HYBRIDATION INTER-SPÉCIFIQUE CHEZ LES JAERA MARINA
B. ForsMAN a, le premier, démontré expérimentalement la possibilité d’une hybridation entre des albifrons et des ischiosetosa, bien qu'il n’ait obtenu, à partir des croisements effectués entre ces deux formes, qu'une seule portée de cinq jeunes, qu'il n’a pu d’ailleurs élever jusqu’à leur puberté. C’est à partir d’une hypothèse probablement inexacte que FoRSsMAX fut amené à tenter ces expériences de croisements entre formes différentes de J. m. : frappé par les proportions faibles, et, de plus, sensiblement égales, d'individus pâles, à pigmentation « lâche », réalisant le phénotype le plus fréquent chez les albifrons, parmi les ischiosetosa, et d'individus brunâtres, à pigmentation dense, réalisant le phénotype le plus fréquent chez les ischiosetosa, parmi les albifrons, dans une population complexe formée d’ischiosetosa et d’albifrons, cet auteur considéra ces exemplaires montrant une pigmentation atypique comme des hybrides albifrons-ischioselosa et chercha à vérifier le bienfondé de cette interprétation. En fait, si celle-ci était correcte, quelques mâles hybrides, de première génération, auraient dû figurer dans le lot
étudié, et nous verrons que de tels hybrides se caractérisent par des caractères sexuels secondaires, intermédiaires entre ceux des espèces parentes, si évidents, qu'ils n’auraient sans aucun doute pas échappé à l’excellent observateur qu'est FORSMAN.
Quoi qu’il en soit, l’hybridation inter-spécifique des J. m. est un fait, et j'ai obtenu et élevé, au Laboratoire de Roscoff, depuis 1947, généralement sans difficulté spéciale, de nombreux hybrides, en isolant des femelles vierges d’une forme avec des mâles d’autres formes. Les hybrides de première génération se croisent facilement, soit avec les espèces parentes, soit entre eux ; les hybrides de deuxième génération sont également féconds.
Je n’ai étudié en détail, du point de vue morphologique, que les hybrides de première génération, dont la description est donnée ci-dessous, accompagnée de quelques données sur les hybrides nés de croisements en retour entre des hybrides ischiosetosa-albijrons et les formes parentes albifrons et ischiosetosa. Je désignerai, dans ce texte, les hybrides de première génération par les initiales majuscules des formes parentes, la première lettre correspondant à l’espèce maternelle ; un hybride issu du croisement © ischiosetosa X & albifrons s’écrira done : I-A; un hybride issu du croisement réciproque © albijrons X & ischiosetosa A-T ; un hybride né du croisement en retour © albifrons X & I-A : A-(T-A). La lettre P sera employée comme symbole des praehirsuta.
Les hybrides suivants ont été observés :
I-A et A-I. — F-A et A-F. — F-T et I-F. — A-$ et S-A. — IS. — F-$S. — A-P. — I-P. — F-P.
On voit qu'il manque à cette série, pour qu'elle soit complète, les hybrides S-P, les croisements entre syei et praehirsuta n'ayant pu être effectués en raison du trop petit nombre de syei dont je disposais, et les hybrides réciproques de certains croisements. Cette dernière lacune est probablement peu importante, les hybrides réciproques I-A et A-I, F-A et A-F, F-T et I-F étant identiques entre eux. Il serait enfin souhaitable d'étudier, dans l’avenir, les hybrides entre les cinq formes analysées dans ce travail et les posthirsuta.
Seuls, les I-A, A-T, F-A, F-T ont été obtenus en nombre suffisant pour permettre, sur les males, une analyse de leurs caractères biométriques.
La comparaison de ces données quantitatives et de celles des espèces parentes, jointe à l'identité des hybrides réciproques et aux données
qualitatives recueillies sur les hybrides A-(1-A) et I-(T-A) permet d’affirmer le déterminisme génétique, multifactoriel, des différences morphologiques inter-spécifiques, et de préciser, par là même, la nature des transformations évolutives qui ont différencié la forme ancestrale des J. m..
Tous les hybrides sur lesquels portent ces recherches sont d’origine expérimentale, mais l’existence d’hybrides naturels, rares, est cependant certaine : dans la seule population complexe (constituée d’albifrons et de forsmani), — assez importante pour qu’on puisse en tirer des conclusions valables, — que j'ai observée, un mâle F-A (ou A-F), hybride naturel indiscutable de première génération figurait parmi les 116 mâles récoltés.
L'ensemble de ces données relatives à l’hybridation, s’ajoutant à l’acquis précédent, nous permettra d'apporter une solution satisfaisante au problème taxinomique des J. m. et de retracer, dans le dernier chapitre, les grandes lignes de leur évolution, en même temps que seront recherchés les mécanismes probables dont elle résulte.
A. — Caractères morphologiques des hybrides.