CHAPITRE II
Expériences sur le charbon bactéridien et sur le charbon symptomatique.
Qn désigne sous le nom de charbon bactéridien, fièvre charbonneuse, sang de rate, une maladie contagieuse qui se développe fréquemment chez les moutons, chez les bœufs, quelquefois chez les chevaux, et enfin qui peut atteindre l'homme. Il n'entre pas dans le plan de notre travail de décrire quels sont les symptômes par lesquels se caractérise eette affection. Il nous suffit de savoir que toutes les fois qu’elle existe, le sang est chargé d'éléments figurés, parfaitement caractérisés, qui ont été aperçus pour la première fois par Davaine et Rayer (1) en 41890.
Depuis cette époque, cette affection a fait le sujet de nombreux et fort importants travaux, particulièrement de la part de deux savants français, MM. Toussaint de Toulouse ét Pasteur. La cause de la fièvre charbonneuse consistant dans la présence dans le sang d’un bâtonnet qui, quoique très petit, est
(1) Rayer et Davaine. Bulletin de la Société de Biologie, 1850.
cependant très facilement perçu avec les grossissements ordinaires du microscope, il était intéressant, relativement à la question que nous poursuivons, de se demander si ce bâtonnet microscopique, cette bactéridie, ne traverserait pas le placenta, et si lorsqu'on le rencontrait dans le sang d’une femelle pleine on ne devait pas le retrouver dans le sang des fœtus.
Cette question paraît avoir depuis longtemps attiré l'attention des observateurs. Déjà en 1857, Brauell (4) faisait à Dorpat des expériences à ce sujet. Elles sont rapportées dans un article sur le sang de rate qu'il publia à cette époque dans les archives d'anatomie et de physiologie pathologiques de Virchow’s. J'en ai extrait tout ce qui se rapporte au sujet qui nous occupe; ces expériences ont cela d'intéressant qu'elles ont été pratiquées sur de grands animaux.
1 Observation. — Le 18 janvier 1857, une jument pleine de cinq mois et atteinte de sang de rate mourait dans des convulsions. Le sang du fœtus qu’elle portait fut examiné avec soin ; le 19, le 20, le 21 et le 22, il ne contenait aucune bactéridie, les inoculations pratiquées sur des brebis avec ce sang ne donnèrent aucun résultat.
2° Observation. — Le 11 octobre, on inocule le charbon à une brebis, qui meurt six jours après avec tous les symptômes de la fièvre charboneuse. Le jour même de sa mort, 17 octobre, on a inoculé le sang de son fœtus à plusieurs animaux qui ne présentèrent aucun accident.
3° Observation. — Le 1 novembre, inoculation de la fièvre charbonneuse à une brebis qui meurt au bout de cinquante-trois heures; le 4 novembre, jour même de la mort, on inocule le sang de l’un des fœtus à deux poulains, qui ni l’un ni l’autre ne furent malades. De ces expé-
riences Brauell tire les conclusions suivantes : « Les embryons des animaux morts du charbon ne donnent à l’examen anatomique aucun
(1) Brauell. Virchow’s Archiv., tome XIV, p. 466.
signe de cette maladie. L'inoculation de leur sang donne toujours des résultats négatifs. Le charbon ne passe donc pas de la mère au fœtus.»
On voit qu'il n’est guère possible d’être plus explicite.
En 1865, Davaine (1), sans avoir eu connaissance des travaux de Brauell, reprit ses expériences, mais en se servant d’animaux plus petits, de cobayes.
