‹ Recherches sur le système nerveux cérébro-spinal; sa structure, ses fonctions, et ses maladies (volume 3)Chapitre 69 sur 133 · IMPRESSIONS OLFACTIVES · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS OLFACTIVES

IL Les impressions olfactives fournissent à l'esprit les notions spécifiques des odeurs. Elles se gravent dans la mémoire comme toutes les autres impressions sensorielles, et sont susceptibles d'être comparées, non-seulement avec les impressions récentes, mais encore avec celles qui lui ont été anciennement confiées : elles sont ainsi utilisées dans les opérations de Fentendement qui ont pour but de citraclériser les divers attributs des objets extérieurs. Il résulte en effet de leur manière d^agir que : si une impression olfactive spécifique caractérise spécifiquement un objet, un rapport intime s'établit dans l'esprit entre cette impression olfactive et cet objet lui-même, si bien que Timpres-* sien olfactive primitive étant évoquée, par une cause ou par une autre, elle appelle à sa suite le souvenir de l'objet qui lui est afférent, et médiatement l'explosion phonétique propre à désigner Fobjet en question.

Cest ainsi qu'ayant odoré une rose, par exemple, l'impression consécutive qui en résulte, est conservée à l'état de souvenir dans la mémoire; et lorsqu'une odeur de rose vient fortuitement i nous impressionner, nous retrouvons, par une sorte de révi'viscence de l'impression antérieure, Tobjet qui l'a tout d'abord provoquée; et finalement, par une réaction immédiate de Tentendement, nous la spécifions par la dénomination appropriée. C'est tinsi que les impressions olfactives, aussi bien que les impressions gustatives, optiques et acoustiques conscientes^ sont également iptes à provoquer l'émission de sons articulés définis et voulus ; qu'elles concourent de la sorte, en désignant certains attributs des corps extérieurs, à les définir par leurs caractères odorants, et qu'elles deviennent ainsi des facteurs complémentaires indispensables au complet développement des facultés de l'intelligence.

III. Les impressions olfactives, annexées aux impressions gustatives conscientes^ qu'elles perfectionnent et complètent, fournissent au sensorium des données précieuses sur les qualités odorantes et le fumet des diverses substances que nous ingérons. A ce point de vue, elles sont appelées à jouer médiatement un rtle important dans les divers phénomènes de la vie organique, car elles sont en quelque sorte les sentinelles avancées qui nous avertissent de la quaUté des substances réparatrices, et nous

LUts. 22

888 IMPRBSSKMfS 8BN80RIBLLB8 CONSCIENTES.

tiennent en éveil sur la présence des substances putrides ou toxiques, répandues dans l'atmosphère qui nous environne.

IV. Notons encore que les impressions olfactives, étant exclusivement en rapport avec les besoins d'alimentation et de réparation, et ne provoquant, de la part de l'entendement, qu'une série de réactions appropriées, impliquent (par cela même qu'elles viennent à prédominer sur leurs congénères) un certain degré d'infériorité relatif, dans Tensemble des facultés intellectuelles.

Chez les vertébrés en effet, dont tous les actes de l'entendement sont particulièrement provoqués par cette série d'impressions sensorielles, la tendance à la satisfaction des appétits matériels apparaît avec un développement maximum. Ce sont elles qui les portent à orienter leur marche dans telle ou telle direction, à flairer avec une subtilité si remarquable la piste de leur proie, à méditer par action réfléchie des embûches pour la surprendre, et, par un fait de mémoire, aies éviter pour eux-mêmes : aussi, les hippocampes, qui sont en quelque sorte le spécimen de la prédominance exclusive des impressions olfactives, ont-elles des proportions considérables chez eux, relativement à l'ensemble des autres régions de la périphérie corticale, et relativement à l'état du cerveau chez l'homme adulte; et n'est-il pas curieux de constater, par contre, que, dans l'espèce humaine, chez le jeune enfant dont les cris incessants ne sont, la plupart du temps, qu'un appel intéressé vers ceux qui le nourrissent (1), les appareils olfactifs périphériques et centraux sont relativement plus apparents qu'aux autres époques de la vie ; et que, par cela même, l'homme, aux premières phases de son existence, se trouve rapproché de l'organisation cérébrale des vertébrés supérieurs, dont les fibres olfactives et la région corticale des hippocampes, apparaissent avec une prédominance si caractéristique (2) ?

