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L'EAU DU SERMENT

Tous les fonctionnaireç du royaume, quand ils tiennent leurs pouvoirs du roi (1), sont tenus de venir à Phnom-Penh, deux fois par an, — dans la première quinzaine de Chet (premier mois) et dans la première quinzaine de Photrebot (sixième mois), — boire Teau du serment (phoC'teuk'Sâmbât)^ c'est-à-dire prêter serment de fidélité au monarque. Cette coutume très ancienne n'est pas particulière au peuple khmer, elle est pratiquée au Siam, en Birmanie, au Laos, dans tous les Etats, dans la presqu'île de Malacca et dans tous les États malais.

Dans son Voiage aux Indes orientales depuis i658 jusquà Van i665, Gautier Schouten Ta observée chez les Malais, mais ne Ta que très brièvement décrite : « La manière de prêter serment, dit-il, est en trempant la pointe de leur poignard dans l'eau, et en s'en laissant tomber des gouttes sur la langue. En même temps, ils désirent de bouche que s'ils ne font pas les choses à quoi ils s'engagent, leur fidélité ne demeure pas impunie (2)». Schouten ne dit point que cette eau du serment était au

(1) Ceux qui tiennent leur pouvoir d'un apanagiste boivent, au palais de Tapanagiste, reau consacrée par ses armes.

(2) Traduction du hollandais, 3* édition corrigée, 1724, tome II, page 311.

préalable consacrée et quelles paroles les prestataires prononçaient.

M. Moura, dans son Royaume du Cambodge, a décrit toute cette cérémonie avec beaucoup de soin, et je ne puis mieux faire que de copier ici ce qu'il en dit. « En avril et septembre, les mandarins, les différents fermiers, quelle que soit leur origine, sont tenus de se rendre à la capitale pour y prêter le serment d'usage. Ceux dont Tabsence est remarquée, ou bien ceux qui ne sont qu'en retard, devraient être destitués et enchaînés, si on s'en tenait à la rigueur des lois ; mais on est de nos jours moins sévère et on se contente d'infliger une amende, qui est de quinze francs (1) environ par degré de la dignité du mandarin pris en défaut. Ces amendes sont remises en totalité aux deux chatubellans : \emohatep et le moha-montrey (2).

« L'eau consacrée (3) est contenue dans une quinzaine de jarres, disposées autour d'un dais de soie sous lequel prennent place (4) les idoles des principales divinités brahmaniques, et où sont déposés aussi les insignes de la royauté, des amulettes que le roi porte à la guerre, de l)etits reliquaires renfermant des ossements de saints... L'eau destinée aux dames de la cour est dans un grand bassin en cuivre et celle préparée (5) pour les princes est contenue dans de grandes gargoulettes en or à dessins repoussés.

(( Les brahmes (6) qui ont la direction de la cérémonie, commencent par offrir des aliments aux dieux, aux

(1) 5 piastres. — Ils devaient autrefois être décapités (Crâm-Monti- Robal, art. 122-123).

(2) Au Louk-moha-tep pour les mandarins de la gauche; au Loukmoha-montrey pour les mandarins de la droite.

(3) Il faut lire ici : « L'eau à consacrer... »

(4) il faut lire : « sont placées... »

(5) il faut lire : « à préparer ».

(6) Ou bakous.

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anges, aux ancêtres, afin de les disposer à honorer de leur présence la prestation du serment. Le roi s'assied près du dais (1) sur un riche tapis, ayant à sa droite les princes placés suivant leur rang et tous prosternés. Les mandarins prennent place dans la première moitié de la salle, les plus gradés en avant. »

J'ajouterai que les prestataires du serment doivent être à jeun, et n'avoir sur eux aucun bijou d'or ou d'argent.

« Dès leur entrée dans la salle, les mandarins allument chacun une bougie, la collent sur les rebords des jarres, se prosternent devant le dais et regagnent leurs places. Ils sont tous revêtus, ce jour-là, de leur longue robe blanche de cérémonie (2).

<c Enfin le chef des bakous s'avance et jïrononce le discours suivant : a Les cinq bakous les plus élevés en a grade ont reçu directement du roi l'ordre de prendre c( à témoin du serment que l'on va prêter, les dieux, les « anges de la terre et des cieux, Siva, Vichnou, la déesse ce Kali, les esprits des mers, des forêts, des fleuves, des « îles, des montagnes..., les diables qui sont puissants, ce les damnés, les yeac (yakchas), le soleil, la lune, le ce feu, l'eau, le vent, la terre. »

ce Après cet exorde, les brahmes trempent dans l'eau les armes du roi, ainsi que celles de sa garde, des boulets, des biscaïens, des balles estropées avec des cordages en rotin. Ces projectiles sont ceux qui doivent entrer dans le corps des parjures s'il s'en produit.

ce Gela fait, les lettrés se présentent, un livre à la main ; ils vont se placer en face des princes, des mandarins et, après les avoir salués, il leur lisent la formule suivante

(1) Le roi n'assiste plus depuis longtemps k cette cérémonie.

(2) Sampot-than-sâf c'est-à-dire sampot dont la partie centrale est hliinche. En fait, c'est une longue et large pièce d'étoffe en soie blanche avec une bordure de couleur. Ce n'est pas une robe.

du serment que ces messieurs (!) répètent phrase par

phrase.

« Sire, moi, un tel, placé sous la poussière de vos pieds sacrés, je jure d'être zélé dans le service de TEtat et celui de votre Majesté. Je promets de ne servir que vous de très bon cœur et sans arrière-pensée, de vous être fidèle, do ne pas méconnaître votre autorité et de ne pas favoriser les entreprises des souverains étrangers contre le royaume. Je m'engage, au contraire, à dénoncer et à poursuivre sans pitié les fomentateurs d'intrigues et de troubles. Si des ennemis faisaient des tentatives contre le royaume, et si je n'accourais pas pour le défendre; si, dans un cas pareil, je me cachais, et si, par mon exemple, je faisais naître parmi le peuple des sentiment de crainte, de terreur, je ne serais plus digne d'être votre servi-

< teur. Je jure de ne jamais manquer au devoir, à la ( justice, à la fidélité envers le souverain ; et si je dois ( y faillir un jour, qu'il m'arrive alors tous les malheurs ( qui frappent les parjures. J'invite les anges des villages, ( ceux des arbres, les esprits bons ou mauvais, les

< génies de l'air et du vent, les régents des quatre ( points cardinaux, la déesse de la terre, tous les diables ( et les démons..., à ni'ôter la vie si je deviens jamais ( infidèle. Si je manque h mes serments, que je renaisse ( dans une condition misérable et que, dans ce monde,

< je sois foudroyé par le feu du ciel, mordu par les ( caïmans et les autres animaux voraces, que je sois ( percé par la corne du bœuf, du buffle ou la défense ( de l'éléphant, que je sois écrasé sous le poids énorme ( de cette dernière bête et que je meurs malheureux et ( sans funérailles, ou qu'enfin je sois tué par vos armes,

< sire, et que l'on me plonge ensuite dans les enfers où je ( resterai cent mille siècles. »

« Le serment que les dames de la cour prêtent est à

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peu près analogue au précédent, sauf les différences que voici :

(c Je jure d'être fidèle au roi, de ne pas divulguer les « choses que les souverains étrangers doivent ignorer, « de remplir mes devoirs d'épouse (de servante, dan- (( seuse, etc., selon le cas), de ne jamais écouter les « propos amoureux qui me seraient adressés et de « dénoncer, au besoin, celles de ces dames, qui seraient a devenues infidèles au roi. »

« Dès que la lecture du serment est terminée, les bakous offrent Teau que les mandarins avalent et le serment est définitivement prêté (1).

« Dès le lendemain de la cérémonie, des délégués vont dans les provinces, avec une certaine quantité d'eau consacrée, afin de recevoir le serment de ceux que la maladie ou les exigences du service ont empêchés de se rendre dans la capitale le jour prescrit. » Ces fonctionnaires peuvent aussi envoyer leurs kromokar chercher l'eau du serment qu'ils boivent chez eux cérémonieusement.

Au Laos, les mandarins siamois et les mandarins laotiens vofît, deux fois par an, boire l'eau du serment non à Bangkok, qui est trop éloigné, mais dans une pagode du chef-lieu. Le kha-luong ou missi dominici remplace le roi et reçoit le serment en son lieu et place. Cette cérémonie se fait avec le plus de faste possible afin de frapper l'imagination de ceux qui y assistent et d'inspirer une grande terreur à ceux qui boivent l'eau du serment.

Cette coutume de tremper les armes du chef dans Teau et de distribuer cette eau à ses fidèles est très ancienne ;

(1) Us doivent yider la petite tasse entièrement, renverser dans leur main les quelques gouttes qui y demeurent et se passer la main sur la tète.

elle est aujourd'hui devenue coutume royale et particulière, mais j'ai quelques raisons de croire que tous les feudataires autrefois, tous les représentants du roi dans les provinces, tous les princes, tous les chefs faisaient ainsi boire Teau du serment à leurs guerriers, à leurs fonctionnaires, et que c'était le mode général de prêter serment dans le passé. Aujourd'hui encore, les rebelles prêtent serment de la même manière entre les mains du chef qui les mène au combat ou dont ils ont résolu de suivre la fortune; le chef trempe ses armes dans l'eau d'un vase et la distribue à ses compagnons qui la boivent après avoir i)rononeé un serment plus substantiel que celui que prêtent les mandarins royaux, mais non moins énergique. Boire l'eau du serment, c'est donc s'engager envers un chef, c'est jurer fidélité et se vouer, en cas de trahison, aux malheurs horribles, à la mort cruelle et aux feux de Tenfer.

C'est ainsi que les Indo-Chinois et les Malais ont imaginé une cérémonie de serment qui remplace Thonimage que les vassaux du moyen âge rendaient en Europe, à leur suzerain. Le mode malais est plus guerrier et convenait bien à ce peuple de pirates toujours occupés à organiser une expédition ou à exécuter un projet de pillage, mais le mode cambodgien est plus civil, plus pacifique; il convient mieux à ce peuple aux mœurs calmes, artiste et peu porté aux exploits militaires. Cependant, on ne peut s'empêcher de constater que cette cérémonie est toute brahmanique, que les bonzes n'y assistent point et que c'est par la vertu des armes du prince qu'on prête serment de fidélité. On croit fermement, bien que cent exemples contraires à cette croyance soient connus, que celui qui prêterait ce serment avec une arrière-pensée et boirait l'eau consgicrée par les armes du prince, ayant le projet de trahir, périrait sur l'heure ou dans un avenir prochain par un accident.

