TROUBLES FONCTIONNELS DE LA FACULTÉ DU LANGAGE ARTICULÉ. S
Il existe en effet une catégorie de malades atteints d'affections cérébrales, qui perdent tout d*un coup la faculté de pouvoir émettre des sons articulés précis en accord avec leurs pensées. Ils entendent et comprennent tout ce que Ton leur dit, peuvent encore produire avec leur langue des mouvements variés et voulus, mais ils sont dans l'impossibilité presque absolue d'émettre des 'sons articulés suivis, et se trouvent ainsi réduits accidentellement à l'état de muets. Leurs yeux, leurs gestes deviennent en quelque sorte des moyens d^expressions surnuméraires, et ce n'est qu'à Taide d'une certaine mimique que l'on parvient à entrer en relation avec eux, et à constituer un moyen de communication indirect.
Les malades ainsi aphasiques^ qui ne sont ni des déments, ni des paralytiques, présentent des types variés, suivant que le désordre initial est plus ou moins prononcé.
Les uns, en effet, sont complètement privés de la faculté d'émettre des sons articulés; d'autres Font conservée dans des limites assez restreintes; et alors ce ne sont plus des sons précis et parfaitement coordonnés qui traduisent les diverses modalités de leur entendement, ce sont des mots bizarres et imprévus, ne faisant partie d'aucun vocabulaire sensé, qui survivent seuls comme derniers moyens d'expression au naufrage de tous les autres ; tantôt c'est un monosyllabe appliqué à toutes les interpellations, tantôt c'est la répétition d'une série de monosyllabes [sans aucune signification, tantôt enfin ce sont des mots habituellement associés entre eux, qui reviennent sans cesse comme un continuel refrain lorsqu'on leur adresse une demande.
Un malade dont l'histoire est rapportée par Broca, frappé d'aphasie depuis vingt ans, comprenait bien tout ce qu'on lui disait; il répondait à toutes les questions par les mots tan^ ian^ en y joignant des gestes très-variés à l'aide desquels il parvenait à traduire ses idées (1). Un autre cité par Trousseau (2), répondait à toutes les questions par un couci couci continuel.
catiTes de Broca, in Gazette médicale^ janvier 185A^ et de René Briau, in Gazette hebdomadaire^ n<* 6^ 1854.
(1) Broca; /oc. cit,, p. 343.
(2) Trousseau^ Clinique médicale de PHÔtel-Dieu^ 2* édition, PariSi 1864, p. 620.
Un autre, dont l'observation est consignée dans le travail de Broea (1), le nommé Lelong, ne répondait que par des signes, et à Taide de deux ou trois mots qui étaient les seuls a l^aide desquels il parvenait à traduire ses pensées et à donner signe de spontanéité volontaire. Ces mots étaient : oui et non, pour traduire son acquiescement ou sa répulsion pour ce qu'on lui proposait; le mot trois servait à exprimer les idées numériques, et le mot toujours était articulé lorsque les précédents n'étaient pas applicables.
C'est à l'aide de ce simple bagage phonétique que ce malade pouvait encore communiquer avec ses semblables, et non-seulement traduire ses idées, mais encore donnerdes réponses dont on a eu plusieurs fois l'occasion de vérifier la justesse, relativement à son âge, à sa profession et a quelques menues interrogations journalières.
Ces malades se trouvent donc, ainsi que l'a observé Broca avec raison, par le fait même de la destruction d'une portion de leurs lobes cérébraux (au point de vue de la proportion de leurs moyens d'expression), comparables à ces jeunes enfants dont la faculté du langage, encore à l'état naissant, ne se décèle que par une série de monosyllabes successivement simples, puis rédoublés, qu'ils adaptent par une sorte de prédilection toute spéciale à tous les objets ambiants, et qu'ils affectionnent d'autant plus]^qu'ils les prononcent avec plus de facilité ; il semble que la voie étant toute frayée à travers leur cerveau, le mot arrive de lui-môme, et sorte automatiquement sous Tinfluence de la plus minime incitation, laquelle n'a pu susciterl'émission du mot justement approprié.
Chez iQslap/uisiques, il est permis de supposer qu'il se passe une série de phénomènes analogues, et de penser que les diverses zones de la substance corticale a travers lesquelles se propagent les impressions sensorielles pour se révéler en réactions motrices» venant à ôtre en partie détruites par le fait mémo d'une désorganisation progressive, à Texclusion de certains îlots demeurés intacts; ces îlots survivants, servent désormais de substratum unique aux manifestations phonétiques qui se décèlent encore,
(1) Broca^ loc. cit.^ p. AOO.