(i) A ce point de tuc^ la comparaison du Tolume des hippocampes^ atee la maise «tntière des autres circonTolutions cérébrales, pourrait peut^étre^ dans det cerfcaux d*adulte, permettre de formuler quelques inductions phrénologiques pratiques sur la tournure générale de Tac ti vite cérébrale^ et impliquer par conséquent jusqu'à un certain degré^ la prédominance dc<« appctitions matérielles.

(2) Magcndie a été pareillement frappe du volume relatiTemcnt considérable des nerfs olfactifs chez les enfants nouveau^nés {Journal de physiologie, t. II, p. 271).

IMPRESSIONS GUSTATIVES. — UIPRKSSIONS GÉNITALES. tt9

§ 5. — Iiii|Mre«#lom siutetlves.

Les impressions gustatives conscientes^ celles qui ne sont pas destinées à susciter par action réflexe cette série de mouvements régulièrement coordonnés qu'accomplit la langue pour s'accommoder au rôle physiologique qu'elle doit remplir, remontent, soit avec les fibres du glosso-pharyngien, soir, avec les fibres du lingual, jusque vers les régions centrales du système nerveux, où elles sont rassemblées, avant de se répartir ultérieurement vers les régions de la périphérie corticale. Nous avons indiqué déjà les incertitudes qui planent encore sur la localisation, dans le sensorium des impressions gustatives, et les raisons qui nous faisaient supposer qu'elles étaient peut-être concentrées dans les régions inférieures et internes des couches optiques, etc. (page21A).

Les notions spécifiques que cette catégorie spéciale d'impressions fournissent à Tentendement sont peu multipliées. En défalquant, parmi les impressions gustatives envisagées en bloc, le groupe de celles qui sont purement olfactives, on arrive à reconnaître que les impressions gustatives conscietites nous donnent seulement par elles-mêmes la notion des substances sucrées, amères, salées et acides, et que la plupart des satisfactions qu'elles semblent nous fournir ne leur appartiennent pas en propre, et doivent être reportées aux impressions olfactives qui les complètent et les multiplient.

§ 6. — ImpreMlOBA séniuaes.

Les impressions génitales présentent, au point de vue de leur mode de réaction vis-à-vis du sensorium, de grandes analogies avec les impressions gustatives homologues. Gomme elles, une fois arrivées sur les régions latérales de l'axe spinal avec les fibres radiculaires postérieures, elles se divisent en deux groupes : les unes allant provoquer l'accommodation fonctionnelle des appareils musculaires auxquels elles sont annexées, et les autres iremontant vers les régions supérieures, où s'opèrent leur percepiion : comme elles, elles sont intermittentes de leur nature, et provoquées seulement par l'intervention irrcgulière des agents de stimulations spécifiques qui leur donnent naissance; comme elles wfin, elles peuvent^ les unes et les autres, être considérées comme

une des modalités bien spéciales, il est vrai, des sens du toucher, et comme formant la transition entre les impressions purement sensilives et les autres impressions sensorielles.

Nous savons seulement que cette catégorie d'impressions sensorielles est transmise dans une direction centripète, à partir du centre génito-spinal de la région lombaire, à Taide d'une série de fibres ascendantes, vers les régions supérieures du système nerveux^ que ces fibres sont à découvert au moment où elles s'étalent au niveau de la région du quatrième ventricule ; qu'on peut, à Taide d'opérations expérimentales heureuses, constater leur présence en ce point, et agir, grâce à leur continuité, sur les appareils périphériques d'où elles émergent (voy. page 3&2). Jusqu'à présent il nous a été impossible de les isoler au milieu des fascicules multiples où elles sont mêlées, et de les suivre jusqu'au niveau de leur point d'implantation dans le sensorium ; nous sommes seulement porté à présumer qu'elles pourraient bien s'amortir dans un de ces deux amas de substance grise bilatéraux^ qui existent au niveau de la région centrale grise du troisième ventricule (pi. XII, fig. 3 [8]).

