CHAPITRE IV
Mode d'exéoutîoD •
L'exécution du Domesday fut longtemps retardée par suite des contestations qui s'étaient élevées, entre les vainqueurs et les vaincus, au sujet des terres que le Conquérant avait données à ses compagnons d'armes ou aux personnes attacliées à son service. Les enquêtes ne furent même commencées que lorsque les Anglo-Saxons , après avoir contracté des alliances avec les Normands , eurent consenti aux tenures par franc-fief et qu'ils eurent connaissance du cens et des droits qu'Us pouvaient pré lever sur leurs sous-tenants. Outre cela » ce prince fut encore arrêté par la dépense excessive que nécessitait la mesure. Pour couvrir cette dépense y il fut obligé d'établir une taxe de six sols par acre de terre , qui fut cependant levée sans difficulté » quoiqu'elle fût trois fois plus forte que le DanegeU imposé par les Danois.
Pour donner à cette recherche une apparence de justice et d'impartialité» Guillaume choisit indistinctement, parmi les grandes familles de ses nouveaux sujets , ou parmi ses compagnons , un certain nombre de commissaires spéciaux, qui, sous les noms àeLegatt régie (1), ou de Judkes régis (2), furent chargés de présider aux enquêtes dans tous les comtés du royaume. Tels furent , pour le comté de Worcester , Bemy r
(\)Dome$d.t^i^4etm,
(2) Chroniq. de IHcet, MS. Cotton. r> S9.
évèque de Lincoln (1) ; Walter Gifard, comte de Backingbam (2) ; Henri de Ferrers ou de Ferrières (3), et Adam, frère d'Eudes , dapifer du roi (4). Ceux-ci , assistés d'un jury assermenté , composé de Normands et d' Anglo-Saxons , furent tenus d'adresser une sonunation et d'appeler près d'eux tous les honunes libres de chaque hundred ou centurie du comté, depuis le baron jusqu'au plus petit tenancier, pour fournir, sous la foi du serment, les informations les plus véridiques qui pussent mettre les commissaires en état d'exécuter leur travail avec autant de fidélité que d'impartialité (5).
Le cartulaire de Sainte-Marie de Worcester, connu sous le nom A'Hemingt Chartulary (6) , donne des détails curieux sur l'enquête faite au sujet des biens de cette église. Il est intitulé : Indiculum libericUis de Oswaldeslaïuoei hundred ^ quœ a toto vicecamitaiu Wircacestre saeramenio jurisjurandi fimuUa est, WUlelfno seniare regnanit. Un autre marnuscrit de la bibliothèque Cottonîenne nous faut aussi connaître , avec détail , les noms et la condition des jurés , et alii amnes Angli vel Franei , qui firent l'enquête des biens appartenant à Fabbaye d'Ely, dans les comtés de Cambridge et de Hertford (?)• On est surtout étonné d'y voir avec quel soin les conunissaires de ces comtés , assistés de ces mêmes jurés (8), et après avoir pris le serment des shérifs , des seigneurs , des curés , des receveurs , des baillis et de six habitants du canton , procé-
(i) Reiny, Religieox de Fécamp et évèque de Dorchester, fat transféré au siège épiscopal de Liocolo, vers cette même époque; il mourut, quelques années après, en 1092.
(2) Il était petit fils d^Osbern de Bolbec et d^Aveline, sœur de Gonnor , duchesse de Normandie.
(3) Suivant Collin, Peerage, t. II, p.470, i! fut h souche de la famille des Ferrers, comtes de Derby.
(4) Adam et Eudes étaient fils de Hubert de Rye (Brady, HUt. p. 217). (9) Selden, Pré face d^Eadmer, p. 15.
(6) MS. du Mus. Britann. Tiber. A. XIll.
(7) MS. du Mus. Britann. Tiber. A. VI. f* 38.
(8) Les Jurés étaient au nombre de 152 , pour les 17 centuries de ces deux comtés.
datent aux enquêtes et dans quels détails ils étaient obligés d'entrer ; on Y lit : Hic iubgeribitur inquisitio terrarum , quo modo barones regU inquiruni videlieet per saeramentum vieecomitis scirœ^ et omnium baronum, et eomm Francigenarum, et totita centuriatuê 9 presbffteri prœpositi et VI viHani uniuseujusque viUœ. Deinde quo modo tocatur mansio , quiê tenuit eam iempore R. £., quis modo tenet, quot kydœ (1) , qaot carucatœ (2), m dominio, quoi hominum, quot viUani, quot cotariiy quoi servie quot liberi^komineêt quoi Sodiemani (3), quantum silvœ , quantum prati , quot poêctAorum^ quot molendina, quoi piscinœ^ quantum est additum vel ablatum, quantum vatebat totum timul (4), et quantummodo, quantum ibi quisque liber homo velSœhemanorum habuit vel habet.Hoc totum tripliciter, scUicêi tempore Régis Edwardi , et quid Rex Willelmus dédit , et quomodo sit modo, etsipotesi plus haberi quam habeatur.
Dans quelques comtés , suivant la Chronique Saxonne (5) , les coohmissaires demandèrent combien la terre pouvait nourrir de bètes à cornes , de moutons , de chevaux et combien de cochons pouvaient être mis en pâture dans les forêts. Leurs enquêtes firent aussi connaître la nature des rentes coutumières , ainsi que les prestations dont les habi-^tants étaient grevés. Néanmoins, quel que fût le soin avec lequel les commissaires veillèrent à ce que toutes les terres fussent exactement cadas* ' trées et appréciées à leur valeur , Camden assure cependant que , sous divers prétextes, quelques-unes ont été oubliées , quia pensitationibus liberœ (6). On voit en effet que, sur les douze centuries du comté de Worcester , on en a omis sept : « parce'que , » dirent les indicateurs, « elles étaient si tranquilles et si fidèles , que les shérifs ou vi-
(i) Une byde de terre coDieoait 100 acres normands, ou 120 acres, mesure d'Angleterre.
