LES TERRES SANS MAITRE
a été offert un prix de location plus élevé, s'il demande à la conserver au prix le plus fort. C'est un droit de retrait au bénéfice du détenteur, très juste, et qui prouve avec quel bon sens étaient autrefois gouvernées les populations du Sroc-Khmer.
Ces terres autrefois, c'est-à-dire avant 1882, demeuraient entre les mains des gouverneurs qui les faisaient* cultiver ou qui les louaient pour leur compte, mais le roi a cru devoir s'en emparer pour accroître les revenus d'un grand dignitaire. Elles constituaient alors une sorte d'apanage au bénéfice des fonctionnaires d'une province et portaient le nom de spé-mouk-nghéa c'est-à-dire terres des notables, des nobles.
La plupart de ces terres sont mal cultivées par ceux qui les détiennent à titre gracieux ou par ceux qui les ont louées, parce qu'ils ne sont pas certains de les garder. Un caprice du roi, des ministres, qui peut changer le gouverneur, un caprice de celui-ci ou de l'envoyé royal spécialement chargé de les louer et de percevoir les loyers, peut en effet les leur enlever. Elles produiraient certainement davantage à leurs détenteurs et leur produit, comme impôt, serait plus considérable si, au lieu d'être un domaine de l'Etat d'un genre particulier, elles étaient mises eii vente ou concédées par le mé-prey ou par le gouverneur dans les formes ordinaires.
Beaucoup de ces terres, quand elles sont situées loin des centres habités, quand elles ne trouvent personne pour les louer, demeurent en friche, retournent à la brousse, s'y perdent et finissent par ne plus même figurer sur les listes que le gouverneur est tenu de remettre à l'envoyé de l'Ocnha-Phinik-Vinichay ; elles sortent ainsi du domaine royal pour rentrer dans le domaine public où chacun a le droit de puiser.
Beaucoup de ces terrains oubliés sont plus tard demandés, obtenus ou pris au domaine public, puis cultivés
par les néao^theu-sré (i) et personne ne se rappelle plus alors qu'ils ont autrefois figuré sur les listes du domaine royal, qu'ils ont jadis appartenu à la couronne et qu'ils pouvaient alors être loués. Le nombre de ces terrains perdus, oubliés, puis repris à la brousse par les cultivateurs est considérable, mais le nombre des terres d'excellente qualité qu'on a abandonnées et que la brousse n'a pas rendues encore est beaucoup plus grand.
Quoi qu'il en soit, en 1892, toutes ces terres ne produisaient pas en loyers une somme supérieure à 50 barres d'argent (2) par an. Une partie de cette somme servait à payer les dix agents de l'Ocnha-Phinik-Vinichay et ce dernier conservait le reste qui l'indemnisait de ses peines. Le roi ne touchait rien.
(1) Cultivateurs de riz.
(2) Environ 750 piastres ou 2.250 francs.
LES GHOM-KAR
Certains terrains, ou plutôt certaines berges du fleuve, d'une inclinaison moyenne, dont le fond déjà très bon est chaque année fécondé par la vase qu'y déposent les eaux d'inondation, sont, depuis une cinquantaine d'années, louées par le pouvoir central et pour le compte du trésor, à ceux qui les cultivent. Malheureusement, cette location est faite pour une seule année, ce qui n'encourage pas les détenteurs du sol à entreprendre, soit des travaux d'amélioration, soit des travaux de préservation ou d'entretien.
Les parcelles de ces berges qui sont louées d'ordinaire sont généralement concédées au même prix que l'année précédente, mais si une offre supérieure est faite au mékar, le percepteur de ces parcelles (fermier ou fonctionnaire), il en informe le détenteur et les lui offre au prix nouveau; si celui-ci refuse, l'offre du surenchérisseur est acceptée et la parcelle a augmenté de valeur de location.
S'il est facile de faire augmenter ainsi le prix de location d'une parcelle, il est extrêmement difficile d'en amener la diminution, bien que la valeur intrinsèque de cette parcelle change lentement. En effet, certaines îles, certaines berges du grand fleuve, réputées de première catégorie il y a dix, quinze, vingt ans et plus, ont, lentement, mais régulièrement chaque année, été colmatées par les eaux du fleuve et, insensiblement, leurs rives fécondes se sont élevées, perdant ainsi chaque année un
peu de leur qualité. D'autres, au contraire, de formation récente, trop basses tout d'abord pour être très recherchées et rangées au nombre des bonnes terres, se sont lentement élevées et sont devenues excellentes. Cependant, comme les demandes ne sont pas nombreuses et que les anciennes estimations, pour la plupart, sont restées au prix primitif de location, il s'ensuit que des terres autrefois très bonnes et devenues moins bonnes et même mauvaises, sont louées comme terres de première qualité, tandis que d'autres terres autrefois mauvaises ou bonnes seulement sont à la longue devenues excellentes et paient comme des terres de qualité inférieure.
