CHAPITRE IV
Considérations sur la variole fœtale.
Je n'ai pas l'intention dans ce chapitre de traiter entièrement l'importante question de la variole fœtale. Cet objet dépasserait de beaucoup les limites de mon travail. Je veux seulement faire ressortir combien la question démontrée du passage des microbes de la mère au fœtus jette un jour nouveau sur cette question,
Jusqu'à présent en effet on ne pouvait concilier l'idée de l'existence d'une variole fœtale avec l'hypothèse de l'existence nécessaire des éléments figurés dans le sang des varioleux. M. Barthélemy, dans le remarquable travail qu'il a publié en 1880 sur la variole, travail dont j'ai eu bien souvent à apprécier la valeur durant mon année d'internat dans le service d'isolement des varioleux, s'exprime ainsi en parlant de la variole fœtale, et après avoir cité des observations qui ne laissent aucun doute sur son existence :
« Ou bien la variole du fœtus pendant la vie intra-utérine
RTS AE existe, et alors l'agent virulent de la variole ne consiste pas en éléments figurés.
» Ou bien, si ceux-ci venaient à être démonirés, il faudrait rejeter tous les cas rapportés de variole fœtale et les considérer comme des erreurs de diagnostic. »
Je ne suis pas de l'avis de M. Barthélemy, comme lui je ne puis douter de la véracité de nombreux cas de variole fœtale rapportés par différents auteurs parfaitement dignes de foi. Quant à la présence d'éléments figurés dans la variole, la chose ne peut guère plus être mise en doute aujourd’hui. Il nous a été donné de voir d’une façon très nette ces éléments dans les préparations de M. le professeur Jolyet. La marche ellemême de la maladie ne peut guère laisser de doute à ce sujet.
Lorsqu'une femme enceinte et arrivée à une époque plus ou moins avancée de sa grossesse est atteinte de variole trois cas peuvent se présenter :
10 La femme avorte;
2° La femme guérit et met au monde un enfant présentant des traces de variole;
3° La femme guérit et met au monde un enfant ne portant nulles traces de l'affection de sa mère.
Le premier cas est le plus fréquent. Serres, dans un travail publié en 1832 par la Gazette médicale, rapporte que sur 27 cas de variole qu'il a observés chez des femmes enceintes, 23 fois 1l a eu des avortements.
La proportion donnée par M. Barthélemy est beaucoup
An
moindre; sur 25 femmes enceintes atteintes de variole, 11 avortérent.
Durant notre année d'internat à Pellegrin, sur cinq femmes enceintes qui rentrèrent au service des varioleux, quatre avortèrent ; l'une d'elles toutefois était en même temps atteinte d'endocardite végétante, et l'avortement parut plutôt se produire sous l'influence de cette affection, que sous l'influence de la variole, qui fut bénigne.
Il n’est d'ailleurs pas de médecins qui n'aient été frappés de ce fait de la tendance à l'avortement chez une femme atteinte de variole. Dans Îes cas même où l'avortement n’a pas lieu, la fenime manifeste de violentes douleurs utérines dans la période qui précède l’éruption. Cest du moins ce que nous avons observé chez la seule de nos cinq malades qui n’avorta pas, et dont l'observation sera rapportée à la fin de ce chapitre.
Quelles sont les causes de cette tendance à l'avortement pendant le cours de la variole?
Les auteurs ont émis les opinions les plus diverses à ee sujet.
Serres et Hervieux admettaient que la métrorrhagie qui a une tendance à se produire pendant la variole était la cause de l'avortement. Gariel, dans un travail publié en 1837, met cet avortement sur le compte de l'intensité des douleurs lombaires. Barthélemy répond à cette opinion de la façon suivante :
€ Dans les cas suivis d’avortement, nous n’avons pas constaté que cette douleur lombaire fût plus vive que dans ceux où la
grossesse à continué son cours, et nous avons vu au contraire
la distinction très nette, perçue et établie spontanément par les femmes qui n’en étaient pas à leurs premières couches. »
Nous avons absolument constaté les mêmes faits dans notre service des varioleux de Pellegrin, sur les quelques femmes enceintes qu'il nous a été donné d'observer.