Toujours est-il qu'a partir du point où elles sont concentrées dans le 5en5(^2i/m, elles s'irradient comme toutes leurs congénères, vers certains départements de la périphérie corticale, et suscitent ainsi une série de manifestations intellectuelles à leur suite. Ce sont elles, en effet, qui, à partir de l'époque de la puberté chez les deux sexes, sont destinées a devenir une source d'incitations provocatrices, pour les opérations de l'entendement, et comme un stimulus vivifiant qui leur donne une activité et une allure toute nouvelles. Ce sont elles qui, pendant la période de l'épanouissement des facultés intellectuelles de l'homme adulte, fertilisent sa mémoire, donnent de l'éclat à son imagination, aiguillonnent incessamment le feu de son esprit, et deviennent, en passant dans la sphère dés phénomènes moraux, un des premiers anneayx de cette chaîne à laquelle se rattachent la plupart des passions affectives.

§ 7. — ImpreMl^ns ▼i«eérale«.

Dans l'état physiologique, les impressions sensitives émanées de la trame des viscères ne sont pas perçues par le sensorium;

IMPBESSIONS VISCÉRALES. SiL

aussi, à proprement parler, ne sont<ce pas là des impressions conscientes ; elles s*amorlissent au sein des amas \le substance grise interposés sur leur passage, et n'éveillent aucun retentissement du côté des fonctions intellectuelles. Néanmoins, quoi* qu'elles soient silencieuses, elles n'en obéissent pas moins à la loi de convergence, commune à toutes les fibres centripètes, et viennent se disséminer, ainsi que Schiff l'a établi (1), au sein des dépôts de substance grise centrale qui tapissent les parois internes et inférieures des couches optiques. C'est là qu'est le véritable sensorium spécial réservé à la dissémination des impressions émanées des réseaux périphériques des plexus viscéraux ; c'est de là que ces impressions rayonnent dans toutes les directions de la périphérie corticale, pour l'impressionner d'une façon spécifique» en accord avec leur provenance, et y susciter une série d'idées de nature variée; c'est là que, par une action récurrente, les modalités diverses de Tintellect, les diverses émotions morales, viennent successivement retentir, et déterminer médiatement à distance (grâce aux chaînons continus des plexus de la région grise centrale) ces perturbations fonctionnelles si variées, que peuvent ressentir inopinément les appareils viscéraux de la vie organique, sous Tinfluence d'un ébranlement primitif parti de la périphérie du cerveau.

Il est vraisemblable que les principaux groupes de fibres convergentes qui relient aux régions centrales les plexus viscéraux, trouvent chacun, dans la région de substance grise du troisième ventricule (pi. XII}, un point spécial qui leur est topographiquement réservé. Cette étude, devant laquelle l'anatomie seule est impuissante aujourd'hui, pourra être ultérieurement éclairée par les données imprévues de la physiologie expérimentale : déjà celle-ci a signalé la présence de cette catégorie si spéciale d'éléments nerveux centripètes, au moment où, après s'être entrecroisés à la région bulbaire, ils apparaissent chacun, isolément à découvert, au niveau du quatrième ventricule; déjà des lésions méthodiques de cette même région (pi. XIV) ont fait voir qu'en

(!) Les expériences de Schiff, en effet, le portenl à admettre que les nerfs vascukires dn foie et de Testomac parcourent le bulbe pour se terminer plus haut. « Un« partie d'entre eux, dit-il, parait se rendre dans la couche optique. » Comptes rendm ' des séances de V Académie des sciences, séance du 15 septembre 1862.)

agissant sur tel ou tel groupe de fibres nerveuses, on pouvait à distance provoquer des troubles circulatoires, et consécutivement, fonctionnels,'vers les appareils viscéraux dont ces fibres étaient les conducteurs centripètes; que l'on pouvait ainsi, alternativement influencer la circulation du foie, des reins, etc. (1), déterminer une glucosurie, une polycholie accidentelles (2), agir sur l'innervation des voies spermatiques, et déterminer médiatement chez des chiens une émission de sperme, etc.