Toutes ces parcelles, très nombreuses, ont été mesurées par brasses (phiéam) au moment de l'estimation, sinon en profondeur toujours du moins en longueur, sur le bord du fleuve et, pour l'estimation première, la profondeur de ces parcelles entrait en ligne d'appréciation ; mais, depuis lors, des modifications, non seulement dans la nature du sol et dans sa hauteur au-dessus des basses eaux se sont produites, mais encore sa forme, son étendue ont varié; là des parties considérables de la berge louée se sont écroulées dans le fleuve, et ici les courants ont amassé des alluvions énormes et la surface louée s'est accrue de parties excellentes et très fécondes. Cependant, révaluation première, ou l'évaluation première modifiée selon les hasards de la demande, est là qui pèse de tout son poids sur le prix demandé par les mé-kar.
Quand la terre s'est accrue et que le bénéfice est pour le détenteur, le mal n'est pas grand, mais si cette rive louée a diminué en étendue ou perdu une partie de ses qualités, le mal est considérable parce qu'il décourage les planteurs. Le mé-kar refuse la diminution demandée et le détenteur, ne pouvant plus trouver dans son travail le bénéfice auquel il a droit, craignant une année mauvaise et de ne pouvoir payer le prix de location et
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le salaire des travailleurs qu'il emploie, rend la terre au percepteur ou Tabandonne. Les demandes ne venant pas ou le mé-kar voulant maintenir Tancien prix, la terre retourne à la brousse et redevient improductive. C'est ainsi que de nombreuses parcelles autrefois cultivées sont aujourd'hui, au milieu des terres louées, absolument improductives d'impôt, par suite de l'incurie du gouvernement cambodgien et des maladresses nombreuses de mé-kar avides ou qui craignent toujours d'être soupçonnés de faiblesse ou de malversation.
Ces parcelles sont peu importantes. Il est rare d'en trouver qui mesurent plus de 600 mètres de longueur et 50 mètres de largeur; on en trouve quelques-unes de 500 mètres de longueur, de 400, quelques autres de 300 et de 200 mètres, mais la plupart sont au-dessous de ce chiffre avec des largeurs variant de 15 à 35 mètres. Ces terres louées, on le voit, sont toutes situées en bordure du fleuve. Leur valeur de location est très variable et nullement basée, pour les motifs que j'ai dits plus haut, sur leur valeur intrinsèque; ramenées à l'hectare, ce qui n'est peut-être pas une bonne manière d'évuluation puisqu'il > faut presque toujours plusieurs parcelles pour faire un hectare, leur valeur est de i à 15 piastres. Ce chiffre ne dit rien, si ce n'est que les parcelles qu'il concerne sont extrêmement différentes et qu'il faudrait, pour les louer ce qu'elles valent et juste ce qu'elles valent, les apprécier de nouveau et les mettre en adjudication. En somme, on peut estimer le produit des rives du fleuve à 65.000 piastres.
Les provinces les plus importantes à ce point de vue sont les provinces suivantes : Groch-Ghhmar, la province insulaire de Ka-Sutin qui compte tout un groupe d'îles, la province de Kompong-Cham, celle de Kang-Méas, la province de Thbaung-Khmoum, celle de Kratié, etc.
Les produits que ces berges royales donnent sont, par rang d'importance : le coton, le tabac, le mûrier et Findigo.
Ces terrains sont, depuis 1890, loués par des mandarins cambodgiens pour le compte du Protectorat ; cette administration nouvelle n'a guère fait que suivre les anciens errements et n'a point revisé l'assiette de la location des chom-kar qui, comme par le passé, continuent d'être loués souvent beaucoup plus qu'il ne faudrait. D'autre part, on ne paraît pas avoir senti de quelle importance serait pour la production de ces terres, et peut-être aussi pour les finances du Protectorat, la substitution de baux de plusieurs années à un prix définitivement fixé, aux locations annuelles qui inquiètent les cultivateurs et ne les encouragent pas à aménager, pour les conserver dans leur valeur ou les améliorer, des terres qu'ils ne sont pas certains de garder et dont le prix de location augmente s'ils parviennent à force de travail à accroître leur fécondité.