DANS LE CHANT
Paris, le lo mai i83o.
Le Secrétaire perpétuel de V Académie j pour les sciences n(iturelleSf certifie que ce qui suit est extrait du procèS'verbal de la séance du\0 mai 1830.
Nous avons été chargés, MM. de Pro-^ ny, Savart et moi , de rendre compte à l'Académie d'un Mémoire qui lui a été présenté par M. le docteur Bennati, et
qui a pour titre : Du MécàAisjhê de la Tjoix humaine dans le chant
L'objet principal de cet écrit est de faire cottnaître la part que preud dans les modulations de la Toix un organe aux fonctions duquel , sous ce rapport , les physiologistes ont donné assez peu d'at-*tention : c'est le voile du palais ou plutôt le détroit du gosier formé en dessus par le voile du palais^ sur les côt^ par ses piliers , et en dessous par la base de la langue. Nous ne rappellerons pas les longues disputes qui ont agité les anatomistes sur la nature de l'organe vocal, ni les diverses comparaisons qu'ils en ont faites, tantôt avec les instrumens à cordes , tantôt avec les instrumens à vent ordinaires.
L'un de nous, M. Savart, l'a comparé plus heureusement, du moins en ce qui concerne le larynx , avec ces instrumens courts percés à chaque bout d'un petit orifice^ dont les chasseurs se servent pour imiter la voix des oiseaux , et a établi en
conséquence qtie les deux Ugamens de la glohe et ks ventricules qui s'ouvrent entre eux prennent une part essentieUe à son action y pour la formation primitive du son .11 a montre^ en niéme temips, par des expériences faites avec des tuyaux larges et courts^ de différentes formes et de différentes substances j que la nature des parois de la bouche^ les différentes conjurations de cette cavité^ le plus ou moiiis de tension def ses diverses parties concourent à modifier ce son primitif^ et peuvent surtout le faire baisser, par des moyens diffërens> du plus ou moins de hauteitr ou d'abaifisemtent du larynx pris
dans sa totalité.
Cependant^ il n'était pas du sujet d^ M* Savart de s'occuper du rôle spécial de chacune des parties de la bouche^ et il n'a point examiné celui que le voile du palais peut remplir.
En général > nous trouvons peu de traces d'études fmtes par des anatomistes
modernes de ce second détroit par lequel l'air, qui produit la voix, est obligé de passer.
Fabricius d'Aquapendente y homme de génie , dont la lecture est trop négligée aujourd'hui y en avait cependant fait remarquer l'importance. Après avoir montré que la voix se forme à la glotte, chose incontestable et cependant contestée long- tems encore après lui, après avoir fait connaître les rapports de l'élévation et de l'abaissement du larynx et par conséquent des variations en lon^ gueur de la cavité buccale , avec l'élévation et l'abaissement du ton , ce qui alors était une vérité nouvelle, et tellement nouvelle que, près d'un siècle après, Dodart croyait encore l'avoir lui-même découverte , il parle ainsi des variations de cette cavité en largeur.
Locus hic, dit-il en parlant du détroit du gosier , postremus aUorum est quitus voces graves acutœque perfi--
cluntur; siquidem laryngis post rimulam consistit. Qutyjit ut mérita fauces eâ potissimiùm motione com^ moveantur, quœ dUcUando et. con- Btringendo . perjieitur j idque à suis musculis qui etiam faucium efformant nobilem cavitatem , et numéro duo sUntquos non difficulter ètiam moveri conspicaberis y si linguafu alicui vqkldè deprim,as, atque hi contructi Jhucium curetant secundùm e^, jus longitudinem cavitçbtem ad cwu" tam, laxati verb ad gravent formon-^ dam diladiant.
Il y a bien quelque chose d'errope' dans cette description des muscles et de leur action, mais le phénomène en luimême est, comme on voit, indiqué avec assez de précision,
Dodard, dans son Mémoire sur la voix*> où, pour le dire en passant, il est demeuré
"^ Mémoires de rAcadémie, pouir 1700.
sur plusieurs points^ assez auT^dessous de Fabricius^ ne fait pas la moindre. mention de ces mouvemens du gosier.
