‹ Recherches sur le passage des éléments figurés à travers le placenta sur la variole foetale et la vaccination congénitaleChapitre 8 sur 14 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Choléra des poules. — Expériences personnelles sur cette afection.

J'arrive maintenant à l'étude spéciale à laquelle je me suis livré, sur le passage du choléra des poules de la mère au fœtus. J’ai déjà dit comment j'avais été amené à expérimenter sur cet élément figuré. De tous ceux que nous connaissons et que nous pouvons cultiver, c'est en effet celui qui se rapproche le plus de la nature des microbes qui paraissent constituer un grand nombre d’affections observées sur l’homme. « Ces granulations de si faible diamètre, dit M. Duclaux, se rapprochent de celles que toutes les observations microscopiques décèlent dans les humeurs virulentes de la vaccine, de la variole, de la clavelée. Nous approchons du monde des virus les plus anciennement connus, si nous n y sommes déjà » (1).

Cet être microscopique jouit de plus de la propriété d’être parfaitement inoculable au lapin et: à quelques autres mam-

(1) Duclaux. Ferments et maladies, p. 158.

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mifères. Nous avons donc cet immense avantage d’avoir un organisme qui se développe également bien chez la poule et chez le lapin, c'est là un point important pour le sujet de recherches qui nous occupe. Cet organisme pouvant en effet évoluer chez les oiseaux, cela prouve qu'une température un peu plus élevée que la température normale des mammifères n'est pas un empêchement à son développement. L’objection que nous avions soulevée au sujet de la bactéridie charbonneuse disparaît donc pour le choléra des poules, l’hyperthermie fœtale ne pourra pas être un obstacle à son développement.

Avant de relater la série d'expériences que j'ai dû entreprendre sur les femelles pleines à qui j'ai inoculé le choléra des poules, je crois indispensable de rappeler, en quelques mots, en quoi consiste cette affection.

Le choléra des poules est une maladie épidémique dont le microbe a été d'abord entrevu par Perroncito, vétérinaire de Turin, puis étudié en France par M. Toussaint de Toulouse, M. Pasteur a étudié avec beaucoup de soin cette affection et est arrivé à trouver un milieu de culture, pour le microbe qui la constitue.

Ce savant décrit ainsi les symptômes de cette maladie chez la poule :

« L'animal en proie à cette affection est sans force, chancelant, les ailes tombantes. Les plumes du corps soulevées lui donnent la forme en boule. Une somnolence invincible l’accable, Si on l’oblige à ouvrir les yeux il paraît sortir d’un profond

sommeil. Bientôt les paupières se referment, et le plus souvent la mort arrive sans que l'animal ait changé de place, après une muette agonie. C'est à peine si quelquefois 1l agite les ailes pendant quelques secondes. »

A l’autopsie on trouve comme lésion un épanchement considérable dans le péricarde, un piqueté hémorrhagique tout à fait caractéristique sur le muscle cardiaque, enfin l'intestin rempli de matières fécales sanguinolentes.

Cette affection est, comme je l'ai dit, très facilement imoculable au lapin; il suffit d'injecter dans le tissu cellulaire souscutané d'un de ces animaux quelques gouttes du sang d’une poule malade pour lui communiquer cette affection.

Chez les lapins les symptômes sont un peu différents. Dans les prenuères heures qui suivent l'inoculation l'animal ne paraît nullement souffrir. Au bout de quelques heures, il commence à devenir inquiet, la respiration devient haletante, puis surviennent quelques convulsions et l'animal succombe presque toujours au bout de dix à douze heures. A l’autopsie, on trouve une altération très marquée dans la partie qui avoisine le point d'inoculation, le tissu cellulaire est œdématié. On trouve un épanchement plus ou moins abondant dans le péricarde et dans les plèvres.

Telle est en quelques mots la symptomatologie de cette affection sur la poule et sur le lapin. Le sang de ces animaux est très virulent; injecté à un lapin il le fait mourir au bout de quelques heures. Examiné au microscope on y reconnait desquantités considérables d'éléments infiniment ténus offrant

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une forme légèrement étranglée. Si l’on vient à déposer dans du houillon de poulet parfaitement limpide une goutte de ce sang, et que l’on place ce bouillon de poulet dans une étuve, avec toutes les précautions indiquées par M. Pasteur pour ce genre de manipulation, on ne tarde pas à voir ce bouillon de poulet se troubler, et l'examen microscopique y révèle la présence d'éléments analogues à ceux que l’on trouvait dans le sang de l'animal malade.

Telle est la maladie à l’aide de laquelle nous avons fait nos expériences sur des femelles pleines.

Ces expériences ont été faites dans le laboratoire de la Faculté des Sciences de Bordeaux, que M. Gayon avait gracieusement ouvert à nos travaux, et ont été faites sous la direction de M. le docteur Roux, préparateur de M. Pasteur à l'Ecole normale supérieure, qui a bien voulu nous prêter dans cette circonstance son précieux concours.