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Cette superstition, qui rappelle celle que nos aïeux nourrissaient à Tégard du serment, donne à cette cérémonie antique un caractère bizarre qui ne laisse pas de troubler les consciences des mandarins. On en a vu, dit-on, qui sur le point d'entrer en rébellion, trouvaient un motif pour n'y point participer. De là les pénalités graves, — l'arrestation, la chaîne et la destitution, — qui frappaient les absents subitement devenus suspects. Aujourd'hui, la foi dans l'efficacité de l'eau du serment, la terreur qu'inspire un parjure, sont moins grandes et les lois de l'antiquité ne sont plus que rarement appliquées ; c'est que le manquement, l'absence du mandarin moins profondément ému par le serment, ne sont plus aux yeux de l'Etat khmer un motif sérieux de suspicion ; on punit d'une amende ceux qui ne se présentent pas, et souvent même on admet pour bon le motif d'absence qu'ils donnent, si peu valable qu'il soit. J'ai connu un gouverneur qui quatre fois de suite n'est pas venu boire l'eau du serment et qui s'en est tiré avec une centaine de piastres qu'il a données au Louk-moha-montrejr, chambellan de droite.

LES PHNÉAK-NGÉAR

L(^s Phnéak-ngéar provinciaux ont été supprimés en 1892, après la nouvelle organisation proposée par le Protectorat et acceptée par le roi. Ils étaient les agents d'un certain nombre de mandarins qui habitent Phnom- Penh; ils dépendaient autrefois du Préa-nokor-bal et formaient probablement son krom. A une époque que je ne saurais déterminer, ils sont parvenus à sortir de la dépendance du préfet de police et à rentrer sous celle des ministres. Il serait peut-être plus prudent de dire que ces mandarins avaient acheté des titres et des fonctions, et qu'ils les portaient ou les exerçaient pour leur compte personnel et sous leur responsabilité. En principe, c'était peut-être cela; en fait leur responsabilité était nulle. Pour retrouver le prix de leur charge et en tirer des revenus, ils vendaient à d'autres agents qu'ils nommaient ce qu'ils avaient acheté, et les envoyaient dans les provinces exercer leurs fonctions et percevoir les droits qu'on leur avait concédés. Quelques-uns demeuraient en relations avec leurs agents provinciaux, mais la plupart ne s'occupaient guère des affaires relevant de leurs fonctions, et les laissaient traiter par leurs agents avec les gouverneurs des provinces où ils étaient chargés de rechercher les criminels et les délinquants.

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Ces mandarins fainéants étaient autrefois les phnéakngéar du Préa-nokor-bal (1); leurs agents étaient les phnéak-ngéar provinciaux. C'est surtout de ces derniers que j'ai à parler ici, car ils sont dans les provinces de véritables officiers de police judiciaire.

M. Aymonnier a donné, dans une notice sur le Cambodge, la liste des phnéak-ngéar de la province de Bâti en 1873. Je m'en servirai en la rectifiant pour énumérer tous ces agents et déterminer leurs fonctions.

1° Le menou était un agent du ministre de la justice, chargé de poursuivre les voleurs, les meurtriers, les assassins, les querelleurs, les batailleurs dont les querelles ou les rixes ont entraîné des blessures graves ou des meurtres. Il touchait une part de l'amende infligée pour ces crimes ou délits.

2° Le phnéak-ngéar homme par le Maha-montrejy était chargé de veiller sur les héritages des mandarins qui mouraient sans héritiers, et de confisquer leurs biens au profit du trésor royal. Si ces mandarins laissaient des veuves, leur héritage appelé dans ce cas méardak, était divisé en trois parties égales : une appartenait aux femmes, une autre devait être dépensée en bonnes œuvres au nom du défunt, et la troisième partie devait être versée au trésor du roi. Quand il n'y avait pas de femmes, le partage se faisait par moitié ; une part était pour le roi et l'autre part devait être dépensée en bonnes œuvres. Ce phnéak-ngéar était chargé en outre de poursuivre

(1) Us étaient probablement tout d'abord les lieutenants du Préa-nokorbal, puis on leur vendit une partie des attributions de celui-ci ; plus tard ces ofûces, ces attributions passèrent des anciens agents à demi émancipés, à des mandarins qui n'étaient plus sous sa dépendance et qui faisaient partie de différents kroms. Ces offices furent alors achetés ou donnés par le monarque pour services rendus. En somme, cette mesure qui avait pour but de fournir des revenus au roi ou de satisfaire l'appétit des mandarins de son entourage, produisit l'émiettement des pouvoirs du l*réa-nokor-bal entre une vingtaine de mandarins mal préparés.

tous ceux qui commettaient des crimes ou des délits à propos de ces biens, soit en essayant de tromper les mandarins sur leur importance, soit en dérobant une partie de ces mêmes biens, soit en ne consacrant pas aux bonnes œuvres la partie laissée à leur discrétion.

3° Les trois phnéak-ngéar nommés par le Sauphéathnppedej^ le Montrey-kotdarachy le Piphéak-çinichey^ qui étaient chargés de poursuivre les femmes qui ont convolé à des secondes noces avant d'avoir brûlé les ossements de leurs maris défunts. Ils étaient chargés de faire restituer, par ces femmes infidèles à la mémoire de leur mari, la part des biens de la communauté (trâpsômbach) qu'elles avaient reçue et à laquelle elles n'avaient plus droit par suite de leur infidélité.

4° Le phnéak-ngéar nommé par le Yathéa-sang-kreamthuppedex était le chef des pois; on Tavait chargé de délivrer en son nom une seconde lettre d'affranchissement aux esclaves héréditaires affranchis par leurs maîtres, à ceux qui étaient parvenus à se racheter et qui étaient déjà munis d'une première lettre délivrée par leur maître. Gomme officier de la police judiciaire, tous les pois du roi soumis à sa surveillance et placés sous ses ordres lui devaient obéissance.

5° Le phnéak-ngéar nommé par le Piphéak-tup-réachéa-chang'Véang était chargé d'apposer son cachet au bas de la lettre d'affranchissement dont il vient d'être parlé, puis d'aider son collègue à découvrir les crimes commis par les pois ou les néak-ngéar.

6° Le phnéak-ngéar nommé par le Vongsa-thuppedey était chargé de poursuivre ceux qui se dérobent à l'im,pôt et de vendre au besoin ces délinquants.

7° Le phnéak-ngéar nommé par le Pohul-tep était chargé de poursuivre et de vendre au besoin les voleurs de buffles. Les buffles trouvés devaient lui être remis.

8° Deux phnéak-ngéar nommés l'un par le Rôt-séna,

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Tautre par le Luong-piphéak étaient chargés de poursuivre les voleurs d(» bœufs et de recevoir les bœufs perdus ou égarés.

9^ Le phnéak-ngéar nommé par VOcnha-thom-sénathuppedej^ était chargé de poursuivre ceux qui se rendent coupables d'incestes, etc.

10° Un menou nommé par VOcnha-anten^ chargé de poursuivre en justice les hommes et les femmes qui prennent la fuite ensemble, etc. Il recevait sept domlongs par condamnation prononcée pour ce motif et réclamait quelques piastres à tous les gens que le tribunal provincial avait condamnés à Tamende et qui Pavaient payée.

11° Un phnéak-ngéar nommé par le Chomnit-essoréach (trésorier) était chargé de recevoir du gouverneur la part des amendes revenant au roi et de poursuivre tous ceux qui, soit en ne payant pas Tamende encourue, soit en n'appliquant pas la peine prévue, portaient préjudice au trésor du roi.

A ces quatorze phnéak-ngéar, qui tous exerçaient dans la seule province de Bâti, M. Aymonnier en joint d'autres qui, ne figurant pas dans cette liste, procédaient dans la province de Saang, qui, plus heureuse, n'avait que six phnéak-ngéar. Ce sont:

12° Les deux phnéak-ngéar, nommés i)ar le Saiiphéathuppedej' et qui étaient chargés de poursuivre devant les tribunaux les adultères, les filles enceintes et leurs séducteurs ou amants.

13° Un phnéak-ngéar nommé par le Préa-sang-krey et qui était chargé de poursuivre ceux qui insultent leurs aines, leurs parents ou leurs alliés, les bonzes qui, défroqués, prennent des femmes habitant près de la pagode à laquelle ils appartenaient ou qui leur faisaient habituellement Taumône.

Et ce n'est pas tout. Chaque crime, chaque délit, pouvait être séparé des autres et vendu ainsi à des agents

provinciaux qui trouvaient le moyen de se créer des revenus avec leur charge, touchaient des parts d'amende, des frais d'arrestation et ne négligeaient pas de garnir leur bourse en ayant l'apparence de poursuivre les crimes et les délits conformément aux lois. Ils vendaient leur silence, leur indulgence, et fermaient les yeux sur les fautes des gens généreux.

Des crimes demeuraient ainsi impunis parce qu'ils ne parvenaient pas à découvrir les coupables ou parce qu'ils les laissaient volontairement échapper de leurs mains.

Ils étaient très mal vus en général par les gouverneurs dont ils se partageaient une grande partie des attributions et dont ils diminuaient les revenus.

Placés sous leurs ordres et ne pouvant envoyer à Pnhom-Penh une seule pièce si elle n'était revêtue du cachet et de la signature du gouverneur, ils paraissaient tout devoir subordonner à ses ordres; en fait, ils agissaient souvent malgré lui, lui forçaient la main et le poussaient à des poursuites souvent injustes, ou bien à rendre des ordonnances de non-lieu imméritées.

C'étaient eux que le gouverneur chargeait des enquêtes et de l'instruction des affaires qu'ils lui dénonçaient et lui amenaient. Ils rédigeaient ou faisaient rédiger les procès-verbaux d'interrogatoire, des dépositions de témoins sous leurs yeux, puis en assumaient la responsabilité.