Ce sont là des phénomènes d'une importance saisissante, qui intéressent, non-seulement au point de vue du fonctionnement régulier des rouages de Torganisitie, mais encore à celui de révolution des phénomènes morbides; ils mènent en effet à la connaissance plus approfondie des influences perturbatrices qu'exercent les impressions parties do la périphérie viscérale sur l'ensemble des manifestations intellectuelles (voy. page S63), et réciproquement, à celle de l'action en retour qu'exercent à distance ces mêmes manifestations de l'intellect sur les phéno* mènes dynamiques de la vie des viscères.

ARTICLE PREMIER

PONCTIONS DBS G0UGBI8 OPTIQUES.

Les recherches physiologiques de Magendie ont démontré que les couches optiques étaient les seules régions du cerveau proprement dit qui fussent exclusivement douées de sensibilité. Les animaux mis en expérience ont en effet toujours donné des signes d'une exquise douleur, toutes les fois qu'après avoir enlevé les lobes cérébraux, soit à des chiens, soit a des lapins, il recherchait, à Taide d'irritations mécaniques, quelles étaient les régions de Tencéphale qui étaient le siège de la sensibilité (3). Ces recherches ont été confirmées par Schiff et par la plupart des physiologistes de notre époque : ce sont, par conséquent, des données légitimement acquises, et la sensibilité de certaines régions de la couche optique paraît définitivement établie.

(1) Expériences de Claude Bernard^ relatives aux effets des lésions du plancher du quatrième rentricule {Leçons sur le système nerveux , t. I, p. 397 et sui?.).

(2) Expériences de Vulpian (Mémoires de la Société de biologie, S* sér., t. 10, année 186i, Paris, 1862, p. 323 et 316.

(3) Uê%tniààe, Leçons iur le système nerveux, 1889, t. T, p. 408, 185*S80.

FONGTIOHS DBS COUCHES OPTIQUES. 8A8

Un certain nombre de fdls pathologiques, d'une autre part» desquels il résulte que des lésions localisées en certains points de la substance même des couches optiques ont eu un retentissement direct sur l'élaboration de certaines catégories d'impressions sensorielles, viennent pareillement déposer en faveur des détails anatomiques sur lesquels nous . avons précédemment insisté, et démontrer la part considérable que ces deux noyaux de substance grise jouent dans l'évolution des impressions sensorielles. Ces faits sont analysés plus loin (1).

Si maintenant nous envisageons les couches optiques en état d'activité, et dans leurs rapports avec les diverses phases du fonctionnement cérébral, nous voyons qu'elles jouent un rôle de premier ordre, dans cette série de phénomènes enchaînés qui constituent les perceptions sensorielles, et médiatement, dans les opérations si multiples et si complexes des actes successifs de l'entendement.

Pour peu que Ton se reporte en effet aux rapports généraux que nous avons signalés entre la couche obtique et la substance grise des circonvolutions cérébrales (page 196), on verra que nous avons insisté particulièrement sur les points suivants, et dit : que cette région de substance grise corticale représentait une périphérie sphérique dont la couche optique était le centre (pi. IV, flg. 2 et 8], et que ces deux régions de substance nerveuse étaient en quelque sorte les deux pôles d'une infinité de fibrilles blanches, à chaque extrémité desquelles elles se trouvaient réciproquement placées (pi. IV, fig. 2). Nous avons dit encore que la couche optique, dans chaque département isolé de substance grise qui la compose, recevait un tribut spécial d'impressions sensorielles de provenances variées; que chacun d'eux était en rapport vraisemblablement avec des régions différentes de la périphérie corticale ; et qu'enfin si, au point de vue anatomique, elle pouvait, dans son ensemble, être comparée à une agglomération d'amas ganglionnaires pourvue d'un système de fibrilles afférentes et d'un système de fibrilles efférentes ; au point de vue physiologique (en tenant compte de la totalité des impressions sensorielles qui

(1) Voyei le chapitre relatif aux lésions des couches optiques.

iàà IMPRESSIONS SENSORIELLES CONSCIENTES.

viennenl successivement s'y concentrer), la couche optique devait être regardée comme étant un véritable sensorium commune.

