DE LA GLOTTE ET DE SES USAGES
Au premier examen, la glotte paraît destinée à modifier la colonne d’air qui la traverse, si l’on en juge par sa situation à l’extrémité des voies aériennes, par le grand nombre de muscles qui l’entourent et la meuvent, par la faculté qu’elle a de changer de diamètre à chaque instant, et de le varier presque à l’infini.
Admis par Jous les physiologistes pour la production des sons aigus, ce rétrécissement de la glotte n’a été constaté que par Bichat et M. Magendie, qui d’ailleurs n’en ont tiré au^ cune conséquence relative à la connexion des muscles abdominaux et de la glotte.
Cette ouverture paraît aussi susceptible de se fermer avec exactitude, soit par l’abaissement de l’épiglotte , soit par le rapprochement des cordes vocales et des cartilages arythénoïdea : et ’est sur cette possibilité d’occlusion de la glotte, et par le besoin qu’ils en avaient pour l’explication de quelques phénomènes ,
que plusieurs physiologistes se sont crus autorisés à l’admettre. Aucun d’eux n’a cherché à constater la réalité de cette occlusion, ni meme à découvrir son influence favorable là où l’on croyait l’avoir observée : on s’est contenté seulement de la supposer dans certaines circonstances très-limitées. Sénac, par exemple, admet ce resserrement de la glotte dans l’action de supporter une lourde enclume sur la poitrine (i); Barthez, dans l’action de nager (2) ; Bichat, dans celle de soulever ou de pousser une masse quelconque (3) ; beaucoup d’autres l’ont supposée dans le vomissement. Mais ces différons faits, donnés isolément par leurs auteurs, omis ou fidèlement copiés par d’autres, sont restés obscurs et stériles pour tous.
Outre que personne ne s’est encore assuré de l’existence réelle de cette occlusion, on n’a jamais entrevu non plus quel rapport elle pouvait avoir avec l’action des autres organes, ni quels liens sympathiques unissaient la glotte
( 1 ) Mémoire sur le Diaphragme et ses fonctions. Acad> des Sciences , 1729.
(2) Mécanique animale.
(3) Anatomie descriptive.
mx muscles abdominaux , ni de quelle manière s’opéraient les efforts , ni quel rôle y jouait le diaphragme, ni le temps de la respiration pendant lequel ils avaient lieu.
Il est à remarquer que Bichat , qui fécondait si bien les idées de ses prédécesseurs , et qui transforma souvent en préceptes généraux leurs observations les plus insignifiantes , a pour ainsi dire fait oublier celle de Sénac, par la manière dont il l’a rendue, et surtout par les contradictions dont il l’a entourée en la voulant commenter.
Après avoir avancé sans preuves, comme Sénac , que dans l’effort pour soulever un fardeau la glotte reste fermée , Bichat détruisit tout à coup ce qu’il venait d’avancer en y ajoutant qu "alors les muscles abdominaux et le diaphragme se contractaient simultanément . C’était la meilleure preuve qu’il pût donner de son ignorance à ce sujet : car, s’il l’eût aperçue, cette vérité ne serait pas demeurée stérile sous la plume de Bichat; elle aurait du moins retenu l’empreinte de son génie.
Ce fut, j’en suis persuadé, cette contradiction de Bichat relativement à l’occlusion de la glotte, qui engagea les physiologistes, ses
successeurs, à n’en point faire mention dans leurs ouvrages (i). Il est probable, en effet, que, consultant Bichat sur les phénomènes respiratoires, ils s’aperçurent aussitôt de la contradiction dont je viens de parler, et qu’ils durent faire à ce sujet le raisonnement que voici : « S’il était vrai, comme Sénac et Bicliat » l’ont dit, que la glotte se fermât dans l’ef- » fort, comment et pourquoi le diaphragme » s’y contracterait-il? — Comment ; car la con- » traction du diaphragme a pour résultat con- » stant de produire l’inspiration, à laquelle » l’occlusion de la glotte doit nécessairement » s’opposer. — Pourquoi ; car la glotte étant » fermée , l’air est retenu dans la poitrine , qui » est maintenue par cela même immobile, et » dont la fixité ne saurait alors être augmentée » par la contraction du diaphragme. »
L’inconséquence de Bichat devenait d’autant plus sensible, qu’après avoir indiqué cette occlusion de la glotte, il ajoutait : Si
(i) Voyez les ouvrages modernes de Physiologie, et les trente premiers volumes du Dictionnaire des Sciences médicales.