Depuis quelques années déjà ils étaient devenus inutiles et les gouverneurs avaient réussi à leur substituer les kromokar. On les a supprimés et cette suppression a été approuvée par tous les mandarins non intéressés à leur existence et par le peuple cambodgien tout entier, car moins il y a d'agents moins le peuple est dépouillé.

Le régime militaire au Cambodge paraît avoir été de tout temps celui de la levée en masse, mais il est probable qu'il y avait toujours, près du souverain et près des chefs des grandes provinces, un noyau d'hommes armés, de braves, téahéan, comme disent les Khmers, ou de néac'chambangj de guerriers, qui formaient la garde du prince et qui pouvaient encadrer les troupes provenant des levées hâtivement faites.

Tout homme valide, en état de porter les armes, doit le service militaire au roi ; plus anciennement il le devait aux sdach-tranh et à son mé-comlang quand celui-ci était appelé. De plus, si j'en crois une tradition,quand cet homme valide possédait des éléphants, des chevaux, des voitures, des bœufs, des buffles, des bateaux, il devait, sur premier ordre, les amener soit au rung-téahéan (camp d'armée) soit au kompong (rivage) qui lui était désigné, ou bien les y faire conduire par des hommes à lui et à ses frais. La réquisition s'étendait aux moyens de transport appartenant aux invalides, aux femmes veuves ou vieilles, aux enfants, même aux princes, aux princesses et aux mandarins petits et grands.

Aujourd'hui, les levées d'hommes sont faites par le mé-sroc qui rassemble tous les hommes valides de son village inscrits sur les listes du recensement et qui les conduit au camp. Autrefois, si considérables qu'elles

fussent, alors même qu'elles s'étendaient, dans les circonstances critiques, à tout le territoire du royaume, la levée en masse n'était pas une levée d'individus faite par un chef de village ; elle était la levée de tous les mé-comlang qui rassemblaient leurs « forces » et venaient se mettre à la disposition du général en chef nommé par le roi.

Il est probable que, tout d'abord, le mé-comlang commandait sa clientèle, sa a force », et la conduisait luimême au combat, mais, en dernier lieu, les a forces » étaient confondues, je dirai même brisées, désagrégées, et les individus qui les composaient étaient répartis d'après leur armement dans les compagnies qui formaient le corps d'armée. Cependant, il était d'usage de former les compagnies avec les gens du même pays, (( afin, me dit un vieux Cambodgien, que, se connaissant mieux, ils soient plus i)ortés à se secourir, à s'entr'aider pendant le combat ».

Une armée était généralement commandée par le roi, — les Var^nans paraissent avoir été surtout des rois guerriers, — ou par un prince ou par un ministre, oumême par un sdach-tranh qui prenait alors le titre militaire de mé'top, chef de l'armée, ou de rnékang-thom, grand commandant ou commandant en chef.

Elle comprenait toujours deux corps principaux placés sous les ordres de sous-chefs ; un corps d'armée qui prenait le nom de top-sdam, armée de droite et qu'un mékang-^dam, commandant de droite, commandait; un corps d'armée qui prenait le nom de top-chhi^eng, armée de gauclie, et qu'un mékang-chhçeng (1) commandant de gauche, conduisait.

En avant, il y avait un corps d'avant-garde, le top-muk

(1) On dit aussi dopiiis une cinquantaine d'années : halat-top-sdanh balat'top-chhveng .

(troupe de devant, de la face) composé de quelques compagnies ; il était chargé d'ouvrir la route aux armées qui le suivaient et de prendre contact avec l'ennemi quand il l'avait découvert, et, enfin, d'indiquer les positions de celui-ci au général en chef; le corps d'avant-garde était commandé par un mékang-top-rnuk.

Entre les deux corps d'armée principaux, un peu en arrière, le plus souvent à peu de distance et en vue de l'un d'eux, soit en avant, soit en arrière, entouré de ses guerriers de profession et de vocation, bien armés, se tenait le mé-top ou mé-kang-thom, c'est-à-dire le général en chef, ordinairement monté sur un éléphant richement harnaché. Près de lui se tenait le porte-étendard qui, pendant la bataille, devait servir de point de ralliement. Il avait pour lieutenant et pour sous-lieutenant ou plus exactement pour aides de camp, un balat-top et un jokobat-top, qui, pour son compte, étaient chargés (le la haute surveillance de l'armée et d'envoyer sur les points menacés, les troupes qui leur étaient deniantlées (1). Quand le roi conduisait lui-même l'armée, les bakous l'accompagnaient afin de pouvoir, la bataille terminée, purifier avec de l'eau lustrale le monarques vainqueur ou vaincu. Un roi khmer, qui est en même temps un chef suprême de la religion, ne doit point demeurer souillé de sang humain ou même des émanations provenant du sang répandu.

En avant de chaque corps d'armée, souvent de chaque» fraction, un séna ou héraut marchait « sans peur » et provoquait bravement les ennemis au combat. Choisi parmi les plus courageux et les plus éloquents, cet officier ne devait jamais, sans un ordre, reculer devant l'ennemi, alors même que les traits d'arbalètes et les

(1) S'ils ne fournissaient pas le nombre d'hommes demanda, ils étaient, si leur négligence était prouvée, passibles de la peine de mort (Crârn-khbat-sek, article 21).

balles sifflaient autour de lui et abattaient quelques-uns (le ceux qui le suivaient. La fuite d'un séna pouvait amener la déroute de l'armée ; elle était généralement punie de mort.

Un corps d'armée se composait de compagnies de cent hommes commandées par des mé-roj' ou néajy-roj- (chefs de cent) ; ces compagnies étaient formées d'hommes uniformément armés. La compagnie ou top-roj' se divisait en deux sections de chacune cinquante hommes (top'ha-sop) ; ces sections étaient commandées par des mé'ha-sop, c'est-à-dire par des chefs de cinquante. La section comprenait cinq dizaines commandées chacune par un m^-/onrfap ou chef des hommes, dizainier. On appelait néqy-pol et néqy-rê les chefs qui commandaient les compagnies formées avec des pois ou esclaves d'Etat.

Dix compagnies formaient un top-pahn^ quelque chose comme un régiment, elles obéissaient à un mé-kangpahn ; dix régiments .formaient un top-meun, quelque chose comme une cohorte qui obéissait à un mékangmeurt ; dix cohortes formaient un top-sen ou armée de 100.000 hommes qui avait pour chef un mékangsert (1).

En tête et en queue de chaque corps d'armée et de l'avant-garde, il y avait un étendard et souvent chaque compagnie en avait un. Les hommes portaient autour de la tête ou dans leur ceinture mais cachés dans les plis des morceaux d'étoffes couverts de dessins, de lettres et de chiffres qui, croyait-on, avaient la propriété de rendre invulnérables ; ils portaient aussi des amulettes dans le même but et buvaient ou mangeaient l'eau préparée ou les compositions mystérieuses que leurs chefs leur donnaient ou que des sorciers leur vendaient.

(1) Pahn veut dire mille, meun signifie dix mille et sen cent mille.

Les chefs de corps d'armée montaient le plus souvent des éléphants, mais quelquefois, soit que le terrain fut impropre, soit par préférence, ils étaient à cheval. Les centeniers ou mé-roy pouvaient être montés, mais les chefs placés sous leurs ordres, quand ils ne commandaient pas des hommes à cheval, étaient tenus d'aller à pied.

Les hommes à cheval étaient peu nombreux, ils formaient des petits groupes qui pouvaient être chargés d'explorer le pays d'aller porter des ordres dans les villages voisins, mais on les employait rarement à combattre. Les Khmers, ni les Siamois, ni les Laotiens ne paraissent avoir compris le parti qu'on peut tirer de la cavalerie au cours d'une bataille. En retour, il y avait quelquefois des compagnies montées à éléphants et des armées qui présentaient à l'ennemi jusqu'à 800 éléphants montés par des guerriers qui combattaient avec l'arc et la lance (1). Un grand nombre d'éléphants était une condition de succès, parce que ces. bêtes puissantes et guerrières qui s'avançaient au milieu des combattants, souvent malgré vingt dards qui leur perçaient les flancs, impressionnaient vivement l'ennemi.

Une armée khmère étant toujours tumultueuse, on appréciait beaucoup les généraux et les chefs placés sous leurs ordres qui savaient maintenir un peu d'ordre et obliger les compagnies à- garder leurs places. «Bien des batailles ont été perdues par les Khmers, me dit un ancien séna, parce qu'ils ne savaient pas garder leur

(1) En 1581, une armée Siamoise de 100.000 hommes ayant 800 éléphants et 1.850 chevaux pénétra au Cambodge. Les annales annamites parlent d'une armée chame qui en 436 de notre ère, grâce à ses nombreux éléphants, défit une armée chinoise et qui fut défaite à son tour par suite d'un stratagème d'un général chinois qui imagina de faire construire des animaux énormes en carton qui lançaient dos fusées par la bouche. Les éléphants des Chams prirent peur, s'enfuirent et l'armée fut Taincuc. Tviiony-Vinh-Ky^ Cours d'histoire annamitejt. lj^iigcs2S-2d.

place pendant la bataille et surtout parce que leurs chefs ne savaient ni obéir aux ordres qu'ils recevaient ni se faire obéir de leurs hommes, indisciplinés par nature. » Des peines graves pouvaient cependant être infligées au chef qui ne savait pas occuper avec sa troupe la place qu'on lui avait désignée (1). On poussait les soldats au combat, on les frappait à coups de bâton, de sabre, pour les obliger à avancer (2).

Les guerres avaient généralement lieu pendant la saison sèche, après la moisson, quand les greniers étaient encore pleins de grains, afin que les armées pussent plus facilement trouver des vivres. Cette saison correspond aussi aux mois les moins chauds de l'année. Elle offre encore cet avantage que les routes sont sèches, que les fleuves, rentrés dans leur lit, laissent le pays accessible l)artout. En retour, l'eau manquait souvent, mais un général qui connaissait bien le pays où il agissait, savait toujours conduire son armée au bord des rivières qui avaient conservé de Teau et y établir ses camps et ses haltes.

Quand le roi commandait Tarmée ou raccompagnait, le campement était désigné par son hora (astrologue), qui i)assait pour être seul en puissance d'éviter les endroits néfastes. Si une épidémie grave survenait, si un malheur arrivait au campement, le hora était sévèrement puni, soit qu'on le soupçonnât de trahison, soit qu'il fût accusé de négligence.

