II. — LES POPULATIONS
Je veux maintenant rechercher quels peuples habitaient, il y a deux mille ans, le vaste territoire que je viens de montrer se répandant sous les eaux, s'accroissant sans cesse et se transformant lentement, et dire quel territoire chacun de ces peuples occupait.
Je distingue d'abord, au nord-est de la péninsule indochinoise, les Annamites, peuple de race mongole qui a traversé la Chine et qui s'est massé sur les côtes du golfe du Tonkin et sur les rives du fleuve Rouge, depuis de longs siècles déjà. Son empire, toujours menacé par la Chine et gouverné par elle, est fondé ; la civilisation annamite, greffe de la civilisation chinoise, se défend contre les Célestes avec une grande énergie. Vaincue, la nation annamite n'est jamais soumise, mais lentement, malgré tous ses efforts, les mœurs chinoises la pénètrent.
Au-dessous des Annamites, sur le territoire aujourd'hui occupé par l'Annam, se trouvaient les Chams, peuple puissant, de race semi-malaise, à demi barbare et très guerrier, né probablement de Malais venus sur cette terre il y a plus de trois mille ans et qui se sont fondus dans une nation aborigène déjà civilisée, déjà puissante. Leur empire s'étendait alors, autant qu'il est possible d'en juger aujourd'hui, du cap Saint-Jacques au cap Vung-Chua, dans la province de Hattnh. Ils avaient successivement conquis tout le littoral du Grand-Lac ; le territoire de Bassac (Laos) leur appartenait peut-être, ainsi que celui d'Oubône. Leur capitale Chiem-Thanh était à peu près où se trouve Hué aujourd'hui. Ils paraissaient avoir reçu leur religion de l'Inde et étaient brahmaniques.
XXn DROIT PUBLIC CAMBODGIEN
Dans la province du Binh-Thuan existait un petit peuple, les Hoï, de race mongole, plus blancs que les Annamites, vaincus probablement par les Chams, à demi détruits, auquel on a cru devoir attribuer la construction des monuments soi-disant khmers qu'on a trouvés dans l'Annam (1).
Le littoral cambodgien du sud, depuis le cap Saint- Jacques jusqu'au cap de la Table, que j'ai désignés plus haut comme limitant l'immense golfe du Mékong, était probablement occupé par les Malais ou tout au moins fréquenté par leurs jonques de commerce.
Le littoral cambodgien du golfe de Siam, comme le littoral devenu siamois et probablement les côtes orientales et occidentales de la presqu'île de Malacca, étaient occupés par ces mêmes Malais, gens d'audace et d'aventure, à demi civilisés, aguerris et redoutables dans les combats. Habiles commerçants, ils avaient étendu leur empire à toutes les côtes du golfe de Siam et devaient déjà y exercer le commerce et la piraterie, leur principale industrie. On a tout lieu de croire que les Malais étaient alors, comme les Chams, des brahmaniques.
Il est probable que les côtes de la Barmanie leur appartenaient aussi et on a cru y reconnaître des traces de leur domination.
Au centre de l'Indo-Gliine, les Chams, ainsi que je l'ai déjà dit, avaient étendu leur domination; le Grand-Lac leur appartenait, mais cette domination s'exerçait non seulement sur le territoire, mais sur les peuplades qui l'habitaient et qu'ils avaient dû soumettre les armes à la main*
Au sud du Grand-Lac, il semble que des peuples à demi sauvages, qui s'habillaient de fibres de bambous
(1) M. Moura les considère comme étant de la même race que les peuplades k demi sauvages qui vivent sur les plateaux montagneux de ÏU^ chinoise d'Haïnan. Cette opinion me parait très aventurée.
INTRODUCTION XXUI
tressées, de feuilles et irécorces d'arbres (1), peuplaient les terres de formation nouvelle que traversaient le Mékong et le bras du Grand-Lac, alors un estuaire large et salé. C'étaient les autochthones.