V inspiration continue , la face rougit, V asphyxie commence , etc. Or, si la glotte est fermée, il est clair que l’inspiration ne saurait avoir lieu ; ou que , s’il y a inspiration , la glotte ne saurait être fermée. Ce raisonnement, sans doute , a paru naturel aux physiologistes modernes; et c’est pour s’épargner des contradictions sans nombre qu’ils se sont si rigoureusement gardés de parler de la glotte et de sou occlusion. Ils se sont contentés d’admettre que le diaphragme, dans les efforts, se contracte en même temps que les muscles abdominaux; qu’il fixe ainsi la poitrine , suspend la respiration, fait rougir la face : en un mot, tout le mécanisme des efforts, suivant eux, repose sur la seule action du diaphragme, et toutes les difficultés s’évanouissent, parce que tous les phénomènes paraissent expliqués.
Si cette dernière opinion n’est pas l’expression même de la vérité, elle esquive du moins les contradictions de celle de Bichat, et paraît la plus vraisemblable. Je suis persuadé qu’elle paraîtrait telle aux yeux d’une personne qui, pour s’assurer du véritable mécanisme de la respiration, se bornerait à comparer les sentimens des auteurs qui en ont traité.
Au reste, je ne puis m’aider de ma propre expérience à ce sujet, car ce n’est point ainsi que j’ai procédé. J’avais déjà fait toutes mes observations sur les phénomènes respiratoires, que j’ignorais encore ce que la plupart des physiologistes en avaient écrit ou pensé. Un moyen sûr d’éviter bien des erreurs , quand il s’agit d’étudier un point de physique encore inconnu ou resté obscur , ce serait de suivre l’exemple des peintres , de consulter la nature avant de recourir aux esquisses qu’on en a pu faire ; car toute copie ne peut qu’être inférieure à son modèle : les défauts restent, les beautés souvent disparaissent.
Je fus d’abord frappé de la manière prompte et facile dont se suspend la respiration , à l’occasion d’un effort quelconque, c’est-à-dire, toutes les fois que l’action des muscles abdominaux doit être employée à d’autres résultats qu’à l’expulsion de Fair de la poitrine ; soit dans les grands exercices du corps , tels que : le saut , la course , Faction de lutter , de pousser, de soulever, de grimper ou de nager; soit dans les diverses tentatives d’expulsion : le vomissement, l’accouchement, l’émission des urines.
Je désirai savoir ensuite quel était l’agent de cette suspension ; voici comment je procédai aux recherches nécessaires pour arriver à ce résultat.
En examinant chacun en particulier les organes de la respiration , il me fut facile de m’assurer que le diaphragme , par sa contraction , la glotte , par son resserrement, le voile du palais, par son élévation, étaient seuls capables de retenir l’air dans la poitrine, et de suspendre, par conséquent, les phénomènes respiratoires.
Est-ce le diaphragme qui suspend la respiration?
i°. S’il continuait long-temps d’agir, le diaphragme pourrait avoir cet usage, ainsi que l’ont admis tous les physiologistes. En effet, l’air ne s’étant introduit dans la poitrine qu’à la faveur de la contraction du diaphragme, ce fluide ne peut sortir de cette cavité , tant que l’action qui l’y a appelé persiste.
Mais voici une expérience qui prouve que le diaphragme ne jouit pas d’une action durable : j’ai appliqué sur les ouvertures du nez un morceau de papier très-fin , et assez large pour les fermer exactement; puis, la bouche
étant close après une grande inspiration , j’ai fait tous mes efforts pour continuer lç plus long temps qu’il me serait possible de contracter le diaphragme au même degré. J’ai toujours vu dans cette expérience, que le papier, dont j’observais avec soin les moindres mouvemens , restait immobile pendant les vingt ou trente premières secondes; qu’ensuite il proéminait et se déprimait alternativement , ce qui me donnait la mesure exacte des mêmes moüvemens du diaphragme. J’appréciais également les relâchemens de ce dernier muscle , mais seulement ses relâchemens, par la présence d’une glace ou d’une lame d’acier trèspolie que ternissait l’humidité de l’haleine , ou par la flamme d’une bougie que la sortie de l’air faisait osciller.