Quand les chefs s'étaient réunis pour délibérer et avaient décidé d'attaquer une forteresse ennemie, soit le jour, soit la nuit, le hora indiquait l'heure précise de l'attaque, « l'heure favorable ».

Quand un corps d'armée était formé, s'il partait de la

(1) Crâm-khhat-sek, art. 19.

(2) Ihid, art. 17.

capitale, le Véang ou ministre du palais chargé des finances et des magasins de vivres vidait les greniers du roi et remettait aux guerriers quelques rations de riz, du poisson salé, du bétel, des noix d'arec, du tabac, afin de leur ôter toute raison de réquisitionner aux alentours de la capitale, dans la province où elle était située, ce qui eût pu mal disposer les habitants et compromettre la sûreté du roi et celle de sa maison. Les provisions ne duraient que deux ou trois jours, mais elles étaient suffisantes pour permettre à l'armée de quitter le pays qu'on voulait préserver. Quand elles étaient épuisées, les troupes devaient vivre sur le pays qu'elles traversaient ou qu'elles occupaient. Aucun convoi de vivres ne les suivait; cependant l'ordre était donné aux autorités des provinces voisines de la route suivie par l'armée, de diriger des provisions sur les camps qu'elle avait établis, ou bien à des points désignés d'avance. Quelquefois cet ordre s'étendait à un vaste territoire, et toutes les femmes, déjà privées de leurs maris partis pour Tarmée, étaient réquisitionnées, invitées à décortiquer tout le paddy de leurs greniers et à travailler i)Our l'armée. Alors de longs convois formés de femmes et d'enfants, la tête chargée de riz, de poisson sec, de fruits, s'acheminaient péniblement vers les camps sous la conduite des mandarins. Toutes les voitures, tous les bœufs, tous les buffles étaient réquisitionnés et chargés de denrées. Ces réquisitions ruinaient le pays, souvent plus que le pillage, parce que, méthodiquement faites par les fonctionnaires du pays à l'aide des listes du recensement, elles s'étendaient à toutes les maisons et les vidaient, tandis que le pillage ne touchait que le plus grand nombre et souvent que quelques milliers de maisons voisines des routes suivies par l'armée. Ces réquisitions soulevaient quelquefois les provinces qui les subissaient et mettaient ainsi les troupes nationales

entre rennemi de l'extérieur et les insurgés de Tintérieur (1).

Les armées indo-chinoises étaient quelquefois très grandes. Je vois, en 1534, une armée de 90,000 hommes qui descend du Siam au Cambodge et qui se fait battre par une armée cambodgienne ayant probablement un nombre de combattants plus considérable. En 1561, deux armées laotiennes paraissent au Cambodge ; Tune compte 50,000 hommes et descend le grand fleuve en * pirogues; Tautre, de 70,000 hommes, suit la rive droite; elles sont battues par deux corps d'armée cambodgiens. En 1581, une armée siamoise forte de 150,000 hommes, 800 éléphants et 1,800 chevaux, pénètre au Cambodge, etc., etc.

Quand on voulait attaquer un pays voisin, lui prendre quelque territoire, on rassemblait à la hâte une armée aussi nombreuse que possible et, avant que Tennemi fût prévenu ou ait eu le temps de rassembler des troupes, on portait la guerre dans les provinces convoitées.

Quand le pays était attaqué, c'était rarement à la frontière que se portaient les corps d'armée qu'on voulait opposer à l'ennemi, parce qu'on n'avait guère le temps de les former et de les y conduire. On faisait évacuer les provinces menacées, on détruisait les maisons ; les provisions qu'elles contenaient étaient emmenées ou brûlées quand on pouvait l'obtenir des habitants. Puis on envoyait quelques compagnies pour tenir le pays et surveiller l'ennemi, et on concentrait bien en arrière de la frontière, à trois jours et même huit jours de marche

(\) En 1778, les hommes levés dans la proYince de Kompong-Soai, à la nouvelle que leurs femmes avaient été réquisitionnées pour décortiquer le paddy pour les troupes et que leurs greniers avaient été vidés, quittèrent l'armée, rentrèrent dans leur pays et tuèrent l'envoyé royal chargé des réquisitions. Ce fut \h l'origine de l'insurrection de tout le nord du Cambodge qui compromit la dynastie et amena, par la suite, la défection des provinces d'Angkor et de Battambang.

les forces qu'on pouvait rassembler. Alors, tous les gouverneurs du domaine royal, tous les sdach-tranh recevaient des ordres et accouraient avec leurs troupes au secours du pays menacé.

On ne savait guère ce que c'était qu'une bonne position, mais on savait cependant utiliser les rivières comme défense et surtout les forêts comme refuge. Les marches à travers les forêts étaient pratiquées; elles permettaient de s'approcher de l'ennemi sans être reconnu par lui. On savait mal se garder et surtout mal surveiller l'adversaire; les surprises étaient fréquentes. Cependant les peines édictées contre les coupables étaient sévères: la sentinelle qui se laissait surprendre p^ l'ennemi qui pénétrait dans la place ou qui incendiait la forteresse, était condamnée à la peine a cros^ promenade ignominieuse autour du camp pendant laquelle elle devait elle-même proclamer sa faute, puis on lui tranchait la tête et cette tête était exposée sur un pieu devant toute l'armée. La sentinelle qui abandonnait son poste pour s'aller coucher, pour aller jouer, pour aller s'enivrer, ou celle qu'une ronde trouvait endormie, était condamnée à la peine de mort par la lance (1).

On faisait ce qu'on pouvait faire pour tromper l'ennemi sur l'importance des troupes qu'on lui opposait (2) et même pour tromper les troupes qu'on commandait, sur les forces ennemies et sur les secours qu'on attendait, sur l'importance des armées formées et qui combattaient ou parcouraient le pays.

On punissait sévèrement les mandarins coupables de forfaiture, de négligence, de lâcheté. Ceux qui « trahissaient la terre », khbat-penh-dey, soit en introduisant

{\) Crâm-Khhat-seky art. 23 et 24.

(2) Voyez l'anecdote historique : Le Déchou-Kraham-Kâ et le Déchou- Yâlj dont les statues ornent Tautel de la pagode de Kompong-Thom, dans la proTince de Kompong-Soai.

l'ennemi dans le royaume, soit en passant la frontière pour se joindre à lui, soit en prenant du service dans une armée ennemie étaient condamnés, s'ils étaient ai:rêtés5 à subir Tune des vingt et une peines de la mort lente.

Le gouverneur qui, sachant que Tennemi avait passé la frontière ou se proposait de la passer, n'organisait pas sa province pour la défendre, laissait la population exposée aux attaques de l'ennemi, ne prévenait pas le roi par un rapport spécial et pressé, ne faisait pas surveiller les mouvements de l'ennemi, était passible de la peine de mort. Les gens qui recevaient des espions chez ejix ou les renseignaient, étaient condamnés à avoir le corps tailladé jusqu'à ce que mort s'ensuive, et tous leurs biens étaient confisqués au profit du trésor royal. Les espions qui faisaient de faux rapports ou qui s'enfuyaient, s'ils étaient repris, étaient condamnés à la peine de la décapitation. Les gens qui fournissaient des vivres à l'ennemi étaient punis de mort s'ils n'étaient pas venus prévenir le roi. Le mandarin qui, au lieu de combattre, s'enfuyait. avec sa famille, se cachait, était condamé avec toute sa famille (sa femme, ses enfants, ses neveux, ses cousins jusqu'au septième degré de cousinage, pram-pil-sandean) à la peine de mort et à la confiscation des biens. Le soldat qui reculait devant l'ennemi, qui refusait d'aller au secours de ses camarades déjà aux prises, qui cherchait à se mettre au dernier rang, était passible de la peine de mort, etc., etc (1).

Dans certains cas, un poltron pouvait être gracié de la peine portée contre lui, sous la condition qu'il marcherait courageusement à l'ennemi et ferait une action d'éclat, sous la condition qu'il reprendrait ses camarades faits prisonniers, qu'il ferait des prisonniers. Si sa

(1) Cvâm-khbat-sek, art. 10, 12, 14, 34, etc.

conduite ultérieure justifiait la sentence prononcée,- elle lui était appliquée dans toute sa rigueur (1).

On récompensait les bons services en donnant aux soldats des grades qui ne les sortaient pas du rang; ils devenaient alors kantop ek, kantop tou, kantop trey, kantop chetva, c'est-à-dire soldats de 1'*% 2% 3® et 4® classe. Les chefs étaient tenus de remarquer et de signaler par un rapport, après la bataille, ceux qui s'étaient comportés avec bravoure, ceux qui avaient fait des prisonniers de marque ou autres, ceux qui avaient pris à l'ennemi ses biens, ses provisions, des armes, des éléphants, des chevaux, etc., etc. Alors des récompenses nombreuses étaient distribuées parle roi ou promises quand il n'avait pas dans ses bagages les objets qu'il accordait. Ces objets consistaient en chapeaux en or, en phtal-méas (vases en or), en phtal-prac (vase en argent), en tomlapméas (petites boîtes en or dans lescjuclles on met la pommade pour les lèvres), en sanipot-hôl (étoffes en soie à fleurs brochées). Gela rempla(;^ait les sabres et les fusils d'honneur que nous avons connus en France. On gagnait aussi des grades militaires élevés sur le champ de bataille, des titres et des fonctions civiles, le gouvernement d'une province et le droit de faire porter au-dessus de soi un parasol rouge à franges d'or et à manche doré (2).

Si quelquefois, un traître, un lâche, perdait sa liberté et était, pour son crime et par sentence, mis en prison jusqu'à la fin du règne ou placé lui et sa famille au nombre des esclaves du roi, des pois, il arrivait souvent qu'un esclave du roi recouvrait sa liberté, (pi'un esclave de particulier était racheté avec l'argent du roi, lui, sa femme et ses enfants, qu'un débiteur du roi recevait acquit de la somme due, que toute la famille d'un

(l)76irf.,art. 18, 33.

(2) Ibid., art. 27.

guerrier courageux mort au champ d'honneur était entretenue par le roi (1).