Ces rapports réciproques de la couche optique avec la substance grise des circonvolutions cérébrales nous permettent ainsi de nous rendre compte :

I. De l'influence que ces deux départements du système nerveux exercent l'un sur l'autre; comme quoi, lorsqu'un ébranlement subit vient à être imprimé au noyau central (pi. IV, fig. 2), cet ébranlement, par la seule disposition des parties, se propage immédiatement aux régions homologues de la périphérie corticale dont les molécules sont consécutivement entraînées dans une série d'oscillations secondaires; comme quoi ces deux sphères d'activité nerveuse accouplées» se faisant mutuellement équilibre, sont les points de départ d'une foule d'incitations provocatrices, voyageant alternativement de Tune à l'autre : tantôt, en effet, ce sont les irradiations des impressions sensorielles, émanées des centres de la couche optique, qui entraînent à leur suite la mise en activité des cellules corticales; tantôt, par un phénomène inverse, ce senties modalités fonctionnelles variées qui se passent dans la sphère de l'activité psychique, qui, retentissant de la périphérie au centre, se font sentir jusque dans les régions les plus centrales de la couche optique ;

II. De la part énorme que la substance grise de la couche optique prend dans le développement et Texercice journalier des fonctions cérébrales.

La couche optique reçoit en effet, comme un réservoir commun, les impressions sensorielles irradiées de tous les points delà péri« phérie du système nerveux. Celles qui émanent des divers plexus sensoriels, aussi bien que celles qui sont en rapport avec les phénomènes de la vie végétative, y arrivent et s'y concentrent, avant d'être irradiées vers les différentes régions de la périphérie corticale. Les unes représentent donc des foyers d'incitation, à action continue (les impressions optiques en particulier, et les impressions acoustiques); les autres, au contraire, des foyers intermittents, dont les incitations irrégulières renforcent celles des précédents, et sollicitent à leur suite des réactions nouvelles de la part de l'entendement : telles sont les impressions tactiles, gustatives, génitales, etc.

PROPAGATION HmU-GÉRÉBRALE DBS IMPRESSIONS SENSORIELLES. ih7

dans Tiris de cet œil (4). Il voyait très-bien de l'oBil da côté da lobe enlevé; il entendait, se tenait debout, marchait^ volait et paraissait d*aillears asses calme.

> J'enlevai sur nn antre pigeon les deux lobes cérébraux à la fois. Il se tenait très- bien debout, volait quand on le jetait en Tair, marchait quand on le poussait : Tiris des deux yenx était très-mobile et pourtant il ne voyait pas, ne se mouvait jamais spontanément, et affectait presque toujours les allures d'un animal assoupi ou dormant. » (Page 32.)

Les mêmes eixpérîences pratiquées sur une belle et vigoureuse poule qui survécut pendant dix mois à Tablation de ses lobes cérébraux, et qui fut pendant ce temps continuellement observée par Flourens, ont fourni une série de renseignements aussi intéressants que curieux, sur Tétat d'un être vivant chez lequel Taclivité cérébrale a été artificiellement abolie.