EXPÉRIENCE PRÉLIMINAIRE. — Le 4 octobre, à deux heures de l’aprèsmidi, un lapin et une poule furent inoculés avec du liquide de culture de choléra des poules, qui nous avait été directement envoyé par le laboratoire de M. Pasteur. Le lapin fut inoculé dans le tissu cellulaire sous-cutané de l'abdomen, et la poule dans l'épaisseur même du muscle pectoral.

Le lendemain 5 octobre, à sept heures du matin le lapin, fut trouvé mort, la poule vivait encore. L’autopsie du lapin nous montra qu'il avait bien succombé à l'affection du choléra des poules. Du reste son sang examiné au microscope fut reconnu contenir un grand nombre de microbes de cette affection. La poule mourut quelque temps après, et présenta aussi Loutes les lésions de la maladie.

Cette expérience préliminaire était indispensable pour bien nous

assurer de la qualité du liquide de culture qui nous avait été envoyé, et pour nous procurer directement du sang virulent.

PREMIÈRE EXPÉRIENCE. — Le 5 octobre, à trois heures de l’après-midi, à l’aide d’une pipette en verre prélablement stérilisée, on aspira directement le sang dans le ventricule droit du lapin précédent, et ce sang fut aussitôt injecté dans le tissu cellulaire sous-cutané de l'abdomen d’une lapine en état de gestation, sans qu'il soit possible de préciser exactement l’époque de la conception.

Le lendemain 6 octobre, la lapine fut trouvée morte. Elle avait mis bas pendant la nuit. Les quatre petits vivants étaient auprès d'elle. L’un d'eux mourut dans la soirée. Les quatre autres vécurent deux jours.

De cette première expérience nous ne pouvions donc rien conclure au point de vue qui nous occupe. Je l’ai simplement rapportée pour montrer l'inconvénient qu'il y a dans des expériences semblables à s'adresser à des animaux arrivés {rop près du terme de leur gestation.

DEUXIÈME EXPÉRIENCE. — Le vendredi 7 octobre, j'inoculai une lapine pleine et arrivée au 23° jour de sa gestation, avec le sang du lapin qui la veille nous avait servi à inoculer la première lapine.

Le lendemain, à huit heures et demie, la lapine fut trouvée morte. L’autopsie faite avec le plus grand soin nous montra qu’elle avait bien suecombé au choléra des poules (épanchement dans les plèvres et dans le péricarde, présence des microbes dans le sang). Nous fimes alors une ligature à la partie inférieure de l'utérus, le vagin fut sectionné, et l’utérus mis à part fut ouvert avec toutes les précautions voulues (ciseaux et pinces préalablement stérilisées). Cet utérus contenait trois fœtus. Nous primes dans la cavité cardiaque de l’un d’eux une petite quantité de sang et l’inoculâmes à un lapin. Nous primes également une petite quantité de sang, dans la cavité cardiaque du second fœtus et l’inoculâmes à une poule.

Enfin nous inoculâmes un autre lapin avec du sang provenant de la mère.

Le lendemain 8 octobre, nôus trouvàmes vivants le lapin et la poule qui avaient été inoculés avec le sang du fœtus, tandis que le lapin inoculé avec le sang de la mère était mort. Le lapin et la poule inoculés avec le sang du fœtus ne moururent d’ailleurs pas dans la suite.

Au premier abord cette expérience semble prouver que le sang des fœtus n’est pas virulent, c’est-à-dire ne contient pas

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d'éléments figurés. Mais étant donnée la très petite quantité de sang que nous avions injecté, il pouvait se faire que cette quanüité fût insuffisante pour communiquer la maladie aux amimaux. Nous résolumes donc pour éclaircir le problème du passage des microbes du sang de la mère au sang du fœtus, d’avoir recours à un procédé plus délicat, consistant non pas à inoculer des animaux avec le sang des fœtus, mais à ensemencer le sang, et à le cultiver.

Troisième EXPÉRIENCE. — Le 13 octobre une lapine pleine d'environ

vingt-cinq jours, fut inoculée avec le sang d'une poule morte du choléra.

Le lendemain matin la lapine fut trouvée morte, et présentait toutes les lésions du choléra des poules. Les fœtus furent enlevés avec soin de de l'utérus, puis nous ensemençcäâmes des ballons Pasteur, avec le sang de la mère et avec le sang des fœtus. Lendemain nous examinâmes les flacons qui avaient été mis à l’étuve; tous, aussi bien ceux qui avaient été ensemencés avec le sang de la mère que ceux qui avaient été ensemencés avec le sang des fœtus, étaient devenus troubles. L'examen microscopique y révélait un grand nombre de microbes.

Nous injectâmes alors à deux poules, à l’une la culture provenant du sang des fœtus, à l’autre celle qui provenait du sang de la mère. Le lendemain les deux poules furent trouvées mortes, et l’autopsie nous révéla qu’elles avaient bien succombé au choléra des poules.