En somme on punissait av«c sévérité, mais on récompensait avec une grande débonnaireté des actions qui étaiejit à peine des actions d'éclat.

Les juges qui connaissaient des fautes et des crimes commis à l'armée étaient : les petits chefs, neay-roy, neayha-sop, neay-pol, neay-ré, le neay-tondap pour les fautes passibles du rotin; le balat-top et jokobat-top pour les fautes plus graves; le mékang-top ou le roi pour les fautes très graves (2).

Les forteresses ou bounteaj^ étaient des enceintes enfermées dans des fossés et dans des parapets faits avec de la terre extraite de ces fossés. Elles mesuraient un hectare, quelquefois deux, et avaient toujours la forme d'un carré. Les parapets de ces forteresses étaient souvent garnis de palanques énormes et solidement enfoncées dans le sol; des bambous aiguisés très fin étaient enfoncés dans la terre tout autour et dissimulés dans l'herbe. Sur les routes qui approchaient de cette forteresse, quand on y attendait l'ennemi, on semait des épines de bambou et de krasaingqm déchiraient les pieds des envahisseurs.

Une forteresse renfermait presque toujours une mare de bonne eau et quelques paillottes (3).

(1) Ihid., art. 22, 27, etc.

(2) Ihid., 18.

(3) Les sauvages Stieng de l'Est du Cambodge (les Mois des Annamites) construisent des villages fortifiés avec des troncs d'arbres coupés et jetés « les uns sur les autres dans l'ordre qui donnera le plus grand désordre ; les uns coupés à ras de terre, croisés et entrelacés ; les autres à un ou deux mètres de haut au moins, mais ordinairement coupés seulement à demi pour qu'ils se conservent verts longtemps, les grands arbres d'abord couchés les premiers, puis les arbustes et les bambous renversés par dessus, toute la cime en dehors et le tronc vers l'enceinte du village. » (Le P. Azémar, Les Stiengs de Brôlam, dans Excurs. et Recotin., t. XII, n" de mai-juin 1886, p. 157). Ces fortifications primitives rappellent beaucoup celles des Gaulois de l'origine et des Avares.

Mais autrefois, du temps des Varmans et sous les premiers rois khmers, le Cambodge possédait des forteresses en pierre, faciles à défendre et devant lesquelles les armées ennemies devaient souvent échouer ou faire de longs sièges. Angkor-thom était une de ces forteresses royales ; entourée de murailles épaisses et hautes, d'un fossé large et profond où des crocodiles féroces étaient mal nourris; cette capitale était redoutable et, disent les traditions, imprenable autrement que par trahison ou par volonté divine.

Les batailles étaient moins sanglantes qu'on est ^orté à le croire, mais les suites en étaient cruelles. Pendant le combat, un petit nombre d'hommes était tué, mais après, au cours de la poursuite, quand l'armée victorieuse avait pris toutes ses précautions pour empêcher l'ennemi de lui échapper, le massacre commençait. On tuait tout ce qu'on ne pouvait pas garder et emmener, tout ce qui résistait, tout ce qui fuyait. Les habitants des villages traversés par les fuyards ennemis se soulevaient alors, parcouraient le pays et massacraient tous ceux qu'ils rencontraient. Les prisonniers, (robop ou lobop) qu'on faisait, toujours peu nombreux relativement au nombre de ceux qu'on avait massacrés, étaient réduits en esclavage, soit en qualité de pois ou esclaves d'Etat, soit donnés aux mandarins du royaume ou aux guerriers. Celui qui faisait individuellement un prisonnier de guerre pouvait le garder ou le vendre ; il était sa chose. Cependant une femme ennemie faite prisonnière, si elle pouvait être prise pour épouse par celui qui l'avait capturée, ne pouvait être par lui livrée aux soldats.

Pour emmener leurs prisonniers et empêcher les évasions au cours des longs voyages qu'ils leur imposaient, les Siamois leurs liaient les bras derrière le dos et leurs perçaient les oreilles, puis ils les enfilaient par centaines. Pour reconnaître ceux qu'ils soupçonnaient de vouloir

s'enfuir quand ils étaient arrivés à destination et répartis dans le pays, ils leur coupaient le nez.

Une défaite de Tarniée nationale n'était pas seulement redoutable pour ceux qui la formaient ; elle était terrible encore pour le pays où cette défaite avait eu lieu.

L'ennemi en se retirant, afin de repeupler ses provinces, de nuire à Tadversaire, entraînait tous les habitants dont il pouvait s'emparer; une armée victorieuse, si elle abandonnait le territoire conquis, faisait de même. Des pays furent ainsi successivement dépeuplés par les vai^cus et par les vainqueurs. D'autres fois, pour vaincre la résistance des habitants hostiles, tous les habitants d'une province conquise étaient échangés contre les habitants d'une autre province prise à l'ennemi (1).

Ces migrations forcées étaient épouvantables, car ces immenses troupeaux humains, composés d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards, étaient rudement entraînés ; ils n'avaient souvent d'autres vivres que ceux dont ils pouvaient s'emparer. Les routes étaient jonchées des cadavres des gens morts de faim ou des gens qu'on avait tués parce qu'ils ne pouvaient plus avancer ou parce qu'ils résistaient.

En 1357, les Siamois entraînent ainsi avec eux 90,000 Cambodgiens des provinces du Nord jusqu'à Korat ; mais poursuivis, ces malheureux leur sont repris par une armée khmère. En 1373, les Cambodgiens, eri se retirant, emmènent 8,000 habitants des provinces

(1) Ainsi procédaient les Francs avec les Saxons, les Babyloniens avec les Juifs, qu'ils transportaient sur les rives du Tigre, les Perses avec les Chalcidiens, qu'ils menaient au bo^d du golfe Persique, Probiis avec les Francs et les Frisons, qu'il avait entraînés jusque sur les rivages du Pont-Euxin. — C'est peut-être à ces migrations forcées qu'il faut attribuer l'ignorance des indigènes en ce qui concerne les monuments près desquels ils habitent et dont ils ignorent souvent le nom. Les habitants qui savaient leur histoire ou leur nom ont été emmenés, puis remplacés par d'autres qui, venus de loin, ignoraient l'une et l'autre.

de Chantaboun et de Cholo-Borey. Vingt ans plus tard, les Siamois, ne pouvant reprendre ces provinces aux Cambodgiens qui les administrent, enlèvent un grand nombre de leurs habitants, si bien que ce territoire se trouve à la fois dépeuplé par les vainqueurs et par les vaincus. En 1510, 10,000 habitants du Siam sont- entraînés à Poursat par les Cambodgiens vainqueurs et répartis dans les villages de cette province dépeuplée) par les dernières guerres. En 1557, les provinces de Chantaboun, Royond, Chac-Chhung-S»u et Narung sont de nouveau dépeuplées par les Cambodgiens qui leur enlèvent 70,000 habitants, etc.

En outre, une armée ennemie détruisait tout ce qu'elle rencontrait, pillait les maisons, puis les incendiait, coupait les arbres fruitiers, démolissait les temples, ruinait à plaisir les monuments. Les Siamois ont ainsi détruit des centaines de pagodes en pierres, brisé des milliers de statues et d'inscriptions gravées sur la pierre, et ruiné avec rage des villes et des palais splendides. Les terres de Poursat, de Kompong-Soai, de Battambang et d'Angkor sont couvertes des ruines qu'ils ont faites; le Laos compte plus de dix villes, plus de cent temples détruits par eux. Vien-Charî, dans le Laos central, capi-

taie d'un Etat puissant, pleine de temples aux murailles couvertes de sculptures, de statues artistement exécutées, n'existe plus ; prise par les Siamois vers 1827, ses habitants ont été passés froidement au fil de l'épée ; ses satras, ses manuscrits qui renfermaient son histoire, toute sa littérature, ont été par ordres précis réduits en cendres, anéantis. Les habitants de ses campagnes ont été transportés dans le bas Laos et jusque sur le territoire siamois. La rive gauche du grand fleuve a été ainsi dépeuplée par eux au profit de la rive droite, et des millions d'habitants sont tombés leurs victimes.

Voilà ce qu'étaient, dans la péninsule indo-chinoise,

au Laos, au Siam et au Cambodge, en Birmanie et au Pégou, les guerres et leurs conséquences terribles. Des provinces autrefois très peuplées, couvertes de villages importants et de grandes villes, sont aujourd'hui presque dépourvues d'habitants ; les trente grandes cités de 10,000 habitants que Christoval de Jaque a trouvées au Cambodge au xvir siècle, ont disparu sans laisser aucune trace; les provinces d'Angkor et de Kompong-Soai, qui, au xvn* siècle, fournissaient un corps d'armée de 20,000 hommes, ïîe pourraient pas aujourd'hui en donner un de 2,000.

— Le Cambodge, le Siam et le Laos, ont eu leurs flottes maritimes et fluviales, mais tandis que les flottes fluviales livraient bataille, il semble que les flottes maritimes étaient exclusivement des flottes de transports destinés à permettre l'envahissement des provinces du littoral.

C'est ainsi que 5.000 hommes sont débarqués, en 1534, par les Siamois aux environs de Kompot qui est au sud-ouest, pendant qu'une armée de 90.000 hommes envahit le Cambodge par le nord ; — en 1577, une armée navale cambodgienne s'empare des provinces siamoises de Royong et de Chantaboun (1) pendant que deux corps d'armée de chacun 10.000 hommes envahissent les deux provinces situées au nord-est de celles-là ; — en 1583, un corps de débarquement est embarqué par les Siamois sur 150 jonques et s'empare de la terre de Bounteay-Méas, qui s'étendait alors jusqu'à la mer, pendant que 100.000 hommes levés à Korat s'embarquent à Angkor sur 250 pirogues, descendent le Grand-Lac, le grand fleuve et s'emparent de plusieurs provinces au nord et au sud.

(1) Cambodgiennes, mais à cette époque déjà occupées pîir le Siam.

Les flottes fluviales étaient beaucoup plus importantantes et composées de pirogues aménagées pour le combat. Ces pirogues appartenaient à trois modèles à peu près invariables et d'un maniement facile. Voici ce que dit M. Moura (1) de ces barques de guerre qu'il a pu observer sur les vestiges qui existaient encore à Phnom- Penh à l'époque où il y représentait le Protectorat, mais qui ont disparu depuis.