Ces expériences ont été rapportées dans l’article Bactérie du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales :
« Il est une condition naturelle, dit Davaine, qui oppose un obstacle à la transmission des bactéridies, mais qui n'en opposerait pas à celle d’un virus subtil et insaisissable. Chez des animaux en gestation, j'ai vu, en effet, que les bactéridies ne passent point de la mère au fœtus. Si donc les bactéridies sont l’agent de la transmission du charbon, le sang du fœtus doit être incapable de propager cette maladie. L'expérience suivante a donné un résultat conforme à ces prévisions :
Le 29 juin 1865, un cobaye en état de gestation fut inoculé avec du sang provenant d’un cobaye inoculé avec le sang d’un homme mort de pustule maligne. Le cobaye en gestation mourut deux jours après l'inoculation. La matrice renfermait un seul fœtus. Le sang des organes de la mère et celui du placenta contenait des myriades de bactéridies, mais le sang des organes du fœtus n’en contenait point
Immédiatement après l'examen, un cobaye fut inoculé avec le sang du placenta, puis trois autres cobayes furent inoculés avec le sang du cœur, de la rate et du foie du fœtus.
Le cobaye inoculé avec le sang du placenta (qui contenait des bactéridies), mourut avec de nombreuses bactéridies. Les trois autres cobayes, inoculés avec le sang du fœtus (qui ne contenait pas de bactéridies),
(1) Davaine. Nouvelles recherches sur la maladie charbonneuse connue sous le noïm de sang de rate. (Acad. des Sciences, 1864.)
2% 55 la n’ont offert aucun phénomène morbide et vivaient encore plusieurs mois après.
Quelques années plus tard Bollinger (1) reprit les mêmes expériences et arriva au même résultat. Enfin, tout dernièrement, MM. Straus et Chamberland, dans une note communiquée à la Société de Biologie, font part de la manière suivante de leurs travaux : « Nos expériences ont porté sur des femelles de cobayes pleines à diverses périodes de gestation. Toutes ont donné des résultats conformes à la loi Brauell-Davaine : le sang et le tissu du fœtus (ainsi que le liquide amniotique) ne renfermaient aucune bactéridie; l'inoculation des hquides fœtaux n’a jamais reproduit le charbon; semés, ces liquides ont été stériles. Le passage ne s'effectue pas, quel que soit le moment de la gestation, qu'il s'agisse de fœtus arrivés à terme ou d’autres ne mesurant qu'une longueur d'un à deux centimètres. » Ces expérimentateurs sont même parvenus en se servant d’animaux vaccinés à donner à des cobayes un charbon prolongé qui ne les tuait qu’au bout de quelques jours ; dans ces cas comme dans ceux de charbon aigu les fætus étaient indemnes.
Nous avons nous-même fait quelques expériences sur ce sujet dans le laboratoire de médecine expérimentale de la Faculté de Bordeaux, sous la direction de MM. Jolyet et Lagrollet. Nous n'avons fait toutefois n1 inoculations, ni cultures, mais l'examen microscopique révélait très nettement la présence de bactéridies charbonneuses dans le sang de femelles
(1) Deutsche Zeitschrift für Thiermediz. I]. 5.
de cobaye, tandis que le sang des fœtus n’en contenait aucune. La question paraît donc aujourd'hui absolument résolue. La bactéridie charbonneuse ne traverse pas le placenta.
Charbon symptomatique. — Le charbon symptomatique est une affection épidémique qui sévit sur les bœufs et les moutons dans certaines contrées de la France, principalement dans la Haute-Marne et le Bassigny. Pas plus que pour le charbon ordinaire nous n'avons à décrire ici les symptômes et les lésions de cette affection. Il nous suffit de dire que les travaux de MM. Chauveau, Arloing, Cornevin et Thomas ont démontré qu’elle était due au développement, dans l'organisme des animaux qui en sont atteints, d'êtres microscopiques assez semblables à ceux qu'on trouve dans le sang des animaux charbonneux, mais qui en diffèrent par ce caractère essentiel, c'est qu'ils sont mobiles : ce sont des bactéries.