(2) Il fallait 6 charrues pour une byde de terre.
(3) Propriétaire soit libre , soit atucbé au baron seigneurial et qui tenait les piaid» de la Cour de ce seigneur.
(4) I.e MS. du collège de la Trinité porte le mot liaïc an lieu de totvm simut.
(5) Gibson, Chronique Saxonne, p. 186.
(6)Kelbam,p. 17.
comtes D'eureat jamais rien à démêler avec les habitants (1). » Enfin, les commissaires , en faisant leur rapport , ajoutèrent quelquefois : « Telle ou telle terre n'a jamais été taxée ni mesurée , par conséquent nous ne pouvons en faire mention. »
Ingulfe (2) , sous un autre rapport , semble accuser les jurés de partialité , lorsqu'il dit que , par un motif pieux , ces derniers ne taxèrent les terres de Tabbaye deCroyland, ni à leur véritable valeur , ni en raison de leur étendue : Nec ad verum pretium , nec ad verum spatium nostrum monasterium librabant (3) ; tandis que nous voyons , au contraire , dans le cartulaire de l'abbaye de la Bataille , que les domaines de ce monastère avaient été surtaxés (4) par erreur ; mais que cette erreur fut réparée dès qu'on s'en aperçut. Il est d'ailleurs bien évident qu'on n'éleva même pas la taxe des terres dont les propriétaires s'étaient refusé à faire toute espèce de déclaration, ou à désigner quelqu'un pour les représenter ou pour réclamer en leur nom. Les inscriptions des domaines du comte Hugues (5) et de plusieurs autres grands tenanciers suffiraient seules pour donner la preuve que la plus grande impartialité fut constamment observée dans la formation du Domesday-Book ; et , dans plusieurs circonstances , nous y voyons des propriétaires qui , par suite des enquêtes , furent remis en possession des terres dont ils avaient été dépouillés.
En général , si le Domesday offre quelquefois de légères différences avec les rapports des jurés qui subsistent encore, ces différences proviennent évidemment de la rédaction définitive de ce livre terrier, comrpaginatum ex rottUis baronum vel justiciarium (6). En effet, lorsque les commissaires eurent fait faire les recherches sur le terrain , avec la plus scrupuleuse exactitude , ils inscrivirent en masse les documents qui leur
(i)Doiiic«d. P>175.
(2) Ingulfe, pp. 79 et 80, édit de Gale.
(3) Orderic Vital, p. 678.
(A) Reg. MofuuL de BeUo, MS. Coiton. f» 15.
(5) Domesd, r» 164, 166, 170 et 182.
(6) MS. Cotton. Tiber. Â, p. 109, col. 22.
étaient fournis par le& jnrés assermentés : ce travail préparatoire terminé , leurs rôles furent envoyés à Winchester ; et là , les terres appartenant soit à la couronne, soit aux grands tenanciers, soit à tous autres et qui étaient situées dans les divers bundreds ou centuries de chacun des comtés, étaient classées et inscrites sous le nom du véritable propriétaire, pour former le Domesday , tel que nous le voyons encore aujourd'hui (1).
Néanmoins , quel que soit le soin qu'on ait apporté à mettre au net et à rédiger ce précieux manuscrit , il s'y est glissé des négligences inexcusables , notamment dans l'inscription des noms de lieux et dans celle des tenants et sous-tenants , qui sont souvent inscrits de quatre ou cinq manières différentes ; aussi est-il fort difflcile aujourd'hui de ne pas les confondre et de déterminer l'appellation qui leur appartient réellement. Brady attribue ces négligences aux scribes , ou aux clercs , qui , étant ou Normands ou Saxons , écrivaient les noms suivant le son produit sur leur ouïe par la prononciation longue ou brève du juré qui les leur dictait. D'un autre côté, Blomefield (2) prétend qu'on ne doit point avoir égard à ces légères différences , et qu'on doit considérer comme exacts les noms inscrits tels qu'ils sont, ou du moins tels qu'ils existaient du temps d'Edouard-le-Gonfesseur. Gela ne dit pas cependant quelle est celle des variantes qui doit servir de type pour le nom de la famille ou de la localité désignée; et l'étranger, qui voudrait consulter leDonusday- Book , a toujours ainsi à vaincre des difficultés souvent inextricables, surtout si l'on considère que la partie calligraphique de ce manuscrit , uniquement formée de signes et d'abréviations , donnerait souvent lieu de se méprendre sur la valeur réelle des mots représentés par ces signes ou ces abréviations, et auxquels il est si facile de donner l'extension ou l'explication qui paraîtrait la plus utile au sens de la phrase.
(i) Ellis, General Inirodwtion to Domeiday-Bookf i813 ; — A General Introduc^ lion to Domeiday-Booky 1833, 2 vol. in-S^.
(2} Blometteld , ffûtory ofihe County of Norfolk, t. III, p. 5.
Un exemple tiré du Domesday (1) suffira pour faire connaître la manière dont ce registre est écrit ; et l'explication qui se trouve en regard donnera une idée du travail d'interprétation nécessité par le texte.
H. DE Galgov. in Facbenha*. ten' Herold'. t. r. e. ii. car' Trae. Semp\ v. uilF. 7. XX. bor. 7. III1. ser\ Semp\ in d'nio. ii.
car\ 7 homu\ nii. car*. Silua ad xii. por.