« Le touk-hai, forte barque, effilée et armée de deux pièces mises en batterie sous le pont, une en chasse qui tire par un trou ovale pratiqué dans l'étrave et l'autre placée en retraite, faisant feu par un sabord s'ouvrant dans le tableau. L'équipage est dans la batterie, protégé par le pont, de manière à pouvoir nager sans crainte pendant le combat. Les hommes d'abordage et de mousqueterie sont sur le pont, prêts à tout événement ; ils sont armés d'arcs, d'arbalètes, de lances, de sabres, de poignards, de bâtons, et, enfin de quelques fusils. Les côtés de ces barques sont blindés de peaux de buffles qui les préservent assez efficacement des balles et de la petite mitraille. Ces barques comportent en moyenne quarante avirons.

(( Le touk-kéo est une longue barque de même forme que la précédente, de moindre échantillon et non pontée. Elle est armée de plusieurs pièces de faible calibre pouvant tirer par dessus les fargues. En dehors des canonniers, il n'y a pas d'autres combattants à bord que les nageurs qui laissent aller leurs avirons et s'arment pour l'abordage ou pour faire feu sur une barque ennemie qui passe à bonne portée. Cette barque porte de vingt à trente avirons.

« Enfin, le touk-khçai, barque de dix avirons au maximum, portant généralement un pierrier à l'avant.

(1) Le Royaume du Cambodge , 1. 1, pages 263-264.

Ce sont des barques légères, maniables, rapides, qui sont très utiles dans une armée navale ; elles ont la vitesse des pirogues dont elles ont aussi un peu les formes ; on les emploie pour porter des ordres, faire des reconnaissances, des gardes en avant du corps principal, et on s'en sert même quelquefois comme force défensive en les réunissant en grand nombre sur le. point de la ligne de bataille le plus menacé.

« L'ordre de marche de ces flotilles, ajoute M. Moura, est celui dit en colonne; Tavant-garde se compose de cinq khçai naviguant de front plusieurs milles en avant. L'armée est formée en colonne sur plusieurs lignes parallèles: la première a, au centre, trois ou quatre touk-hais, flanqués de plusieurs touk-kéo et d'un nombre plus considérable de khvais groupés sur les ailes. Les autres lignes sont formées, en arrière, exactement de la même façon.

« Le commandant en chef a son pavillon sur un des touk-hai de la dernière ligne.

(( Le convoi est plus en arrière ; on le désigne sous le nom de tap-bay (gardien du riz).

« Arrivée en présence de Tennemi, cette armée se déploie en bataille sur deux ou trois lignes, les barques légères occupant toujours les ailes et celles placées en arrière tirant par les intervalles laissés libres par celles qui sont en première ligne.

(( Lorsque le combat a lieu sur le fleuve, en un point un peu rétréci, Tadversaire qui peut mettre à terre un corps de débarquement pourvu d'artillerie, s'assure le succès, parce qu'alors il peut faire attaquer l'ennemi sur les lianes et les derrières, tandis qu'il l'occupe de front avec sa flotte. L'avantage, dans ce cas est d'autant plus considérable que le fleuve est maigre et les berges élevées. »

Pour arrêter une flotille, les Cambodgiens barraient

les rivières avec des abattis d'arbres, les fleuves avec des barrages de bambous bien liés ensemble avec des rotins. Ils construisaient ces obstacles avec une grande rapidité, en un seul jour, quelquefois en une seule nuit, même aux endroits du fleuve le plus large. C'est ainsi que devant Phnom-Penh, en juin 1644, ils ont barré le fleuve aux vaisseaux hollandais de la Compagnie des Indes dont ils redoutaient les attaques (1). Pour réunir ces barrages, pour les détruire, pour incendier un vaisseau ennemi, ils savaient employer les brûlots; c'étaient des radeaux de bois, d'herbe et de broussailles sur lesquels on avait répandu de la résine et de l'huile que le vent ou la ramç poussaient jusque sur les ouvrages ou sur les bateaux ennemis.

Ces flottes étaient considérables quelquefois et les pirogues qui les composaient devaient couvrir le fleuve sur une grande étendue. L'armée laotienne qui, en 1561, descendit le fleuve sous les ordres d'un Obbaréach comptait en effet 50.000 hommes (2). A 100 hommes par pirogue, cela fait 500 pirogues que le Laos avait dû fournir et qui, après avoir franchi les rapides de Khonh, ceux de Préa-Tapéang et ceux de Samboc-Sambau, pénétraient au Cambodge en descendant le fleuve. Cette armée fut battue par une armée navale cambodgienne et le corps de 70.000 hommes qui manœuvrait de concert sur la rive droite fut complètement détruit par une armée khmère.

J'ai vu les longues pirogues laotiennes qui, en 1891, sont venues au Cambodge, au nombre de 500 environ.

(1) Les relations de la Hollande avec le Cambodge et la Cochinchine au XVI J" siècle, dans Excur, et Reconn. numéro 12, 1882, page 497.

(2) Les annales parlent encore d'une armée de 300.000 hommes qui commandée par le même Obbaréach serait descendue en bateaux jusqu'à 18 milles de Phnom-Penh et se serait fait battre, mais ce chiffre est trop élevé pour ne me paraître pas douteux.

chercher le riz que, dans cette année de disette, le Laos n'avait point produit et j'ai compris comment des armées considérables pouvaient être transportées par elles. Un jour qu'elles passaient cinquante à la fois, j'ai cru voir défiler ces flottes guerrières qui envahissaient le Cambodge il y a trois siècles, que les Kmers d'aujourd'hui ont oubliées, mais que les annales ont heureusement enregistrées. J'avoue que ces flottes ne manquent pas de provoquer la surprise et que le tableau qu'elles offrent est assez grandiose pour qu'on ne l'oublie pas quand on l'a vu une fois.

Il est difficile de dire quelles étaient les lois de la guerre ; cependant la retenue par un belligérant d'un ambassadeur ou d'un simple envoyé chargé de faire des propositions de paix était considérée comme une trahison, comme contraire aux usages. D'autre part, certaines ruses de guerre, par exemple simuler une soumission, la reddition d'une place, pour mieux surprendre l'ennemi et le détruire étaient considérées comme de bonne guerre.

Des échanges de prisonniers faits au cours de la guerre avaient quelquefois lieu, et alors ces prisonniers devaient être reconduits à la frontière et remis aux autorités du pays voisin, mais aucune coutume, aucune convention ne s'opposait à ce que les prisonniers fussent tués, à ce que les blessés fussent achevés.

La guerre ne respectait ni les femmes, ni les enfants, ni les vieillards, ni les invalides. Les scènes de carnage et de viol qui quelquefois suivaient les batailles, accompagnaient l'invasion d'un territoire, étaient terribles. Les Siamois étaient particulièrement cruels et luxurieux (1). Ils violaient les femmes et les filles, puis les

(1; Les SiiiiTiois ont laissé au Cambodge des souvenirs qui ne s'effaceront pas de la mémoire du peuple. Une vieille femme m'a raconté à ce sujet des choses inouïes dont elle fut le témoin au temps de sa première

massacraient; ils éventraient les femmes enceintes et portaient les fœtus à la pointe de leur lance. Les annales siamoises prétendent qu'un roi de Siam a lavé ses pieds dans le sang d'un roi khmer vaincu, fait prisonnier puis égorgé (1). Quelquefois, quand la bataille avait été rude,

jeunesse. — Un jeu guerrier encore pratiqué chez les sauvages Couïlles, — qui habitent les territoires situés au nord du Cambodge — m'a paru la représentation innocente d'un droit de guerre ancien. Quelquefois un village, à l'occasion d'une fête, envoie ses jeunes hommes provoquer à un combat singulier les jeunes hommes d'un autre village. Ceux-ci acceptent le défi et les deux groupes d'adversaires se rencontrent armés de rotins, et cachés sous d'énormes boucliers en feuilles de palmier qui leur couvrent la tète, les épaules et le dos, dans une clairière située à peu près à michemin des deux villages. Ils combattent avec des faisceaux de rotin. Les hommes du groupe vaincu reculent, regagnent leur village, où pénètrent les hommes du groupe vainqueur. Les femmes se placent devant la porte de leur maison et les vainqueurs, chacun avec une baguette au bout de laquelle est suspendue une banane ou une fleur, vont à la « pêche aux femmes )>.Les femmes font leur choix parmi les vainqueurs en saisissant la banane ou la fleur qu'on leur présente et deviennent pendant quelques instants chacune la propriété de l'homme choisi ; celui-ci la saisit alors, l'attire h. lui, puis il lui caresse avec la main les bras, les seins et la gorge sans que le mari puisse intervenir. Qui ne verra dans ce jeu bénévole et grivois d'aujourd'hui, l'image des violences terribles d'un autre âge ?

(1) Ce fait est controuvé. Le roi Somdach-préa-baromom-hentacréachéa, que les Siamois prétendent avoir fait prisonnier à Lovec en 1583 et tué, est mort l'année suivante à Sambau où il s'était réfugié. J'ai découvert son tombeau, celui de son fils aîné, et un four où il faisait fondre le métal dont on faisait les statues du Bouddha. Mais le fait que les Siamois prétendent que leur roi s'est lavé les pieds dans le sang d'un roi cambodgien égorgé, nous permet de juger les mœurs d'alors, peu difl'érentes des mœurs actuelles. — Quoi qu'il en soit, la civilisation indienne, d'où est sortie la civilisation khmère, réprouvait un acte pareil. Je n'en veux donner pour preuve, que les deux passages suivants du Mahahharata ; « ^. . Que dans l'intérêt d'un ami, d'une veuve, d'un père spirituel, on ne frappe jamais avec ses armes ni une vache, ni un brahmane, ni un roi, ni une femme, ni un ennemi privé de sentiment, insensé, aveugle, endormi, interdit par la crainte, se levant pour se défendre, ivre, hors de lui, privé de raison! tel est l'enseignement que les précepteurs spirituels ont toujours donné aux hommes. » — {Saoptikaparvaj trad. Pavie, VI, p. 305.) — « Non, ce n'est pas lui, le prince Dhanamdjaya (Ardjouna), qui tuerait un ennemi endormi, hors de lui, mettant bas

un chef, ses soldats, dévoraient le foie de leurs ennemis éventrés ; ces actes d'antropophagie avaient surtout lieu au cours des guerres civiles, toujours plus terribles que la guerre avec Tétranger, parce qu'aux haines politiques venaient se joindre des rancunes personnelles.

