SYNERGIE DE LA GLOTTE ET DES MUSCLES
ABDOMINAUX. (l)
Il règne une harmonie constante entre les muscles abdominaux et la glotte : ces organes concourent dans tous les cas à la production des mêmes phénomènes; ils semblent avoir été formés pour s’aider mutuellement.
S’agit-il d’imprimer à la colonne d’air expirée une rapidité telle, qu’elle doive nécessairement vibrer ou bien entraîner à l’extérieur les mucosités renfermées dans les bronches ? Ce sont les muscles abdominaux et la glotte, qui, chacun à leur manière, concourent à produire ces résultats. Les uns, par leur contraction, communiquent à l’air l’impulsion forte dont il a besoin; l’autre ajoute encore à la rapidité du fluide expiré en rétrécissant le canal qu’il doit parcourir.
(1) Barthez emploie ce mot de synergie pour exprimer l’union de deux organes qui concourent à mie même action.
( aa )
Est-il question d’exécuter de grands mouvemens , ou d’expulser les substances contenues dans l’estomac, la vessie ou la matrice? les muscles expirateurs et la glotte combineront encore leurs actions pour donner naissance à ces differens effets. En même temps que les muscles abdominaux agiront sur les côtes pour rétrécir la poitrine et comprimer les poumons, la glotte se fermera exactement pour retenir l’air dans ces organes, et pour réfléchir sur les viscères de l’abdomen ou sur la colonne vertébrale l’action des muscles ex pirateurs.
Lorsqu’on veut accélérer l’enfantement, on engage la femme en travail à pousse r en bas ; c’est-à-dire, à garder le silence, à retenir sa respiration ou, en d’autres termes, à fermer ta glotte, à s’opposer à l’expulsion de l’air, et à concentrer sur la matrice l’action des muscles abdominaux.
Observez cette personne, qui pendant les efforts garde un profond silence en s’abstenant de respirer; elle développe une puissance énorme, et va bientôt surmonter l’obstacle qu’elle avait à vaincre. Voyez cette autre personne, qui dans la même occurrence crie,
chante , parle ou rit ; les résultats qu’elle obtient sont à peine sensibles : c’est que la glotte, hermétiquement fermée dans le premier cas, est au contraire entr’ouverte dans le second, et que la puissance des efforts est toujours en raison inverse de l’expiration qui les accompagne.
Il s’établit ainsi une véritable lutte entre les muscles abdominaux et les constricteurs de la glotte; et ces organes, qui sous le rapport de l’expiration sont en opposition manifeste , s’associent pour comprimer les viscères et pour fléchir le tronc : ils deviennent congénères pour ces derniers résultats, par cela meme qu’ils sont antagonistes pour l’autre.
Que de changemens surviendraient dans les divers efforts et consécutivement dans la plupart des fonctions, s’il n’existait ni muscles thyro-arythénoïdiens , ni muscle arythénoïdienî c’est-à-dire, si la glotte privée de ses constricteurs, n’était plus susceptible d’occlusion exacte, ni même de rétrécissement variable : c’est alors que les muscles de l’abdomen seraient constamment et exclusivement expirateurs.
Représentez-vous un honfme chez qui la
glotte n’existe plus , ou plutôt dont la trachéeartère est ouverte par une large fistule : dès lors, si l’ouverture reste béante, les grands mouvemens, les divers efforts, mais surtout les expulsions ne pourront plus s’opérer; et pour restituer le libre exercice de toutes ces actions , il faudra indispensablement recourir à l’emploi d’un obturateur (i). Eh bien ! le fait que je supposais à l’instant et que constate d’ailleurs l’observation de fistules trachéales, des classes entières d’animaux en offrent la preuve vivante et incontestable : je veux parler de ces êtres qui sont privés de la glotte par une organisation primitive.
Si leurs réservoirs eussent été organisés comme les réservoirs des animaux qui ont une glotte, il y aurait eu défaut d’harmonie entre les obstacles qui entravent les expulsions, et les moyens de surmonter ces obstacles : aussi la nature a-t-elle procédé avec plus de sagesse à la distribution et à l’accord des uns et des autres.
(i) Voyez un exemple de fistule trachéale, rapporté par J. L. Petit, dans les Mémoires de V Académie de Chirurgie.
Partout où la glotte n’existe point, les expulsions ont été rendues plus faciles : soit par la liquidité des matières à expulser, soit par l’absence ou la faiblesse des sphyncters, soit par la présence d’un cloaque à l’aide duquel les excrémens liquides sont mêlés aux solides. Ainsi les résistances se trouvent naturellement affoiblies, là où ne pouvait être développée la puissance nécessaire pour les vaincre.
Chez les animaux qui ne possèdent ni poumons, ni vaisseaux aériens, ni flotte conséquemment, toutes les expulsions sont faciles, parce que tous les sphincters sont infiniment faibles, et les matières excrétées liquides. Les Reptiles , qui ont une glotte , mais imparfaite ; les Oiseaux, chez qui cet organe est plus parfait, mais dont le sphyncter principal est aussi plus prononcé, forment sous ces rapports, comme sous beaucoup d’autres, le passage naturel des Poissons aux Mammifères.