c A peine eus-je enlevé les deux lobes cérébraux, dit-il (page 87), que la vue fut soudain perdue des deux yeux. L'animal n'entendait plus, ne donnait plus aucun signe de volonté ; mais il se tenait parfaitement d'aplomb sur ses jambes ; il marchait quand on l'irritait ou quand on le poussait ; quand on le ielait en l'air, il volait; il avalait l'eau qu'on lui versait dans le bec. Cinq mois après l'opération, la plaie du crftne était entièrement cicatrisée; la poule n'avait subi aucune détérioration dans ses fonctions nutritives : elle était très-grasse et très-fralche. Après l'avoir laissée jeûner pendant troia jours, dit l'observateur, j'ai porté de la nourriture sous ses narines, j'ai enfoncé son bec dans le grain, je lui ai mis du grain dans le bout du bec, j'ai plongé le bec dans l'eau, je l'ai placée sur des tas de blé. Elle n'a point odoré, n'a pas ivalé, n'a pas vu ; elle est restée immobile sur le tas de blé, et y serait assurément morte de faim, si je n'eusse pris le parti de revenir à la faire manger oioi-méme. Vingt fois au lieu de grain, j'ai mis des cailloux dans le fond de Bcm bec, elle a avalé ces cailloux comme elle eût avalé du grain. Enfin quand cette poule rencontre un obstacle sur ses pas, elle le heurte, et ce choc Tarréte et l'ébranlé, jamais elle ne palpe, ne tfttonne, et n'hésite dans sa marche.

» Ainsi la poule sans lobes cérébraux a réellement perdu, avec la vue et Toiile, le goût et le tact. Cependant nul de ces sens ou, pour mieux dire, nul organe de ces sens n'a été directement atteint. L'œil est parfaitement clair et

(1) Fait qui ne doit plus surprendre, puisque nous avons vu déjà que les mouvements de Tins étaient de nature réflexe, et régis par l'excitation partie de la substance gélatineuse des tubercules quadrijumeaux (page 285).

net, et son iris est mobile. 11 D*a été touché ni à Torgane de l'ouïe, ni à celui da goût, ni à celui du tact. Chose admirable 1 tous les organes des sens subsistent et toutes les perceptions sont perdues. Finalement elle a donc perdu tooi ses sens, car elle ne voit plus, n'entend plus, n*odore plus ; et de plas ses instincts; car elle ne mange plus d'elle-même; jamais elle ne se défend contre les autres poules, elle ne sait plus ni fuir ni combattre, il n*y a plos d*attrait pour la génération, les caresses du mâle lui sont indifférentes oa inaperçues. Elle a donc perdu toute intelligence, car elle ne yeut, ni se soavient, ni ne juge plus.

> Les lobes cérébraux sont donc le réceptacle unique des perceptions d« instincts et de Tintelligence (4). »

D'une autre part, en se plaçant à un autre point de vue, Flourcns nous parait pareillement avoir démontré que toutes les impressions réparties dans les différentes régions de la substance grise corticale se prêtent néanmoins un mutuel appui, qu'elles se complètent les unes par les autres, et que l'abolition d'une certaine catégorie d'entre elles suffit à troubler l'harmonie générale et à neutraliser les autres.

C'est ainsi qu'il s'exprime (2) : c J*enlevai sur un pigeon, par ooachai successives et ménagées, toute la portion antérieure du lobe cérébral droit, et toute la portion supérieure et moyenne du gauche. La vue 8*aflaiblit progressivement à mesure que j'avançai, et ne fut totalement perdue des deux côtés qu'à la suppression des couches voisines du noyau central des deux lobes : mais du moment qu'elle fut perdue, l'audition le fut aussi et, avec l'audition et la vue, toutes les facultés intellectuelles et perceptives.

» Chez un autre pigeon, ajoute-t-il, je dépouillai pour ainsi dire, et je mis à nu le noyau central des deux lobes par l'ablation successive et graduelle de toutes les couches supérieures, postérieures et antérieures. A chaque nonvelle couche, la vue perdit de son énergie, et dès que l'animal ne vit plus,*!! n'entendit plus, il ne voulut plus, ne se souvint plus, ne jugea plus, et fut absolument dans le même état qu'un animal totalement privé de ses lobes. »

C'est ainsi que la disparition d'une aptitude à percevoir une impression sensorielle entraîne à sa suite la perte de la faculté de percevoir les autres impressions congénères, et trouble la régularité des fonctions cérébrales. Nous verrons, plus loin,

suif.

(i) Flourens, Système nerveux, Paris, i8A2, p. 87 et sui (2) Id., ibid., p. 98.