En retour, une règle générale adoptée par les Cambodgiens, les Siamois et les Laotiens, les Birmans et les Pégouans, et qui pourrait bien être considérée comme une loi de la guerre, c'est l'obligation pour le vainqueur de procéder aux funérailles des rois ou des membres de la famille royale vaincue qui sont tombés sur le champ de bataille ou qui meurent entre ses mains, puis de rendre, quand on les leur réclame, les os ou les cendres à leurs parents.

L'arme primitive des Cambodgiens paraît être le dombangy bâton, qui mesure i m. 80 de longueur et qui porte un diamètre constant d'environ quatre centimètres. Il provient d'une essence noire, le dom-kranhiing, très dure, peu flexible, et qui peut recevoir des chocs répétés et puissants sans se casser. C'est une arme lourde difficile à manier, mais dont certains Cambodgiens savent cependant se servir avec une grande adresse. J'en ai vu un qui, tout en paraissant se défendre, portait avec son bâton des coups terribles qui, en une seule fois, brisaient un arbre aussi gros que l'arme dont il se servait. « On est en garde avec le dombang, dit M. Moura (1) lorsqu'on a un des genoux ployé en avant et l'autre jambe tendue en arrière, le bâton maintenu solidement avec les deux mains dans une position verticale en avant

les armes, joignant les mains ou déliant ses cheveux (en signe de reddition), ou fuyant devant lui ! Ce sont les Rakchas aux œuvres cruelles, qui ont porté ce carnage au milieu de vous. » (Ibid., viii, p. 325.) — Voy. aussi le Manova-DharmaSastraj vu, 90-93. (1) Le Royaume du Cambodge, t. l, p. 262.

du corps. On pare en faisant mouvoir le dombang de droite à gauche, ou en l'élevant, en lui faisant prendre une position horizontale pour protéger la tête lorsqu'elle est menacée. » Le plus souvent, on ne porte avec cette arme que des coups droits qui défoncent la poitrine ou qui brisent la tête, maison l'emploie aussi pour assommer.

Cette arme, toute primitive qu'elle soit, ne paraît point être la première dont se soient servis les habitants du territoire aujourd'hui occrupé par les Khmers ; les statues trouvées dans les monuments nous montrent souvent des hommes armés de massues; les fouilles faites à Samrong-Sen, dans la province de Kompong-Leng, nous ont mis en présence de pierres taillées en forme de haches et que probablement ceux qui les ont taillées encastraient dans des racines de bambous comme le font encore aujourd'hui, pour leurs couteaux, certains sauvages de rindo-Ghine.

A côté du dombang ou grand bâton, il y avait aussi les dombang-kounh qui sont deux bâtons longs de 70 centimètres chacun, forts et lourds. On se sert de l'un pour attaquer et de l'autre pour se garantir des coups que porte l'adversaire. On avance le corps très penché, le bâton que tient la main gauche à hauteur et devant la tête qu'il doit garder et le bâton de la main droite levé au-dessus de la tête prêt à s'abattre.

Puis vient le sabre à poignée ronde, sans garde, long de 70 centimètres environ à la lame et de 35 centimètres <i la poignée. Il est large de 3 à 4 centimètres et pointu.

Le combet de guerre ou couteau est une sorte de couperet large et très tranchant dont savent admirablement se servir les Cambodgiens en temps de paix et qui rendent terribles en temps de guerre leurs attaques à l'arme blanche. Ils manœuvrent cette arme qui est aussi leur outil avec une dextérité vraiment surprenante. Les hommes armés de cette arme sont porteurs de boucliers

ronds en rotin et passés au bras gauche. Ces boucliers primitifs sont quelquefois recouverts d'une peau de buffle qui les consolide beaucoup ; j'en ai vu un admirablement fait qui était recouvert d'une peau d'éléphant bien tendue et d'une résistance incroyable.

Les lances sont de plusieurs modèles. Il y en a qui sont pointues et carrées comme une broche, et emmanchées au bout d'un dombang; il y en a d'autres qui ont la forme des couteaux cambodgiens, qui sont fixées au bout d'un dombang comme les précédentes; — d'autres encore sont hautes d'un mètre environ et terminées en fer de lance ; ceux qui en sont armés sont aussi porteurs de boucliers ; cette arme est légère et très facile à manier.

Il y avait aussi une autre lance semblable à la précédente, sauf en ce point que la pointe une fois entrée dans la chair n'en pouvait plus sortir ; les chefs en étaient armés et ne s'en servaient que lorsque leur vie était exposée ; c'était une arme de jet qui laissait désarmé celui qui s'en servait.

Les hallebardes sont nombreuses comme forme, mais toutes paraissent plus décoratives que guerrières. Cependant, certaines compagnies en étaient armées. C'est à ces hallebardes qu'on fixait d'ordinaire les étendards.

Puis vient l'arc de guerre fait d'un bois peu flexible, dur, que traverse une poignée longue d'environ 70 centimètres, au milieu die laquelle une rainure est destinée à recevoir et à conduire la flèche à pointe de fer que la corde retenue par une gâchette doit violemment chasser. Cette arme, dont font encore usage les sauvages et beaucoup de Cambodgiens des campagnes, envoie une flèche à 50 et même à 100 mètres. A 50 mètres, une flèche bien faite et bien lancée par un bon arc peut pénétrer de 35 à 40 centimètres dans le ventre d'un éléphant. Les barbes de la flèche sont faites avec un morceau de feuille de

bananier, mais j'en ai vu qui portaient une simple feuille d'arbre et qui n'en volaient pas moins bien.

Les armes à feu sont d'origine européenne ; on trouve des fusils à pierre, à mèche et des fusils à capsules, de toutes provenances, quelques petits canons longs d'un mètre, etc., toutes armes peu dangereuses.

Il n'est pas de pays en Europe où le clergé tienne moins de place dans TEtat, jouisse de moins d'influence que le clergé bouddhiste au Cambodge. Ce corps constitué est moins que partout ailleurs ^un pouvoir dans TEtat, et — conformément à la doctrine du Bouddha, conformément à renseignement de tous les conciles tenus par les Pères de l'Eglise bouddhiste, — ceux qui le composent se tiennent autant qu'ils le peuvent éloignés des choses de la terre, que ces choses soient de l'Etat, de la province ou de la commune. Ils ne prétendent point au gouvernement des hommes. Ils vivent, retirés du monde, dans leurs kôt ou bonzerie, qui sont des monastères et se considèrent non comme les maîtres du çouat^ de la pagode, mais comme ses gardiens et ses religieux. Ils ne prétendent pas plus à la propriété du temple qu'ils ne prétendent au gouvernement des homrhes ; ils estiment que la bonzerie elle-même, que leur kedey ou cellules ne leur appartiennent point et qu'ils sont et doivent être dénués de tout, pauvres, les mendiants selon le maître.

Il est bien évident que les religieux bouddhistes ont, sur ce point, des idées et des principes absolument opposés à ceux des brahmanes, qui prétendaient dominer même les rois, s'élevaient orgueilleusement audessus des peuples, se disaient d'une essence supérieure et (( deux fois nés ». Les religieux selon le Bouddha se

sont humiliés ; ils se sont écartés des puissants, n'ont pas voulu entendre parler du gouvernement des hommes et des choses de la terre, pour se confiner dans la recherche du bonheur suprême par la méditation et la pratique des vertus religieuses recommandées par le Bouddha comme étant la « voie droite » qu'il faut suivre pour parvenir au Nippéan, c'est-à-dire au Nirvana. Leur royaume n'est pas de ce monde ; il est une fin dernière vers laquelle ils aspirent, qu'ils entrevoient vaguement comme étant le but suprême de leurs efforts dans la pratique de toutes les vertus religieuses et de l'extinction en eux de tous les désirs humains qui sont les sources intarissables des péchés.

Le bonze, le religieux bouddhiste est une personne sacrée, non un personnage^ devant lequel on s'incline, non parce qu'il est un* homme portant un costume religieux, mais parce qu'on le supi)Ose, parce qu'on le croit un saint marchant dans la « voie directe ». On lui fait l'aumône afin d'acquérir des mérites en pratiquant la vertu de charité ; on le salue à genoux parce qu'on le considère comme un sage, comme un lettré, comme un disciple du Bouddha, gardien de sa doctrine. Mais ces marques de respect, l'humilité bouddhiste n'autorise pas le bonze à les demander, il les reçoit sans orgueil ; Taumône sainte qu'il reçoit, il ne peut la provoquer même par un simple regard.

Son autorité est nulle en tant que civile ; envisagée au point de vue religieux, elle est puissante sur les consciences parce qu'elle est toute morale ; sur les hommes, s'occupant des choses de la terre, si religieux qu'ils soient, elle est nulle. Il ne fréquente pas les grands de la terre et demeure indifférent, aux choses du monde. C'est par suite de cette règle absolue de conduite que le bonze a pu demeurer ce qu'il est : un religieux respectable et toujours universellement respecté.

Comme nos moines^ du moyen âge, les religieux bouddhistes pratiquent la charité envers les voyageurs et les enfants.

Leur monastère est toujours ouvert aux voyageurs ; dans chaque bonzerie, il y a une sala^ c'est-à-dire un caravansérail ouvert à tous ceux qui passent ; ils n'attendent point qu'on leur demande l'autorisation d'y pénétrer parce qu'il ne prétendent point accorder l'hospitalité ; ils n'espèrent ni remerciements ni reconnaissance de la part de ceux qui ont trouvé un abri dans leur monastère, parce qu'ils ne croient pas les avoir mérités.

Ils enseignent les enfants et tiennent l'école ouverte pour tous ; ils ne font aucune distinction entre les fils des mandarins et les fils des gens du peuple parce qu'à leurs yeux tous sont des enfants, c'est-à-dire des élèves. Le fils du roi, élève bonze du morfastère royal, n'a point droit à plus d'égards, à plus de soins que le fils de l'esclave que son maître a autorisé à entrer en religion ; ils sont. égaux aux, yeux des religieux bouddhistes, parce que tous les deux ont le même sentier à parcourir, les mêmes vertus à pratiquer, le même but à atteindre.

