INTRODUCTION XL VII
mal articulée par une race qui ne pouvait prononcer certaines consonnes, qui, par des élisions nombreuses, ramenait tous les mots polysyllabes à des monosyllabes et qui donnait un accent déplorable à une langue qui n'avait point été créée pour elle. On a commis là une grosse et grave erreur. L'examen de cette langue, bien que superficiel, auquel je me suis livré, me permet de mettre en doute que les langues de l'Inde aient, dans une proportion déterminante, concouru à la formation de la langue khmère. A mon sens, cette langue est autochthone ; elle est la langue née du mélange des idiomes parlés par les races vaincues, par les aborigènes dispersés, soumis ou repoussés et, comme le peuple khmer lui-même, un produit de la fusion des races.
Les quelques mots pâli qu'on trouve dans la langue khmère ne sont pas plus khmers que ne sont français les mots grecs insérés depuis le xvi® siècle dans notre langue. Ils désignent d'ailleurs presque toujours les choses et les idées de la religion bouddhiste ou les choses du gouvernement et de la législation.
A mon sens, aux vainqueurs malais, chams, cambodgiens et khmers, qui apportaient leurs langues, les autochthones ont opposé leurs dialectes et, bien que soumis comme l'ont été chez nous les Gallo-Romains, ils les ont imposés aux vainqueurs comme les Gallo- Romains ont imposé leur langue aux Francs. Alors, comme chez nous, la langue primitive, en persistant, s'est modifiée; elle a adopté une petite quantité de mots étrangers provenant des vainqueurs et aussi des peuples voisins avec lesquels la nouvelle nation avait de constantes relations.
Nous ne pouvons, en effet, admettre la version présentée par les annales légendaires du peuple cambodgien qui prétendent que la langue khmère a été, sur l'ordre d'un roi, composée tout crune pièce par des lettrés qui
XLVffl DROIT PUBLIC CAMBODGIEN
puisaient dans le sanscrit, le mokhout (1) et le cham. Nous savons, par ce qui a eu lieu ailleurs, que les choses ne peuvent pas se passer ainsi et qu'une langue ne se forme pas de toutes pièces et scientifiquement, conformément à des règles préalablement arrêtées, mais qu'elle vient du langage populaire, du langage le plus employé, qu'elle se forme péniblement, lentement, en empruntant aux" idiomes voisins, en s' aidant de toutes les circonstances qui portent les peuples à se mélanger et les dialectes à se confondre. C'est ainsi que la langue cambodgienne s'est formée et non d'après un ordre du prince et sous les efforts des savants. Le rôle de ceux-ci est bien plutôt de conserver la langue d'autrefois, alors même que les contemporains ne la comprennent plus, de l'écrire sans la comprendre et de la considérer comme une langue sacrée, alors qu'elle n'est plus en réalité qu'une langue morte (2). Cette opinion est d'ailleurs confirmée, à mon sens, par le mot même qui, en langue khmère, sert quelquefois à désigner la langue que parlent les Cambodgiens : péak samrai, c'est-à-dire, selon M. G. Janneau (3), « langue qui délie^ qui explique, sans doute parce qu'elle sert à expliquer, traduire ou commenter le pâli, qui est la langue sacrée dans laquelle sont écrits les livres de religion et un grand nombre de
(1) Le mokhout^ selon les lettrés khmcrs, ne serait autre que le pâli qu'ils appellent communément le haley. — Le mot magadha, qui pourrait bien avoir donné la l'orme mokhout est en effet l'un des noms du pâli dans certaines parties de l'Indo-Chine. — On sait que le pâli et le pracrit sont dérivés du sanscrit et que le pâli est la langue sacrée des bouddhistes comme le sanscrit est la langue sacrée des brahmanes.
(2) N'est-ce pas ce qui a eu lieu en Europe pour le latin, aux Indes pour le sanscrit, en Indo-Chine et à Ceylan pour le pâli, en Ethiopie pour le gheez ancien, en Malaisie pour l'arabe qui est pour les Malais une langue non parlée, morte pour ainsi dire, mais sacrée, au Binh-Thuan pour les Chams non musulmans, chez les Israélites de nos jours pour la langue judaïque, etc.
(3) Étude de Valphabet cambodgien^ 1" fascicule, p. 67.