Il résulte donc d’une façon bien nette de cette expérience qu'une certaine quantité de microbes passent à travers le placenta, puisque nous avons pu faire mourir du choléra des

poules des animaux injectés avec des cultures provenant du sang des fœtus.

QUATRIÈME EXPÉRIENCE. — Le 29 octobre 1882 à deux heures du matin, une lapine en bonne santé et à 25 jours de gestation fut inoculée avec

le sang d’un lapin mort la veille du choléra des poules. L'inoculation se fit par deux piqûres au niveau des aines. Le 29, à midi, l'animal manifestait une grande anxiété, à deux heures de l’après-midi, il expirait sous nos yeux. Immédiatement après sa mort nous procédions à son autopsie. Le cadavre présentait toutes les lésions du choléra des poules inoculé au lapin. Un flacon de bouillon de poulet fut ensemencé avec son sang, et un lapin inoculé avec le sang pris directement dans le ventricule droit de la lapine.

Une ligature fut alors placée sur le conduit utéro-vaginal, et l’utérus enlevé tout entier et placé à part. Cet utérus contenait huit fœtus, qui furent retirés avec le plus grand soin de leur poche amniotique.

A l’aide de tubes effilés et parfaitement stérilisés, on puise alors du sang dans la cavité cardiaque de chacun des fœtus, et avec ce sang, nous ensemençâmes huit ballons Pasteur, contenant du bouillon de poulet.

Ces huit ballons furent placés à l’étuve, en même temps que le ballon ensemencé avec le sang de la mère. Nous primes alors six lapins, l’un d'eux fut inoculé avec le sang de la mère. Les cinq autres furent inoculés avec le sang des fœtus, en ayant soin d’injecter dans le tissu cellulaire sous-cutané une assez grande quantité de sang. Le lapin inoculé avec le sang de la mère et ceux inoculés avec le sang des fœtus furent mis dans deux cages distinctes.

Le lendemain 30 octobre, à sept heures du matin, le lapin inoculé avec le sang de la mère fut trouvé mort; il avait dû mourir vers qu re heures, c’est à dire douze heures après l’inoculation comme cela est toujours arrivé quand nous avons inoculé un lapin directement avec du sang d'un autre lapin. À ce moment les cinq lapins inoculés avec le sang des fœtus paraissaient encoreen pleine santé. Aneuf heuresdu matinlescinq lapins vivaient encore, mais quelques-uns paraissaient anxieux, À deux heures de l’après-midi, quatre d’entre eux furent trouvés morts, le cinquième ne mourut que dans la soirée. L’autopsie de ces divers animaux nous démontra qu'ils avaient bien succombé au choléra des poules.

Quant aux ballons ensemencés, ils furent retirés de l’étuve et nous constatâmes : 4° que le-ballon ensemencé avec le sang de la mère avait parfaitement cultivé; l’examen microscopique y révélait un grand nombre de microbes ; une poule inoculée avec cette culture mourut le lendemain avec toutes les lésions dn choléra; 2° des huit

ballons ensemencés avec le sang des fœtus, qualre avaient parfaitement cultivé, et présentaient à l'examen microscopique un grand nombre de microbes du choléra. Deux des flacons étaient impurs; enfin deux autres étaient restés limpides et ne paraissaient pas avoir cultivé. Deux des cultures provenant du sang des fœtus furent inoculées à deux poules qui le lendemain moururent et présentèrent à l’autopsie toutes les lésions du choléra des poules.

Nous croyons donc pouvoir conclure de nos expériences faites au mois d'octobre 1882 au laboratoire de la Faculté des Sciences de Bordeaux :

10 Que le microbe du choléra des poules traverse le placenta;

2° Que du sang pris au même moment chez la mère et chez le fœtus contient chez ce dernier un bien moins grand nombre de microbes.

Ce sont là les résultats positifs et indéniables de nos expériences. On peut se demander maintenant à quoi peut tenir cette diminution du nombre des microbes dans le sang du fœtus. Cela provient-il de ce que le placenta, sans être une barrière complète, est du moins un filtre qui ne laisse passer que peu à peu les particules solides? Ou bien ne se pourrait-il pas que le sang du fœtus, fut un milieu moins convenable au développement de ces êtres, constituât en quelque sorte un terrain de culture moins propice? Ce sont là des questions que nos expériences ne font que soulever, mais qui par leur importance méritent certainement d'appeler l'attention.

Tout dernièrement dans une communication à la Société de Biologie, à laquelle nous avons déjà fait allusion à propos du

RO — charbon, MM. Straus et Chamberland annoncaient qu'ils avaient aussi constaté le passage à travers le placenta du microbe du choléra des poules.

La question du passage des éléments figurés très petits de la mère à l'enfant n'est donc plus aujourd'hui un fait douteux. Il résulte de ce fait des conséquences fort importantes au point de vue de l’hérédité de certaines affections, constitué justement par ces éléments figurés.

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