Ferrein parait au contraire y être re*venu, autant du moins que l'on pçut en juger par quelques lignes qui teiminent son Mémoire^ mais sans savoir ou sans se rappeler ce que Fabricius en avait dit*
Après avoir placé l'organe de la voix dans les ligamens infefrieurs de la glotte considérés comme des cordes , il ajoute^ :
c( Je me croîs obligé de faire une restriction à laquelle on ne s'attend pas^ c'est que les cordes vocales (les ligamens inférieurs de la glotte) ne sont pas les organes de toutes les espèces de voix. Tels sont une certaine voix du gosier et un Idusset de même nature
)) Ils se servent d'un nouvel organe que j'ai découvert et dont j'ai eu soin de constata l'existence Ce sont des faits qui
"^ Mémoires de rAcadémie des sciences, 174^9 ?• 4^9*
seront édaircis dans un autre mémoire, etc. )) Mais j quoique Ferrein ait survécu de près de trente ans à cette annonce , cet autre mémoire n'a jamais; paru^ et l'on es^ réduit à des conjectures sur ce qu'il pouvait contenir. Haller"*" suppose qu'il Toulait parler du i!oile du jpqUis :
Quin aUquœ non Utterm Bolœ sed etiàm vooesperguituredantipr ^t quin eatum modulatzo aliquaper palatum mobile aut propius ad linguafn ad^ dufitum, aut -iÂcissim remotius exeroeatur, duhium quidem non zfidetur et id v^detur ssse ilLud pecuUare tJior ois organum quàd se descripturum promiait^rrenius , etc.
Mais Haller lui-^néme s^est borne à ces paroles , et nous ne voyons pas que nos physiologistes les plus re'cens et les plus estimés en aient dit plus que lui.
Quant aux dlffërens écrits particuliers
'*' Physiol. , lib. IX> sect. 3, § i3. ^
que nous avons eu l'occasion de consulter^ nous ne trouvons guère qu'une thèse soutenue à Tubingue 5 en 1781^ par M. Hellwag^ et sous la présidence de.
M. Storr^ où le sujet qui nous occupe soit indique. Après avoir distingue la voix de fausset^ qu'il nomme subatricta, de la voix de poitrine^ qu'il nomme plena , il ajoute (pag. 16) ad substrictam vocem uvula contrahitur^ ad plenam non mutatur.
Ce n'est que tout récemment \ que M« Gerdy^ dans un article publie dans le Bulletin de M. deFérussac^ a reproduit des observations analc^ues à celles de Fabricius ; mais l'auteur du mémoire que nous analysons ne pouvait \es connaître lorsqu'il a présenté, son travail à l'Académie.
Telles étaient à peu près les notions qui 9 à notre connaissance^ avaient été
"^ Diss. inaug. de formatione loqaelae. Praes. J. C. CL Storr. aoct. C. F. Heliwag. Tub. 1784-
présentées au commencement de cette année par les anatomistes sur Pactiou des parties de la bouche dans là modulation des sons; il était donc nécessaire que ce sujet fut étudié de nouveau , et cette nécessité devait surtout frapper un médecin conime M. Bennati, qui joint aux connaissances relatives à sa profession ua grand exercice dans Fart du chant^ et qui a reçu de la nature Fune des voix les plus étendues que Fou connaisse. Ayant donc donné une attention particulière à ces mouvemens du détroii du gosier, il Vesi assuré que la langue elle-même, en se relevant ou en s'abaissant et même en se courbant en canal , exerce une influence puissante sur les modulations > et que pour que le larynx puisse donner une intonation quelconque, il est nécessaire que Vos hyoïde soit maintenu fixement dans une position déterminée. Il â reconnu en outre que les notes appelées improprement de la tête et du fausset
sont dues au travail presque exclusif^ à la plus forte coutraction de cette partie supérieure du tuyau vocal 11 les appelle en conséquence notes surlaryngiennes ^ et il nomme leui^ reunion second registre pour les distinguer des notes dites <i^/?Mtrine^ qu'il aime mieux appeler laryngiennes , et dont il nomme Pepsemble premier registre. Il ne veut pas dirQ cependant^ par là, que le larynx ne soitppur rien dans les unes ni le gosier 4f^o$ les autres ; mais il veut seulement mQDt^rer la part plus essentielle que prend le gosiçr à celles du second registre*
Quant aiT troisième registre dont parlent quelques méthodes de içbant » il le regarde comme imaginaire, et dû stsulement à la vibration plus ou pioins forte des dernières notes du premier et de§ premières du second.
Les chanteurs dont la voix se compose de deux registres, ont besoin de plus d'art pour ménager les transitions d^un
registre à l'autre, de hçQB à les reupir pour Toreille , et se fatiguent plus facile* ment que les autres. Dans les soprani sfi^ati qui, au moyen du second registre , dépassent Pëchelle ordinaire du ^oprano, on voit la langue se releyier par ses bords , et former une cavité' sepai-conique. Dans les soprani parfaits, dont la voix est modulée presque exclusivement par le premier registre, la langue présente au contraire une surface arrondie par l'^r baissement de ses bor<ls , et , <^ qui n'est pas moins remarquable, leur langue est d'ua tiers plus volumineuse que dans lea sujets ordinaires.
