‹ Recherches sur le polymorphisme naturel des Jaera marina (Fabr.) (Isopodes Asellotes): Essai de systématique évolutiveChapitre 40 sur 70 · POLYCHROMATISME DE NATURE DES PIGMENTS · texte numérisé non relu

POLYCHROMATISME DE NATURE DES PIGMENTS

Les types structuraux précédemment décrits se présentent très généralement, dans les populations naturelles, sous des teintes grise, brunâtre ou noire, dont la variété s'explique par la densité plus ou moins grande de granulations pigmentaires noires ; la coloration des yeux est essentiellement dûe, elle aussi, à un pigment noir, probablement de même nature biochimique que celui des chromatophores. Cette pigmentation noire, qu'on peut qualifier de normale, définit un phénotype nigrum ; manifeste dès la naissance, elle n’apparaît cependant qu’à un stade tardif de la vie intra-marsupiale, et représente l'aboutissement le plus fréquent d’une évolution pigmentaire qui se produit au cours de l’ontogenèse.

Il est possible d'observer sur les embryons, à l’intérieur du marsupium de leur mère, les premières manifestations pigmentaires, et de

suivre les modifications successives de leur coloration, indices de cette évolution biochimique des pigments.

A la température de 169, la vie intra-marsupiale dure en moyenne treize jours.

Les yeux sont visibles au sixième jour après la ponte, mais sont encore incolores. Ils commencent à se pigmenter, au septième jour, et prennent une couleur rosâtre ou rougeâtre, très pâle. Cette pigmentation oculaire s’accentue ensuite, devenant rouge vermillon, parfois légèrement carminé, jusqu’au dixième jour ; un pigment noir apparaît alors, et la couleur des yeux, passant par une série de teintes intermédiaires, allant du rouge-brun au brun-rouge, devient noire au douzième jour. Les jeunes qui, le lendemain, sortent du marsupium ont donc, comme les Jaera plus âgées, les yeux noirs. Le pigment rouge initialement formé subsiste cependant et explique le liseré plus ou moins étroit qu’on observe presque toujours autour de chaque ommatidie.

Quelques chromatophores, renfermant un pigment rougeatre, s'observent à partir du huitième jour ; leurs granules pigmentaires deviennent noirâtres deux jours au moins avant la naissance.

Il est donc vraisemblable qu’un premier pigment, rougeûtre, se forme exclusivement dans les cellules oculaires, et y persiste durant toute la vie ; un second pigment, commun aux yeux et aux chromatophores du corps, apparaîtrait peu après le premier, tout d’abord à l’état de prépigment rouge, pour devenir, très rapidement dans le phénotype nigrum, noir.

Il est possible d'interpréter une partie du polychromatisme de nature des pigments offert par les J. m. en fonction de cette évolution pigmentaire, tout se passant comme si les mécanismes biochimiques qui en assurent le déroulement normal se trouvaient stoppés à l’une ou l’autre des étapes qu'ils franchissent successivement, dans le phénotype nigrum.

D’autres variétés de couleurs correspondent au contraire à des termes supérieurs au noir dans la série des pigments ; parfois décelables dès la naissance, elles ne se réalisent généralement qu'au cours de la croissance et n'intéressent d’ailleurs que la pigmentation du corps, les yeux demeurant noirs.

Au total, huit types de coloration ont été reconnus jusqu'ici chez J.m. : album, roseum, rubrum, infra-nigrum, nigrum, sepia, violaceum, aurantiacum.

a) Le phénotype album.

A la naissance, les yeux du phénotype a/bum sont totalement dépourvus de pigment ; le corps est, lui aussi, entièrement incolore. Ce phénotype n'a jamais été rencontré dans la nature ; il est apparu en élevage, dans une F,, et il m'a été impossible d'élever les Jaera qui le présentaient : un seul des jeunes obtenus a dépassé le stade IT, mais il est mort avant d'atteindre la puberté ; ses yeux avaient acquis une très légère teinte rosée.

b) Le phénotype roseum.

Les yeux du phénotype roseum ont, dès la naissance, une teinte rosâtre qui persiste toute la vie; le corps ne porte pas de chromatophores. Ce phénotype a été récolté par A. CANTAOUZENE, dans une population de la forme ischiosetosa.

c) Le phénotype rubrum.

Le phénotype rubrum n’a jamais été trouvé dans la nature, mais a été obtenu, en mars 1948, en élevage, dans la deuxième génération d’un croisement entre albifrons uniformes de type nigrum.

Ce phénotype se caractérise par la persistance de la coloration rouge des yeux, légèrement orangée chez les jeunes, plus vermillon chez les adultes, et par la présence de granules pigmentaires rouge orangé dans les chromatophores du corps.

Le phénotype rubrum des J. m. rappelle le mutant « red eye » que Mrs E. W. SExTON a décrit, en 1912, chez l’'Amphipode Gammarus chevreuxi. Divers mutants à yeux rouges ont été signalés, chez les Isopodes terrestres (voir À. VANDEL, 1945) et cavernicoles (Kossw1G, 1940).

d) Le phénotype infra-nigrum.

Les yeux et le corps ont une couleur brun-rougeâtre chez le phénotype infra-nigrum, dont la pigmentation apparaît par ailleurs anormale. Les granules pigmentaires des chromatophores, au lieu d’être uniformément répartis, sont agglutinés par places ; de même, les pigments oculaires

- sont très irrégulièrement répartis, laissant presque incolores certaines ommatidies.

ARCH. DE Z00L. EXP. ET GÉN. — T. 90. — Faso. 4, 19

Sans être rare dans les populations naturelles, le caractère infranigrum est cependant trop peu fréquent pour qu’on le trouve associé à d’autres phénotypes de structure que les uniforme.

e) Le phénotype migrum.

Le phénotype nigrum a été suffisamment étudié plus haut pour qu’il soit inutile de revenir sur ses caractères. ,

j) Le phénotype sepia.

La coloration sepia des chromatophores apparaît avec une évidence particulière sur les animaux dont la pigmentation est intense (sur des bifasciatum, par exemple). Les yeux sont noirs.

Le caractère sepia, déjà repérable sur les stades I, devient de plus en plus net au cours de la croissance. Il n’a été observé que sur des exemplaires provenant de Kiel (forme syei).

g) Le phénotype wiolaceum.

Le phénotype wiolaceum se reconnaît à la teinte brun-violacé assez neutre du corps. Cette coloration est surtout frappante lorsqu'on examine les individus sur fond blanc. Les yeux sont noirs.

A la naïssance, les jeunes sont indiscernables du phénotype nigrum, mais ils acquièrent assez tôt, aux stades IT ou III, leur couleur caractéristique.

Le caractère violaceum est fréquent dans la population que j'ai étudiée de l’espèce forsmani, où il est présenté par des uniforme, des bifasciatum, des pseudo-bifasciatum, des trifasciatum.

h) Le phénotype aurantiacum.

Les chromatophores ont une couleur orange vif qui contraste violemment sur la teinte noire des yeux.

Le caractère aurantiacum apparaît tardivement, les stades jeunes ayant le phénotype nigrum. I se manifeste, peu avant la puberté, par une coloration orangée de la région postérieure de la tête, et s'étend rapidement à la totalité du corps.

Le phénotype de couleur aurantiacum a été rencontré, associé aux types structuraux uniforme, bijasciatum, trifasciatum, dans les populations naturelles de plusieurs espèces de J, m..

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