Enfin quelques auteurs, Barthélemy, entre autres, considèrent que la principale cause de avortement tient à la mort ou à la maladie du fœtus. Il fait bien aussi jouer un certain rôle à la viciation du sang de la mère, qui peut par son action stimulante sur la fibre musculaire amener les contractions utérines, mais cette condition, dit ce dernier auteur, n’est qu'une cause accessoire de l'avortement.
Pour nous, c'en est la cause essentielle. On sait en effet quel rôle joue la présence de l'acide carbonique dans le sang pour amener les contractions utérines.
Brown-Sequard l’a démontré d'une façon bien rette par l'expérience suivante : On lie la trachée-artère d’une lapine pleine; après huit ou dix secondes d’asphyxie commencée, des contractions se manifestent dans l'utérus; la ligature est enlevée et les contractions cessent; elle est appliquée de nouveau et les contractions reparaissent.
Or que se passe-t-il dans la variole? cette affection consiste pour nous dans le développement dans les liquides de l'organisme, particulièrement dans le sang, d'un être microscopique aérobie, c’est-à-dire vivant aux dépens de l'oxygène du sang et dégageant au contraire de l'acide carbonique. Le sang d’un individu atteint de variole ne va donc pas tarder à se charger
de ce gaz, Son abondance dans le sang des varioleux 4; du reste, été démontrée par Jaccoud. Il n’est done pas étonnant que les contractions utérines se manifestent alors, puisque la femme se trouve dans les mêmes conditions que l'animal à qui on a lié la trachée-artère. Nous n'’hésitons donc pas à croire que c'est sous cette influence que se manifeste le travail de l’accouchement dans le cours d’une variole. Du reste c’est là une loi de pathologie générale. Toute maladie qui amènera une accumulation d'acide carbonique dans le sang devra nécessairement amener des contractions utérines, et par conséquent l’avortement ou du moins la tendance à l'avortement si la femme est enceinte. Nous avons du reste des exemples frappants de cette loi dans la pathologie comparée.
Il arrive fréquemment que les animaux atteints de charbon avortent. M. Pasteur, lors de ses expériences de vaccination charbonneuse, a noté le fait à plusieurs reprises. Nous avons nous-même été témoin d'un fait semblable. Lors des dernières expériences de vaccination charbonneuse qui ont eu lieu dans le département de la Gironde, à Talais, chez M. Bert, dans le lot des vaches vaccinées, s’en trouvait une qui était pleine. Nous avions soigneusement noté ce fait, afin de pouvoir examiner son produit au point de vue de l’immunité. Nous apprimes quelques jours après que cette vache avait avorté à la suite de l'inoculation vaccinale.
Dans nos expériences sur le choléra des poules, faites en collaboration avec M. le docteur Roux, nous avons été frappé, lorsque nous ouvrions une lapine pleine aussitôt après
sa mort, de voir les contractions énergiques que l'utérus présentait encore; je ne doute guère que si la maladie s'était prolongée plus longtemps, ces contractions n’eussent amené l'avortement.
Nous croyons donc que pour le cas particulier de la variole, c'est à l'accumulation de l'acide carbonique dans le sang, par suite de la présence des éléments figurés dans ce sang que doit être rapportée la principale cause de l'avortement.
Ce n'est pas à dire pour cela que toutes les fois qu'il y aura variole chez une femme enceinte, il y aura expulsion du fœtus: ce serait là avancer un fait contraire à l'observation clinique. L'utérus peut quelquefois résister à cette tendance à l’expulsion, comme cela s’est fait pour une de nos malades, dont on trouvera plus loin l'observation détaillée. Cela n'empêche pas toutefois que le fœtus ne subisse l'influence de la maladie maternelle; il pourra même quelquefois en mourir et être expulsé plus tard, mais alors la cause de l'avortement devra naturellement être rapportée à la présence dans l'utérus d'un corps privé de vie.
Examinons maintenant le second cas qui peut se présenter.
La femme n'a pas avorté, elle guérit de son affection et donne naissance à un enfant présentant des traces de variole. Il faut bien reconnaître que ce sont là des cas très rares. Je n’en ai pour ma part jamais rencontré, beaucoup d’autres auteurs sont dans le même cas, mais enfin il existe dans la science des faits de ce genre indéniables. Tel est celui rapporté par Curschmann, d’un enfant dont la mère avait eu une va-