2°. Si la suspension de la respiration était due à la contraction du diaphragme , ceux des animaux qui sont pourvus de cet organe , auraient seuls la faculté de suspendre leur respiration et d’exécuter des efforts.
Or, les oiseaux, chez lesquels ce muscle manque, usent de cette faculté dans l’action de voler et d’expulser leurs oeufs. Ils opèrent même d’assez grands efforts pour faire passer
l’air retenu dans leur poitrine, dans les prolongemens de l’abdomen et des os (1). Il est donc certain qu’un organe autre que le diaphragme préside, chez ces animaux, à la suspension de la respiration; et ce ne saurait être le voile du palais , puisqu’ils en sont privés comme du diaphragme.
Est-ce le voile du palais qui, chez V homme , suspend la respiration ?
3°. Pour m’éclairer à ce sujet, j’ai interrogé plusieurs personnes que des affections syphilitiques avaient privées du voile du palais ; et toutes m’ont assuré, d’une voix nazonnée, que cette destruction n’avait apporté aucun changement dans leurs excrétions. Je les ai engagées à faire des efforts , qu’elles ont exécutés avec autant de précision et de facilité
que d’autres individus dont le voile aurait existé.
(1) Barthez, Mécanique animale ;
Cuvier, Leçons d'anatomie comparée , recueillies et publiées par C. Duméril.
4°. Dans l’intention de m’assurer mieux encore de l’usage que remplit le voile du palais chez l’homme , dans les cas ordinaires où la respiration est suspendue, j’exécutai des efforts semblables à ceux qu’on fait pour pousser ou pour soulever un corps : les muscles expirateurs étaient contractés, l’air était exactement retenu dans la poitrine, et la respiration suspendue. Je m’assurai alors, la bouche étant fortement ouverte, qu’il existait une communication libre entre le pharynx et l’air extérieur; et cependant, je ne pus observer aucun changement dans les phénomènes de l’effort : la respiration continuait d’être également suspendue, et la poitrine restait immobile.
Il résultait de ces différentes expériences, que le diaphragme et le voile du palais, deux des trois causes supposées, n’étaient pas ordinairement les agens de cette suspension nécessaire aux divers efforts. J’en aurais pu conclure que la glotte , le dernier des obstacles admis , était l’agent de cette suspension , si l’existence de ces obstacles eux-mêmes eût été préalablement constatée. Mais comme il n’en était pas ainsi, je trouvai plus sage de recourir à des
preuves directes et positives , afin d’arriver à une véritable démonstration.
Déterminer si c est la glotte qui suspend la
respiration.
5°. A en juger par son organisation , la glotte est susceptible de se fermer exactement.
6°. Pendant l’effort, quel qu’il soit, on éprouve vers l’endroit du larynx qui répond à la glotte , un sentiment de pression qui semble avertir qu’il existe là un obstacle à l’expulsion de l’air renfermé dans les poumons. Si vous portez deux doigts sur les côtés du larynx, vous verrez que cet organe reçoit une légère impulsion de bas en haut.
70. Si , dans les divers efforts , l’air est alternativement retenu dans la poitrine et expulsé de cette cavité, on sent très-distinctement 1a, glotte se fermer dans le premier cas, et s’entr’ouvrir dans le second : un petit bruit , semblable à une toux à voix basse , se fait aussi entendre à chacune de ces alternatives.
8°. Outre l’anxiété générale qui résulte du besoin de respirer, on éprouve après chaque effort considérable et prolongé , un sentiment de lassitude vers la glotte, comme celui qui
succéderait à la contraction de ses muscles.
90. J’ai voulu m’assurer de cette occlusion de la glotte en découvrant cet organe chez un chien; mais, outre la difficulté de cette opération en elle-même , il est bien difficile aussi de saisir d’une manière précise le temps où ce phénomène existe, puisqu’il ne peut être observé que dans des circonstances assez limitées, que l'observateur ne peut, comme chez lui-même , déterminer à volonté.
Il n’en est pas en effet de l’occlusion de la glotte comme de son rétrécissement : il est toujours facile d’observer celui-ci pendant
l’opération même dont le but est de le constater, puisque les douleurs vives dont cette opération est inséparable, provoquent les cris aigus de l’animal opéré.