Au nord du Grand-Lac était le Pho-nan des Chinois (2) (le Laos) qui s'étendait jusqu'aux frontières méridionales de la Chine et des frontières du Tonkin aux Arrakan- Yoma (3) et Pégou-Yoma de la Barmanie. C'était une vaste région peuplée de cent peuplades presque toujours en guerre et qui avaient à défendre leurs territoires contre les Chinois, les Annamites et les Chams. Venues de? l'Inde probablement en Indo-Chine, il y avait plusieurs siècles déjri, plus de mille ans peut-être, elles l'avaient conquise et envahie, poussant devant elles les peuples autochthones dont j'ai parlé tout à l'heure. Les annalistes chinois de cette époque avaient donnera ce territoire le nom de Pho-nan, mais*précédemment, dans l'antiquité, on l'avait connu en Chine sous celui de Lan-hoangloa. Viên-Chan, village situé sur la rive gauche du Mékong, par 100° 20' de longitude est et 18° de latitude nord, parait en avoir été la capitale. Le roi du Laos était tributaire de la Chine depuis l'an 125 avant Jésus- Christ.
Au nord-ouest du Grand-Lac et par conséquent au sud-ouest du Laos se trouvait un peuple soumis aux Ghon-lap, alors sous la domination des Chams. Il paraissait être issu d'un mélange de Mongols et d'Indous très bruns. C'étaient les Sqyam (couleur brune) (4), peuple de race Thaï (libres) et que nous désignons sous leur surnom, celui de Siamois, qu'ils ont d'ailleurs repris depuis peu. C'était alors un peuple esclave, une simple
(1) Moura, Le Royaume du Cambodge, t. II, p. 24.
(2) Ibid., t. Il, p. 24.
(3) yVj?na, mot birman qui veut dire « monta ^uo ».
(4; Du sanscrit Cyihna (brun, sombre), selon M. de Rosny.
HIV DROIT PUBIJC CAMBOIKÏIEX
tribu «]f la graivh- racf fA4û du î>êut-être métis des Thaï, d'oripue ii]«i'»u^. et <3«.^ Mungols. Le territoire que ce jKMi]»lê oi'<'Ui»aJt nf sVl.f-ndait pa> jus<|u*au golfe de Siam ♦-t il ne ^^^il♦le j»a> qu'il fut établi sur les bords du Grand-Lac.
A cettf éjM»quf rei'ult-e. les Cljinoi> distinguaient mal tout«"> lt"S rar^Hs. tout*^> l*'-> nation^ en voie de formation, qui se di>j»utaient le territoire de la grande péninsule in«kMrîiinoi>e et lavais nL en gnuide ï»artie. déjà conquise >ur h^> autochtljones. Tout ce qui n'était pas occupé par le> Annamites- leurs voi>ins ennemis, et f>ar les Chams, dont il> connais>aif*nt le i«uis!<int empire, était désigné par leurs historiens et leurs gt^ographes sous le nom de Pho-nan(Lao>>. Le Laos, à b^urs yeux, était limité, au Nord p<'ir le Cuu-Cîu»n, la gnmde province méridionale de leur empire, au >ud par la mer de Chine, à Foue^t j»ar le golfe de Siam et le Chau-ba (l'Inde) et à Test par le Tonkin et le Xa-au (le Ciampa). Ils savaient bi<'n que le Pho-nan comjirenait un grand nombre de nations gouvernées par des rois, le Chon-lap entre autres, mais ils ne se donnaient guère la peine de définir exactement les territoires qu'elles occupaient et de connaître même leurs capitales. Quand ils firent en Tan 125 avant notre ère, leur expédition du Laos et se furent probablement emparés de Vién-Chan, la capitale, ils mirent tout le Pho-nan au nombre des pays qui étaient alors tributaires du Céleste empire, bien qu'ils n'eussent parcouru et conquis qu'une partie de ce vaste territoire.
Telle était, il me semble, la situation respective des races en Indo-Chine, il y a deux mille ans, au moment de l'arrivée des Khmers. Je résume ici, en commençant
(\) Thaï oM le nom générique de leur race et non le leur en particulier; îIh l'ont jirw, non jjarce qu'ils avaient recouvré Tindépendance, mais imt'At que <'/était le nom de la race à laquelle ils appartenaient.