Or, MM. Arloing, Cornevin et Thomas, qui, comme je l’a dit, se sont beaucoup occupés de cette question, ont reconnut que ces êtres microscopiques pouvaient traverser le placenta et se rencontrer dans le sang des fœtus des animaux qui en sont atteints. Ces observateurs rendent compte de leur découverte dans une note à l’Institut, datée du 9 février 1880. Voici un extrait de cet important mémoire (1):
« Le 12 janvier 1881, nous inoculons une brebis en état de gestation: elle meurt dans la nuit du 13 au 14 avec des lésions caractéristiques. Dans la matinée du 14, à l’autopsie on trouve dans l'utérus un fœtus mâle. On l’extrait et on le lave avec soin. Ge jeune sujet présente des
(1) Compte-Rendus. Académie des sciences, 1881.
es
infractus dans les muscles de l’abdomen et des régions crurales internes et olécaniennes du côté droit ; le ganglion préscapulaire est rouge et volumineux : toutes lésions qui ont, objectivement, les plus grandes ressemblances avec celles que l’on observe chez les adultes et renfer-
ment des microbes et bâtonnets caractéristiques du charbon symptomatique.
Le 7 février, nous faisons une seconde observation dans de bien meilleures conditions. Une brebis pleine meurt ce jour-là du charbon symptomatique. Vingt minutes après la mort on ouvre l'abdomen, on enlève l’utérus ; d’un seul coup avec un instrament flambé, on divise les parois utérines et les enveloppes fætales. Pendant que le liquide s'échappe, on coupe le cordon ombilical, on retire le fœtus très rapidement et on le porte sous un filet d’eau. Avant toute chose on ouvre la poitrine du jeune sujet afin de puiser dans le cœur, à l’aide d’une seringue à canule capillaire, quelques goultes de sang que l’on injecte dans les muscles cruraux d’un cochon d'Inde. On procède ensuite à l’autopsie du petit cadavre; elle démontre l'existence de taches echymotiques sous la peau de la base de la queue et dans les muscles grands dentelés ; ces taches présentent des microbes en bâtonnets nuclées. Le sang renferme des granulations et de rares bâtonnets mobiles, dépourvus de noyau. Le cochon d'Inde inoculé avec ce sang présente des lésions typiques et meurt en moins de quinze heures. »
MM. Straus et Chamberland, dans la note qu'ils ont communiquée à la Société de Biologie, signalent aussi des expériences qu'ils ont entreprises sur le passage du charbon symptomatique de la mère du fœtus. Mais ils ont opéré sur des cobayes, et ont eu des résultats moins nets que ceux bien établis, disent-ils eux-mêmes, obtenus par. les expérimentateurs lyonnais qui ont opéré sur des brebis. Il paraît donc prouvé que tandis que le charbon bactéridien ne peut traverser le placenta, le charbon symptomatique le traverse.
Or, il résulte de là une conséquence pratique que nous ne
pouvons négliger de faire ressortir, quelque rares qu'en doi vent être les applications.
Le charbon bactéridien, tout comme le charbon symptomatique, peut atteindre l'espèce humaine. Il pourrait donc se faire qu'une femme enceinte et arrivée aux derniers mois de sa grossesse fût atteinte de cette terrible affection; on comprend qu'il résulte des faits précédents, que la conduite de l’accoucheur devrait être bien différente dans les deux cas. Si en effet une femme vient à être atteinte, pendant sa grossesse, de fièvre charbonneuse, son fœtus se trouve parfaitement à l’abri de la contagion; la conduite à tenir est donc d'attendre que l’accouchement se termine de lui-même, ce qui d’ailleurs aura lieu généralement. Si la femme venait à succomber il ne faudrait pas hésiter à faire l'opération césarienne, qui permettrait d’avoir un enfant non contaminé. Il est évident que la difficulté serait d'éviter l'inoculation de l'enfant au passage. Le thermo-cautère pourrait, je crois, être très utilement employé dans un pareil cas; 1l empêcherait l'hémorrhagie et cautériserait en même temps les lèvres de la plaie.
Toute autre devrait être la conduite à tenir dans le cas où on aurait à faire à un cas de charbon symptomatique. L'enfant participant en partie à l'affection de la mère, on devra hâter autant que possible le terme de l'accouchement. Et dans le cas de mort de la mère l'opération césarienne n'aurait que bien peu de chance de sauver la vie de l'enfant.