Il n’y avait que le vomissement auquel je pusse recourir avec avantage, pour donner lieu à cette occlusion qu’il m’importait d’observer. C’est en effet le seul effort que l’on puisse déterminer presque à volonté chez les animaux, en leur donnant de l’émétique à forte dose; et c’est dans cette circonstance que je me suis assuré pour la première fois du phénomène dont il s’agit.
( ll )
Dix, quinze ou vingt minutes après l’administration de l’émétique, peu de temps après l’apparition des premières nausées, qu’accompagnent des mouvemens spasmodiques des lèvres , des mâchoires, de la langue et du pharynx , je voyais de la manière la plus distincte , la glotte étant à découvert, cette ouverture se fermer exactement à l’instant même où les muscles abdominaux se contractaient avec force.
Je me suis assuré, en outre, que l’épiglotte ne prenait aucune part à cette occlusion.
ii°. J’ai désiré constater sur moi-même l’existence de ce phénomène, parce qu’il est plus facile de répéter sur soi un grand nombre de fois l’expérience en produisant à volonté tous les phénomènes de l’effort, et que d’ailleurs il n’existe pas une telle identité entre l’organisation des animaux et celle de l’homme , qu’on puisse rigoureusement conclure de ce qui a été observé chez les uns, à ce qui doit se passer chez l’autre.
Or, il n’existe qu’un moyen d’apprécier sur soi-même l’occlusion de la glotte ; c’est d’introduire le doigt index pendant les efforts jusqu’à l’ouverture supérieure du larynx, où
l’on distingue aisément l’épiglotte en avant, le sommet des cartilages arythénoïdes en arrière, et, sur les côtés, les replis de la membrane muqueuse.
La difficulté consiste à habituer la membrane muqueuse du pharynx à la présence du doigt. Ce contact chez moi produisit constamment des nausées , suivies dans les premiers temps d’efforts pour vomir. Enfin, l’influence de l’habitude venant à émousser cette susceptibilité excessive de la membrane muqueuse du pharynx, je pus porter l’index de plus en plus loin dans la gorge. Vers le soixante-quinzième jour, l’ayant introduit plus brusquement que de coutume, j’arrivai tout à coup sur la glotte. Aussitôt j’éprouvai de fortes nausées; presque en même temps les muscles abdominaux se contractèrent, et la glotte se ferma : en un mot, il y eut un véritable effort de vomissement, mais sans aucun résultat. C’est la première circonstance où j’ai pu constater sur moi cette occlusion de la glotte.
J’ai répété plusieurs fois l’introduction de l’index , pour m’assurer mieux encore que pendant l’effort la glotte reste close. Bientôt la présence du doigt porté dans la gorge avec
plus de précaution , n’a plus donné lieu qu’à de faibles nausées faciles à surmonter. J’ai profité de cette disposition favorable pour déterminer les efforts qu’on a l’habitude d’exécuter, soit pour les grands mouvemens du corps , soit pour les expulsions abdominales ; et je me suis assuré que le mécanisme en était semblable à celui du vomissement ; que dans tous , la glotte se fermait, en meme temps que les muscles abdominaux entraient en contraction.
J’ai pu observer en outre que la glotte se resserrait au moyen du rapprochement des cordes vocales et des cartilages arythénoïdes , puisqu’au moment de l’effort je sentais distinctement ces derniers se rapprocher sous mon doigt. Je me suis assuré de plus que l’épiglotte était étrangèreàce phénomène, puisque je pouvais la tenir appuyée sur la base de la langue sans mettre obstacle à l’occlusion de la glotte.
De tous ces faits, je n’ai voulu tirer que la seule conclusion suivante :
La glotte se ferme exactement dans les efforts ; cest-à-dire, toutes les fois que les muscles abdominaux se contractent pour un autre résultat que V expulsion de V air de la poitrine .
Mais une conséquence d’un bien plus haut
intérêt, c’est l’espèce de sympathie qui unit entre eux les organes de la respiration, et surtout les muscles abdominaux et la glotte; c’est ce consensus d’action à l’aide duquel l’un ajoute aux fonctions des autres tout en paraissant les entraver ; c’est cette harmonie admirable qui les fait concourir au même but ,
non-seulement par des moyens différens , mais
par des moyens opposés, et qui se sert de l’association de deux organes pour donner naissance à des phénomènes que dans l’isolement aucun d’eux ne pourrait produire.