Parmi ces derniers, il en est même plusieurs (les Marsupiaux , mais surtout les Kan guroos ) dont la glotte n’est que rudimentaire; et j’observe que cette première disposition coexiste avec une autre singularité de leurs principaux organes d'expulsion. Leur matrice,
étroite, bffurquée, repliée en anses (1), n’a point de col, comme celles de la plupart des mammifères; elle en est absolument dépourvue. De là résulte que le produit de la conception ne peut séjourner dans cette matrice tout Je temps nécessaire pour l’accroissement parfait d’un fœtus. Mais voici comment la nature y supplée : lorsque l’embryon est expulsé de Y utérus , il se trouve introduit ( on ne sait par quel mécanisme) dans une poche particulière située sous le ventre, et par laquelle sont protégées les mamelles. Le petit animal, encore informe, se fixe aux tétines; et il y reste suspendu jusqu’à ce que son accroissement soit assez parfait pour rendre sa sortie sans danger. Il suit de là que les kanguroos sont condamnés, parla seule disposition de leurs organes, à un véritable avortement.
Or, qui ne voit ici une corrélation frappante entre la disposition singulière des organes génitaux et l’état rudimentaire de la glotte? S’il eût existé un col à la matrice de
(i) G. Cuvier, Anatomie comparée , t, v; Geoffroy-Saint-Hilaire , Journal complémentaire des sciences médicales ( 1819).
ces animaux, qui n’ont pour ainsi dire qu’un simulacre de glotte , leur accouchement ne serait-il pas devenu indispensable et en même temps impossible? Indispensable , puisque la présence du col utérin aurait déterminé le séjour prolongé et l’accroissement parfait du fœtus. Impossible , ou du moins infiniment lent et pénible, puisque la glotte n’existant point, les muscles de l’abdomen n’auraient; pu participer aux efforts expulsifs. Mais toutes ces difficultés disparaissent , et l’harmonie de ces différens organes est conservée , dès lors qu’il n’existe pas de col utérin là où la glotte n’est que rudimentaire.
Qu’on y prenne garde , toutefois : si le col de la matrice ne peut exister chez les animaux dont la glotte est presque anéantie , il ne s’ensuit pas que cette dernière doive manquer nécessairement lorsque Yuterus est dépourvu de col : car la glotte , qui sert à d’autres fonctions qu’à celle de Faccouchement , peut par cela même exister indépendamment du col utérin; tandis que, sans elle, la résistance de ce dernier ne pourrait être surmontée.
Jusqu’ici je m’étais contenté d’observer attentivement les relations de la glotte avec les
muscles expirateurs ; d’apprécier le véritable consensus d’action qui règne entre ces organes et les principaux réservoirs; de noter comme résultat important que les muscles de l’abdomen deviennent expirateurs quand la glotte est ouverte, tandis qu’ils agissent pour comprimer les viscères quand elle est fermée. J’en concluais que, peut-être, les principales expulsions ne pourraient plus s’opérer, si la glotte venait seule à disparaître , la disposition de tous les autres organes n’éprouvant aucun changement : déjà même plusieurs faits d’histoire naturelle semblaient m’autoriser à regarder cette conjecture comme une vérité démontrée. Néanmoins, je préférai à cette marche si rapide, et surtout si attrayante, la marche plus lente , mais plus sûre de l’observation, afin d’obtenir des preuves plus directes et plus certaines.
Voici les expériences que j’ai faites dans cette intention :
S’il est vrai, me suis-je dit, que ce soit l’occlusion de la glotte qui suspende la respiration, et qui réfléchisse sur les viscères l’action des muscles abdominaux , il devra suffire pour entraver les efforts, de tenir cette ou-
verture continuellement béante. Dans ce but , je m’introduisis dans le larynx une petite canule de gomme élastique. L’introduction faite , non-seulement il me fut impossible de produire la#voix, de crier et de tousser; mais il en fut de même pour les tentatives d’expulsion. Vainement essayai-je à diverses reprises de suspendre la respiration et de faire des efforts ; dès que les muscles de l’abdomen entraient en contraction , les côtes étaient abaissées, l’air était évacué, et les viscères se trouvaient à peine comprimés : toute l’action des muscles abdominaux et des extenseursdu tronc s’évanouissait en produisant l’expiration.
Je bouchai ensuite la canule après avoir fait une grande inspiration, et je pus, comme auparavant, suspendre la respiration, comprimer les viscères, mouvoir le tronc, faire rougir la face; en un mot, déterminer tous les phénomènes des efforts.
Je laissai de nouveau la canule béante , et de nouveau les efforts devinrent impossibles; l’action des muscles abdominaux ne produisit plus que l’expiration.
De ces expériences, je crus pouvoir tirer les conclusions suivantes :
i°. C’est la glotte qui suspend la respiration dans les efforts, en s’opposant par son occlusion, à la sortie de l’air contenu dans les poumons;
2°. Sans la glotte , l’action des muscles abdominaux serait constamment employée à produire l’expiration : la compression des viscères ni la flexion du tronc ne pourraient plus être produites ;
3°. Il existe un véritable consensus d’action entre la glotte et les muscles abdominaux, et, par suite, entre le premier de ces organes et les différens réservoirs : la vessie, le rectum, l’estomac , la matrice ;
4°. La glotte ne borne point son rôle à la production de la voix ; mais, à l’aide des connexions sympathiques qui l’unissent aux muscles abdominaux, chargés de concourir, sinon de présider à d’importantes fonctions, elle exerce la plus grande influence sur ces fonctions elles-mêmes;
5°. Enfin , dans les différens efforts il y a tendance à l’expiration , à la production de laquelle l’occlusion de la glotte met obstacle.
Or , établir qu’il y a tendance à l’expiration pendant les efforts, et que la respiration ne
peut être suspendue qu’à l’aide de l’occlusion de la glotte, n’est-ce pas doublement prouver que le diaphragme alors n’agit pas?