PROPAGATim IHtRA-CiRÉBRALE DES IMPRESSIONS SENSORIELLES. SAO

combien ces connexions intimes, qui relient entre elles toutes les impressions sensorielles de provenances si variées, au sein de la substance grise corticale, jouent un rôle considérable dans Texercice régulier des fonctions cérébrales, et comment elles se multiplient les unes par les autres.

Nous verrons pareillement, dans Tordre des faits pathologiques, que l'abolition de Taptitude à percevoir tel ou tel ordre d'impression sensorielle, est chez l'homme pareillement susceptible de provoquer des troubles, dans le jeu de cet admirable appareil qui constitue le cerveau proprement dit, et de susciter dans un délai variable des manifestations délirantes d'une nature spéciale (l).

Les remarquables expériences de Flourens, reproduites par Hertwig (2), et les expérimentations modernes, confirment donc physiologiquement les données anatomiques que nous avons signalées. Elles nous montrent, ainsi que nous l'avons indiqué :

Que s'il existe parmi les impressions sensorielles un certain nombre d^enlre elles (impressions inconscientes) qui, ayant pour substratum les appareils excito-moteurs de l'axe spinal, sont exclusivement destinées à rester cantonnées dans la sphère de l'activité automatique, et à demeurer à Tétat d'impressions brutes{^], il en est d'autres au contraire, qui remontant vers les régions supérieures de Tencéphale (impressions conscientes), sont nettement perçues, et appelées ainsi à concourir aux manifestations de Tactivité psychique. Elles nous montrent, en un mot, l'indépendance réciproque et complète des phénomènes purement spifiaux et des phénomènes purement cérébraux;

Que ces deux catégories dMmpressions sensorielles, à destinations si différentes, et habituellement combinées dans la période d'activité des appareils sensoriels, peuvent être artificiellement dissociées;

Que les phénomènes fonctionnels, auxquels le cerveau seul concourt, peuvent être séparément supprimés, sans que les phé-

(1) Voyez, plus loin, le chapitre relatif à la subordination de T intégrité fonctionneUe de la substance corticale, iï celle de la couche optique.

(2) Mûllcr^ Manuel de physiologie, traduit par Jourdan, 2* édition^ Paris, 1851, l. I, p. 777.

(3) Longet, Anatomie et physiologie du système nerveux, Paris, 1842, t. I, p. 653.

860 THÉORIE DBS FONCTIONS DU GERVIÀU.

oomènes connexes, qui sont régis par les appareils spinaux, soient influencés dans leurs manifeslations ; que la vision, par exemple, peut être abolie chez un animal privé de ses lobes cérébraux, et riris rester encore mobile; qu'un animal privé de ses lobes peut encore accomplir les mouvements réguliers et coordonnés de la marche, elc. ; et qu^en un mot, les grandes divisions que nous avons établies dès le début (page 6), entre le système des fibres convergentes inférieures et celui des fibres convergentes supérieures, sont justes et légitimes, puisque nous avons séparé ce qui est séparé, et réuni ce qui est réuni dans la nature ; et que ce qui est vrai anatomiquement, est également confirmé par le témoignage de la physiologie expérimentale.

Elles nous démontrent enfin que les fibres blanches sont bien les agents de transmission des impressions sensorielles, et que c'est bien au milieu des réseaux de la substance grise corticale qu'elles sont réparties, et définitivement fixées.

C'est au milieu de ces mêmes réseaux que nous allons dorénavant les poursuivre dans leurs transformations secondaires ; c*est là que nous allons les retrouver lorsque, déposées au sein des réseaux de la substance corticale, elles en opèrent V imprégnation^ fertilisent par leur influence stimulatrice le sol qui les reçoit, et deviennent ainsi sous des modalités nouvelles, et métamorphosées en idéeSy les éléments primordiaux qui enfantent les conceptions de Tentendement, et les matériaux générateurs à l'aide desquels il accomplit l'infinie variété de ses merveilleuses opérations !

TROISIÈME SECTION

THÉORIE DES FONCTIONS DU CERVEAU AU POINT DE VUB DES MANIFESTATIONS INTELLECTUELLES.

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