De là des contestations sans nombre, que Guillaume ne pouvait terminer qu'en fixant définitivement , au moyen des enquêtes , la nature et l'étendue des concessions qu'il avait pu leur faire.

Ces spoliations , dit Blackstone , étaient sans doute une conséquence naturelle de la victoire des Normands , qui imitèrent en Angleterre ce que Rollon avait fait en Normandie deux siècles auparavant (1). Néanmoins la mesure adoptée par le Conquérant nous donne la preuve que sa main de fer ne s'appesantit pas autant sur les Anglo-Saxons que les détracteurs de ce prince ont bien voulu le dire. Des facilités furent accordées aux vaincus pour se maintenir dans leurs domaines , soit en se soumettant au Conquérant , soit en lui payant une légère redevance (2). Les églises et les monastères conservèrent leurs anciennes propriétés, avec quelques changements , il est vrai , mais souvent aussi avec des additions considérables, accordées par le Conquérant lui-même. Les mots suivants: Pater ejus tenuU^ T. B. E., ou Ipse ténuité T. B. £. , si souvent employés dans le Domesday ( 3 ) , donnent également la preuve que les dépossessions ne furent pas aussi générales qu'on le suppose ; et la plupart des grands tenanciers continuèrent même à jouir de leurs biens, quoiqu'ils eussent été primitivement séquestrés (4). Les anciens sous-te-

(1) Blackst. Comment, t.II p. 48.

(2) Domesd, p. 360, b.

(3)/6td,p.l42.

(4) Ilnd, pp. 176, 186, 231 , 244, 260, 280el 29Î.

oants paraissent avoir été encore plus épargnés , et les nouveaux, qu'on retrouve dans le Domesday^ sont la preuve évidente que des mutations s'étaient opérées depuis le règne d'Edouard jusqu'à la confection de ce registre , c'est-i-dire pendant 18 à 20 ans.

Quel que fût, au surplus, l'esprit d'animosité avec lequel furent jugés les événements de la vie du Conquérant par ses divers historiens ou même par les poètes anglo-saxons , tous néanmoins s'accordèrent unanimement pour faire un pompeux éloge de sa vaste conception, et approuver le but et l'utilité du Domesday. La mise à exécution en fut même considérée comme un événement d'une telle importance pour l'Angleterre , que plusieurs actes de cette époque portèrent cette date remarquable : Post descriptionem totius Angliœ {!). Nous devons ajouter cependant que le mérite et l'utilité de ce travail ne furent pas aussi promptement appréciés en Normandie , qu'ils l'avaient été en Angleterre ; car près d'un siècle s'écoula avant que Henri II eût pensé à faire faire une semblable recherche dans notre province. La chronique de Robert du Mont , à l'année 1172, s'exprime ainsi, sur ce sujet : Rex Henricus II fecit investigari per Normanniam terras qua$ Rex H, (Henricus I) avu8 eju$ possidebat die qua obiit. Fecit etiam inquiri quas terroê et quas sylvas et quœ alia daminia barones et alii homines oceupaoeruni past mortem régis H. avi sui : et hoc modo {ère duplicamt reditus ducaius Normanniœ (2).

(1). Nadox, Hisl, de VÈchiq. p. 258.

(2). Robert du Mont, ann. 1172. — MS. de Lansdowne, ^ V.

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