Tout en haut du clergé, pour le surveiller, le maintenir dans la pratique de toutes les vertus, il y a le roi, maître suprême de la religion, le grand-prêtre extérieur, le chef de tous les religieux, personnage sacré, que l'onction sainte avec les huiles a consacré, le gardien de la doctrine qu'il a juré de maintenir en ses Etats.

Au-dessous de lui, il y a les deux chefs des prêtres, — le Somdach-préa'Sang-krey et le Louk-préa-Sokkon, — qui habitent la capitale, près du palais royal, et chacun une bonzerie, et qui ont dans leur attribution la surveillance de toutes les bonzeries établies dans le royaume ; le premier, qui est le plus élevé dans la hiérarchie religieuse, est chargé de la surveillance des monastères

établis dans les provinces de droite, et le second est chargé de la surveillance des bonzeries établies dans les provinces de gauche. Ils sont nommés par le roi et peuvent être révoqués par lui ; ils sont quelquefois ses conseillers, mais quand il s'adresse à eux.

Dans Pordre absolument religieux, à côté du roi qui les a nommés et qui est le garde de la doctrine bouddhique au Cambodge, ils en sont les maîtres, car il est admis que le roi ne doit exercer aucune autorité religieuse sur les religieux et que les choses de la conscience et de l'esprit ne peuvent relever que d'un bonze. C'est en vertu de ce principe qui consacre la séparation . des attributions religieuses entre le pouvoir civil et l'autorité morale, le clergé, que le roi se repose, de tout ce qui concerne les bonzerie& et la doctrine proprement dite, sur les deux grands chefs qu'il a donnés aux religieux, et qu'il leur abandonne toute l'autorité religieuse nécessaire à l'indépendance réelle du clergé.

Indépendants du roi pour tout ce qui touche à la religion, à la discipline religieuse, les deux chefs des bonzes sont naturellement indépendants l'un de l'autre. Chacun d'eux administre à sa guise la bonzerie dont il est le chef, dirige à sa manière l'enseignement qu'on y donne. L'un n'intervient point chez l'autre. Une seule chose pourrait motiver l'intervention de l'un des grands prêtres dans l'œuvre, dans le monastère de l'autre, ce serait, — non sans l'autorisation du roi, — l'indignité d'un grand prêtre ou son impuissance à maintenir l'ordre matériel et moral parmi les bonzes de sa circonscription religieuse,

de son monastère.

J'ai dit que ces deux grands chefs des prêtres étaient les conseillers du roi quand le roi les appelle près de lui pour s'inspirer de leur sagesse. Dans ce cas, ils mterviennent dans les choses du monde, non parce qu'ils ont le droit de conseiller les rois, mais parce qu'on leur

ordonne de donner leur avis, parce qu'en le donnant ils font œuvre d'humilité. Les préambules des lois enseignent que ces deux religieux prennent toujours part à la confection des lois et qu'ils travaillent à l'œuvre législative avec les bakous, avec les ministres, avec les lettrés et les juges désignés par le roi. Je les trouve remplissant cette mission de confiance sous le roi Préa-Chey-Ches-Sda au xvn* siècle, et je les retrouve au xix* jouant le même rôle sous le roi Ang-Duong et sous le roi Norodom son fils. D'où vient cela, sinon de ce que leur science, leur respectabilité, leur sainteté, la justesse de leur esprit détaché des choses de ce monde et leur impartialité d'homme pour ainsi dire extra-terrestre, leur sagesse en un mot, les a désignés comme étant dignes de concourir, avec les spécialistes de la loi, avec les représentants du pouvoir, à une œuvre législative et de justice humaine. Mais, dans ce cas, je le répète, leur. intervention est demandée, commandée.

Dans un autre cas, les chefs des bonzes ont le droit d'intervenir de leur propre initiative près du roi et de lui faire des remontrances : c'est quand, oubliant les services rendus dans le passé par un haut fonctionnaire, par un haut dignitaire devenu coupable, le prince semble disposé à laisser exécuter la sentence de mort qu'un tribunal ou lui-même a prononcée (1). Un haut fonctionnaire que j'ai consulté à ce sujet va plus loin que la loi qui prévoit le cas ci-dessus et légitime l'intervention des deux chefs des bonzes ; il pense que ces religieux ont le droit d'intervenir près du roi chaque fois qu'ils le croient sur le point de commettre un crime, une action mauvaise et dangereuse pour le royaume ou pour lui-même, afin de l'amener à la réflexion, de le rappeler à la sagesse et de le remettre dans la voie droite. Mais, dans tous ces

(1) Crâm-khbat-sek, art. 36.

cas, rintervention des deux religieux, des deux chefs de la religion, doit être modeste, toute d'humilité, car ils sont comme hommes les sujets du roi et comme bonzes les mendiants selon le Bouddha. « Un religieux, me dit un vieux bonze, ne peut pas parler avec orgueil, avec autorité, avec irrévérence, avec menaces des peines de Tenfer, même à un simple homme du peuple, sans compromettre son caractère de bonze et sans pécher. »

Au-dessous des deux chefs des bonzes, il y a les oppachéa ou obba-chéa^ qui sont les chefs religieux <l'une circonscription religieuse, d'un diocèse bouddhiste et tout à la fois les chefs des bonzeries qu'ils habitent. L'oppa-chéa est matériellement indépendant de celui des chefs des bonzes sous la surveillance duquel il est placé, puisqu'une fois nommé, il ne reçoit pas un ordre de lui et n'est point obligé par la règle de le tenir au courant des choses de son diocèse.

Au-dessous des oppa-chéa il y a les mé-çouat qui sont les chefs de bonzeries, quelque chose comme les prieurs des monastères bouddhistes. Ces mé-vouat sont indépendants de l'oppa-chéa, leur évêque qui les nomme; ils administrent leurs monastères comme bon leur semble, sans être tenus, sans prendre soin d'informer le chef du diocèse de leurs actes, des choses qui surviennent dans leur bonzerie, parmi les religieux qu'ils dirigent dans la a voie directe ». Cependant, l'oppa-chéa est le seul ordinant de la circonscription religieuse, le seul bonze du diocèse qui puisse consacrer un religieux, un élève bonze, au service du Bouddha ; c'est, d'ailleurs, à peu près par l'ordination et par la nomination des mé-vouat que s'affirme sa suprématie d'évêque.

Au-dessous du mé-vouat ou chef de la bonzerie, du louk'Crou (seigneur professeur) comme on l'appelle familièrement, il y a le louk-crou-sot qui est un professeur.

puis les phic ou phiccac (1) qui sont les bonzes, puis les nen qui sont les novices ou élèves bonzes, toujours âgés de moins de vingt et un ans.

Le mé-vouat est le chef de la bonzerie, le prieur du monastère, comme nous dirions, et le conservateur de la pagode ou temple. Tous les bonzes et les élèves bonzes lui sont subordonnés et lui doivent obéissance, alors que des laïques, il ne peut espérer, il ne peut attendre que le respect et Taumône.

Le mé-vouat n'exerce aucune autorité dans le village où sa bonzerie est établie; dans la bonzerie même son autorité est partagée ; et sur les choses de la pagode dont il est cependant le conservateur, le mé, le chef comme le porte son titre, il n'a aucun droit, si ce n'est celui d'améliorer, de conserver, d'augmenter. Il ne peut rien distraire, rien détruire, rien échanger, rien vendre, rien donner sans le consentement de ses religieux et sans le consentement des habitants auxquels la pagode, la bonzerie appartiennent « eût-il, me dit un vieillard très religieux, créé lui-même cette bonzerie, élevé cette pagode avec ses propres deniers, avec ses seuls efforts, car un bonze ne doit rien posséder, ne peut faire en aucun cas acte d'autorité civile ou privée ». Les choses de la pagode, les choses de la bonzerie sont donc les choses du village ; elles sont administrées par le mé-vouat sous la surveillance du mé-sroc ou maire et du chum-top ou adjoint, qui sont les représentants des fidèles.

Ce fait qu'un chef de bonzerie ne peut aliéner im bien de pagode n'est pas nouveau ; une inscription trouvée à Angkor- Vouât et qui date de l'an 643 de notre ère, nous montre un chef de bonzerie réunissant un conseil des religieux pour leur c< proposer l'affranchissement de deux pols-préa, le père et le fils », et, après la mort du

(1) Du sanscrit bhikchou, vertueux et pauvres.

mé-vouat, ces mêmes religieux se réunissant de nouveau « avec les laïques qui avaient connu et approuvé » le premier affranchissement pour « compléter Toeuvre » du chef en affranchissant la femme et les enfants du pol affranchi par lui (1).

D.» lUL^me que les mandarins, de même que les deux chefs des bonzes, qui portent des titresqui sont transmis u ceux qui succèdent dans leurs fonctions, les oppa-chéa ou évéques et les mé-vouat ou prieurs portent des titres qui appartiennent à la bonzerie dont ils sont les directeurs et les chefs. J'ai constaté que tel titre qui était celui d'un chef de telle bonzerie il y a plusieurs siècles était, encore aujourd'hui, le titre du chef de la même pagode. J'observerai même que ces titres sont demeurés immuables alors que beaucoup de titres laïques subissaient des changements importants et souvent injustifiables.

Quand j'aurai dit que le clergé cambodgien n'a jamais songé à réclamer une juridiction spéciale, n'a jamais prétendu ne pouvoir relever que d'un tribunal ecclésiastique, ne pouvoir être jugé que par des religieux; quand j'aurai dit que les fonctionnaires ordinaires du sroc et certains censeurs laïques spéciaux- préposés à la conservation des bonnes moeurs et de la discipline religieuse sont chargés de surveiller les bonzes et de les traduire (levant les tribunaux ordinaires, on conviendra qu'il n'y a point en Europe, ainsi que je l'ai dit en tête de ce chapitre, de pays où le clergé tienne moins de place dans l'Etat que le clergé bouddhiste au Cambodge. J'ajouterai qu'il n'y a guère moyen de concevoir une séparation plus absolue de l'Etat et de l'Eglise, dans une société religieuse, au sein d'un peuple dévot aux choses de la religion.

(1; Mourn, Le Huyanme du Ccnnhudf/e. t. II, p. 340.

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