INTRODUCTION XXXIII
Probablement supérieurs aux races qu'ils rencontrèrent en Indo-Chine, il leur fut facile d'y jeter les bases d'un empire puissant, et c'est ainsi qu'ils purent s'emparer de tout le territoire du Cambodge et d'une grande partie du Laos. Peu nombreux probablement au moment de leur débarquement, ils ont dû contracter de fréquentes unions avec les femmes des peuples qu'ils avaient soumis, avec les femmes des peuples voisins, principalement les Cancho, les Rodé et les Chréais, auxquels ils ont donné leur numération (1). C'est sous l'influence de ces unions, que leur race a dû considérablement se modifier.
Des mots nouveaux appartenant aux langues des aborigènes ont pénétré dans leur langage et remplacé des mots malais ; je ne trouve plus que cinquante et un mots malais sur cent vingt-quatre mots de la langue chame, mais je rencontre vingt-sept mots cancho, rodé et cliréai, dix-neuf mots rodé et chréai, cinq mots cancho et chréai, un mot cancho et rodé, un mot rodé et onze mots chréai, soit cinquante-cinq mots des langues cancho, rodé et chréai, qui sont venus en remplacer cinquantecinq sur soixante-treize; sur les dix-huit autres, j'en trouve trois qui appartiennent à la langue cambodgienne et aux langues samré, por et couïlle qui forment un groupe de langues parentes à un degré rapproché (2) ; trois qui appartiennent à la langue annamite ; les dix autres proviennent d'idiomes sur lesquels je n'ai aucun renseignement.
C'est probablement à ce mélange des races chame,
(1) Sur cent vingt-quatre mots chams, soixante-neuf sont aussi cancho, soixante-huit sont également rodé, et quatre-vingt-six sont en même temps chréai.
(2) Sur ces trois mots, un est aussi reconnaissable dans la langue stieng, un autre dans les langues stieng, prou et siamoise ; le troisième dans les langues prou et siamoise.
XXXIV DROIT PUBLIC CAÎlBODGIEN
chréai, cancho et rodé qu'il faut attribuer l'altération de la langue malaise parlée par les Ghams à rorigine et la formation de ce que nous appelons la langue chame.
Dans ce cas, ils auraient conservé l'écriture qu'ils avaient apportée de Sumatra et que les Malais de la Malaisie d'aujourd'hui ont si bien oubliée, — depuis que les Arabes leur ont appris la leur, — qu'il n'ont jamais pu en fournir d'alphabets complets aux Européens ; qui sait si ces caractères chams que nous connaissons ne sont pas ceux que les Annamites ont abandonnés au xi« siècle de notre ère sur l'ordre de leur roi Sï-Vuong(i) et ceux qu'on a retrouvés chez les Thaïs de l'ouest du Tonkin et chez les Muongs de la province de Thanh- Hoa (2). Cette écriture annamite, comme celle des Malais et comme celle des Chams, était phonétique et s'écrivait de gauche à droite, comme les caractères déwanagaris, comme les caractères pâli, siamois, khmers et thaï.
Je ne suis pas éloigné de croire que le peuple auquel les Chams se sont tout d'abord alliés, avec lequel ils ont conquis leur indépendance, fût un peuple de race thaï et que le nom de Cham leur vient non de leur race, mais de la capitale de leur empire, Chiem-Thanh (3). C'est alors qu'ils auraient attaqué, vaincu, puis chassé du Ciampa oriental jusqu'au fond de la province du Binh-Thuan, les Hoï que les Annamites regardent
(1) Truong-Vinh-Ki, Cours d'histoire annamite^ I, page 27. La langue et l'écriture annamites étaient si différentes de celles employées en Chine, que les annales de l'Annam rapportent qu'en 1109 avant notre ère, on eut besoin à la cour de Chine de traducteurs et d'interprètes pour lire les lettres de créance que les ambassadeurs annamites apportaient à l'empereur Thanh-Vuong. (Ibid. I, p. 11).
(2) Garcin. Un an chez les Muong.
(3) Cette ville était située à peu près où se trouve aujourd'hui Hih', la capitale de l'Annam. Chiem est la représentation exacte en caractères latins du caractère chinois correspondant. Mais les indigènes eux-mêmes prononcent toujours Chain.