‹ Recherches sur le droit public des CambodgiensChapitre 23 sur 63 · VI. — LES KHMERS · texte numérisé non relu

VI. — LES KHMERS

M. de Lagrée écrivait en 1863 ou 1864 cette phrase : « A quelle époque les Cambodgiens ont-ils pris le nom de Khmers ? Ce nom n'aurait-il pas son étymologie dans le mot fter, célèbres, questions difficiles à résoudre, autant que sont douteuses les dates auxquelles on rapporte les personnages dont le souvenir s'est conservé » (1).

Depuis cette époque, les deux questions qu'il avait posées n'ont pas reçu de réponse ; l'hypothèse avancée par M. Aymonnier qu'une tribu khmère existait peut-être au Laos et que cette tribu a donné son nom au peuple cambodgien, n'est pas une réponse, ce n'est qu'une hypothèse. C'est pourtant cette hypothèse qui me paraît la meilleure (2). Peul-être les Khmers venus du Pégou, à une époque très reculée, ont-ils fondé un royaume à Kémarat (3), sur les deux rives du Mékong, au-dessus de Bassac ; alors c'est de là qu'ils seraient partis pour

(1) Explorations et missions, pages 10-H.

(2) M. Aymonnier a aussi émis cette autre opinion très différente de la première : « L'autre nom de la race actuelle « khmèr » me paraît être de date postérieure (<à celui de Kamhoudja, né de Kambou), moins noble, moins éle^é, signifiant à l'origine quelque chose comme le Tiers- Etat, pour désigner « les exempts, les priyilégiés » entre les fils de Kambou au-dessus et la tourbe des esclaves au-dessous. On dut rechercher ce titre « d'affranchi, d'exempt », et on s'en parait aussi. A la longue, il devint le nom du corps de cette nation de races très mêlées.» {VEpigraghie cambodgienne, Excurs. et reco;m., VIII, n'*20,noT.-déc. 1884, p. 274;. — Nous sommes loin de Tétymologie à laquelle M. de Lagrée a songé : khmer ne \ient-il pas de kêi\ mot indien qui veut dire célèbre.

(3) Kémarat ou Kemmarat, en langue khmère se dit Kémara^ et en pâli Kémaro ; situé à 16» 03' 03" latitude nord et <à 102" 48' 07" o longitude est.

INTRODUCTION XLIH

faire la conquête du Cambodge au xn*' ou au xm« siècle.

Sans pouvoir dire avec certitude d'où vient ce mot khmer (Kémaro en langue pâli), j'avouerai que je crois à une nouvelle invasion d'origine indienne peut-être ou pégouanne, à une invasion beaucoup plus rapprochée de nous que celle des Chhçéa-Préam dont je viens de parler, et que ce nom de khmer devint, après cette invasion seulement, celui des habitants du Cambodge (1). Nous provenons de Romvisay, dans l'Inde, disent les bakous ou préam, et les Cambodgiens sont venus d'une autre contrée appelée Phuméa (Pégou). Et certaines légendes khmères enseignent que lesKhmers sont partis de Savodey ou d'Hangsavodey (Hangsavodi), l'antique capitale du Pégou (2).

Un fait certain est celui-ci : Le peuple qui a construit les monuments cambodgiens était brahmanique; c'est à Brahma, c'est à Vichnou, c'est à Siva, c'est aux divinités secondaires qu'il a élevé des temples; ce sont les dieux de la trimourti indienne qu'il a adorés. Les sculptures et les bas-reliefs qui couvrent les murs des

(1) N'est-ce point à cette invasion qu'il faut attribuer la période obscure qui, au dire de M. Aymonnier (Excursions et reconnaissances, VIII, n* 20, noY.-déc. 1884, p." 294), s'étend de l'an 1162 à l'an 1346, de JayaTarman Vil à Nipean-Bat, premier roi de la chronique royale ; la destruction des chroniques antérieures au xiv« siècle, l'arrivée au trône du Cambodge d'une famille royale nouvelle, la rédaction de la légendaire Pongsa-Voda et la décadence de la nation cambodgienne? — Barros, un voyageur portugais qui écrivait au xvi* siècle, distingue les Khomen (Khraers) des Cambodgiens. — Cité par F. Garnier, dans Voy. d'exploration, p. 98.

(2) Moura, II, p. 213, note 2. — Ne sont-ce pas les Khmers, originaires du Pégou, qui ont apporté au Cambodge les codes législatifs connus sous le nom de Préa-Thom-Mséatj qui ne sont autres que les textes remaniés du Manova-Dharma-Sastra des Indous? Les lois des Barmans et celles des Pégouans, qui portent le nom de Préa-Derma-Sath, ne sont autre chose que le Manova-Dharma-Sastra^ et j'ai quelque raison de croire que le texte khmer est beaucoup plus près de rîippeler le texte barmano-pégouan que le texte indien.

monuments cambodgiens en portent témoignage, les inscriptions anciennes, certaines mœurs, certaines coutumes encore existantes, certains noms de villages et de montagnes Tattestent encore.

D'autre part, aucune inscription, aucun fait n'a révélé que le nom de khmer fût déjà connu à cette époque éloignée, à l'époque brahmanique; c'est plus tard que ce mot a été employé et alors que le peuple cambodgien était devenu bouddhiste.

Ne peut-on pas déduire de là que l'émigration nouvelle dont je parle, l'émigration d'une tribu khmère, bouddhiste, venant du Pégou, soit directement, soit après avoir stationné au Laos, peut-être à Kémarat (1), a apporté ce mot avec elle et avec ce mot des mœurs plus correctement bouddhistes que celles qu'une partie notable de la population cambodgienne avait déjà adoptées (2).

Les brahmaniques avaient élevé des monuments merveilleux, des temples remarquables par leur architecture ; les bouddhistes n'ont rien construit ; ils n'ont même pas achevé les temples que leurs prédécesseurs avaient élevés, mais dont ils n'avaient pu terminer les sculptures.

Cette nouvelle immigration aurait eu lieu à mon avis au xm« ou au xiv« siècle, époque à laquelle le bouddhisme définitivement vaincu aux Indes se retranchait à Geylan et en Indo-Chine.

Dans cette hypothèse, les Khmers ne seraient pas les constructeurs artistes que nous croyons; ils ne seraient

(1) C'est peut-être aiix gens de cette tribu que s'adresse l'épithète de cat-sas (coupé religion) et qu'il faut rapporter l'histoire du roi Préa-Thong que son père aurait chassé de l'Inde avec tout son peuple.

(2) En 1296, si on en croit le voyageur chinois Khoubilai et la traduction qu'a donné de sa relation M. de Rémusat, le bouddhisme était déjà une religion officielle. Mais le brahmanisme avait encore de nombreux adhérents parmi le peuple. — Cité par Francis Garnier, dans Voyage d'exploration.

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