C'est à cette influence de la langue que M. Bennatiraj^orteleplusouinoinô de convenance des divers idiomes pour la musique, selon que les mouveméos qu'exigent les retours plus ou moins fret quens de certaines lettres , secondent ou contrarient oeuK qu'elle est oyîgëe de faire pour la projection de la note. \
Venant ensuite aux autres parties da détroit du gosier^ il fait remarquer que dans les sons graves^ en même temps que le larynx s'abaisse^ le voile du palais se hausse et se porte en arrière , la luette se raccourcit et prend plus de consistance.
Le contraire arrive dans les sons aigus. Pendant que le larynx s'élève, le voile s'abaisse , et se porte en avant. La luette se replie sur elle-même et dans les notes les plus aiguës du second registre elle disparaît tout-à-fait. Le détroit prend la forme d'un triangle légèrenient ëmousse à son sommet ; aussi les ténors corirtraltini et les soprani sfogati ont-ils les parties de ce détroit infiniment plus développées et plus mobiles que les bassestailles^ et il y a des différences proportionnées entre les chanteurs des autres parties. Ceux qui sont obligés d'employer souvent les notes de ce second registre éprouvent le sentiment de la fa-
ligue précisément au voile du palais^ et rinflammatioQ qui s'y manifeste, si elle se communique parfois à la trache'e , arrive rarement aux bronches et au poumon , tandis que ceux dont le chant dépend surtout des notes du premier registre, ressentent la fatigue aux riions diaphr^gmatique et thorachique , et leurs inflammations sont plus profondes et finissent souvent par la pleurite et la pérîpneumonie. Nous ne suivrons pas l'auteur dans Fénume'ration qu'il donne des muscles employés à chaque genre de mouvement soit du larynx, soit du gosier; chaque anatomiste peut aisément s'en faire une idée; mais ce que nous feiroqs remarquer , .ce sont les règles d'hygiène et de thérapeutique qu'il tire de ses observations et qui méritent de fixer l'atteqtion des praticiens. Un fait curieux qu'il rapporte est celui d'un mala^ de dont les amygdales abcédées ne pouvaient être aperçues, ni atteintes par Içs
procédés ordin£iif es ^ et que son médecin engagea à chanter la note la pltis aiguë qu'il pourrait. Les mouveiuens du détroit la firent saillir à Pinstant. Un autre fait non moins remarquable est celui d'un amateuf-9 habile chanteur^ qui s'étant ùit extirper une partie des amygdales^ acquit detix notes du premier registre et enpei^dit quatre du second. Mais ce second re^ gistre a besoin d'être exercé de bonne heut-e si l'on veut en tii*er tout le parti qu'il promet.
Cëst en s'attachant à en rendre les muscles ôbéissans> que M. Bennatiest par« Venu à Se créer ttn organe qui marque jusqu'à trois octaves. U indique dans son mémoire les précautions que l'on doit j^retidf e à ciet égard pour l'instruction des jeunes gens destinés à là musique vocale^ précautions parmi lesquelles une des prîticipales est d'interrompre ses exercices à l'époque de la mue. M.Bennati conclut son Mémoire par celte proposition :
que ce nef sont pas les seuls Muscles du larynx qui servent à moduler les sons, maia encore ceux de Fôs hyoïde, ceux de là laogue et ceux du voile du palais, sans lesquels on ne pourrait atteindre à tous les degrés de modulaiion nécessaires pour léchant j d'oàil tésulte qiie l'organe de la voix est un instrument suigeneris, un instrument inimitable par Part , parce que la matière de son mécanisme n'est pas à notre disposition , et que nous ne cottùeVbtîs pas tnême comment il s'approprif à. l'espèce de sonoréité qu'il produit.
Ce résultat, sans être entièrement neuf pour la science, ainsi qu'on a pu en juger par le commencement de ce rapport, nous parait avoir été appuyé par M. Bennati de preuves et d'observations nouvelles , et avoir acquis sous sa plume un développement qui fixera davantage l'attention des physiologistes. En conséquence nous avons l'honneur de proposer
à TAcademie de témoigner sa satisfaction à Pauleur.
Signé j De Promy^ Savart, B^'CuviBRy rapport.
L'Académie adopte les conclusions de ce rapport.
Certifié conforme ,
Le Secrétaire perpétuel^ Conseiller-- (PEtatj gi^andr-Officier de V Ordre royal de la Légion-d^ Honneur ^