DIX-SEPTIÈME FAIT
Madame âgée de quarante ans, habitant Longjumeau, née de parens qui n’ont point été affectés de cancer, a toujours joui d’une bonne santé. Mariée â vingt-quatre ans , elle a eu sept enfans, dont le dernier â l’âge de trente-sept ans. Depuis cette époque la menstruation est restée régulière.
Au mois de juillet 1825, Madame qui
n’a reçu aucun coup aux seins , ni éprouvé aucun accident à ces organes, en nourrissant ses enfans, découvrit dans le gauche un engorgement indolent situé en haut et en dedans du mamelon, qui était sain. Au mois de février de l’année suivante, elle commença à ressentir des élancemens dans la tumeur , qui lui sembla être du volume de la dernière phalange du pouce. La tumeur augmenta malgré l’application d’un emplâtre fondant,' et diminua un peu, au dire de la malade, sous l’influence des cataplasmes de farine de graine de lin et de morelle.
En juin 1 826 , elle consulta un chirurgien , qui lui dit qu’elle était atteinte d’un cancer, et lui conseilla de se faire opérer. Vers cette époque le mamelon gauche s’engorgea, puis s’affaissa en rentrant dans la glande mammaire.
La malade entrée à l’Hôtel-Dieu le 3 janvier 1827, fut pl acée salle Saint-Lazare , n°. 24. Le mamelon du sein gauche était raccorni, squirrheux, ulcéré superficiellement et reposait sur le centre d’une tumeur dure au toucher, bosselée et inégale, occupant l’épaisseur de la mamelle gauche, qui représentait une espèce d’entonnoir, au fond duquel se trouvait le mamelon excorié. Cette tumeur, libre sur le thorax, adhérait à la peau , surtout inférieurement *, son diamètre transversal présentait trois pouces, et le vertical deux et demi. La malade éprouvait par intervalles des douleurs lancinantes^ qui la privaient du sommeil lorsqu’elles arrivaient pendant la nuit. Je la pansai moi-même, le lendemain de son entrée à l’hôpital, en exerçant une compression régulière avec les tours de bande et l’agaric , comme dans les cas précédens, et un peu de charpie sèche sur le mamelon ; mais le soir même les douleurs lui paraissant plus fortes , le bandage fut relâché. Les jours suivans, quoique la compression fût devenue ;dus supportable , les
douleurs n’avaient pas encore diminue sensiblement. Le 17 janvier, la malade était beaucoup mieux, les douleurs étaient rares et trcs-faibles ; la compression ne la gênait plus *, la tumeur était aplatie, de forme circulaire, un peu ramollie, plus prononcée en bas et en dehors, et présentait dans quelques points des adhérences avec la peau*, le mamelon, encore dur, ne paraissait plus excorié depuis plusieurs jours»
A la fin du mois, la malade sortit de l’Hôtel- Dieu pour retourner chez elle, oii le traitement par la compression fut continué, et elle revenait de temps en temps à l’Hôtel-Dieu , pour faire constater l’état de l’engorgement. Vainement je lui fis observer que le bandage était mal fait chez elle; car les progrès de la résolution s’étaient arretés et le mamelon était redevenu malade : ce ne fut que le i3 août qu’elle se décida à revenir à l’Hôtel-Dieu. Le mamelon continuait d être rugueux et excorié sur les restes de la tumeur , qui se perdait dans le tissu cellulaire du .voisinage de manière à déceler le mauvais état de toute la glande mammaire, qui conservait cependant sa mobilité. Je ne distinguai rien vers l’aisselle. La densité de la tumeur et le degré de désorganisation du mamelon m’ôlant toute espérance de succès définitifpar la compression seule ,
je pris le parti d’enlever la glande mammaire malade par le procède suivant :
lie i5 août, le contour de la tumeur fut cerne par une traînée de potasse caustique , qui forma sur les confins de la glande mammaire une es» carre elliptique de trois à quatre lignes de diamètre. Le lendemain , la malade étant préparée , Fescarre fut incisée circulairement, sans douleur, jusqu’au tissu cellulaire graisseux. Aussitôt après, j’examinai quelle facilité j’aurais à détacher la tumeur, c’est-à-dire la glande mammaire, par énucléation avec le bout des doigts en suivant les filons de densité de la glande engorgée , que le toucher distinguait du tissu cellulaire sain beaucoup mieux que la vue seule n’aurait pu le faire. Partout où la résistance s’est trouvée trop forte, j’ai levé l’obstacle avec un bistouri boutonné , en le portant fort au-delà de toute la rénitence morbide que le toucher a pu faire reconnaître. Une seule ligature a été nécessaire vers le sternum *, les bords de la plaie ont été rapprochés *, la compression sera reprise aussitôt que la sensibilité des bords de la plaie le permettra.
1°. Voici un cancer sans lésion locale antécédente et affectant toute la glande mammaire et le mamelon.
2“. On 118 peut se refuser à reconnaître chez
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la dame une disposition locale particulière à la maladie dont il s’agit. Je dis une disposition locale, car rien dans sa famille ni chez elle n’autorise la supposition d’un vice constitutionnel primitif.
3®. La tumeur ne s’est pas trouvée enkystée.
4°. La compression a réduit considérablement la tumeur dans l’espace d’un mois , sans changer l’aspect du mamelon et sans détruire l’adhérence de la peau avec la glande mammaire autour et au-dessous du mamelon. Depuis le mois de février jusqu’au mois d’août, le traitement livré à cette personne et à sa famille a été mal suivi et a simplement enrayé l’augmentation de la maladie locale.
5“. Dans la situation ou j’ai retrouvé la tumeur, le i3 août, il m’a semblé impossible d’obtenir la résolution complète par la seule compression, et je me suis déterminé à l’ablation de la partie malade par le procédé que j’ai décrit , afin d’employer ensuite avec plus d’avantage une compression régulière, concurremment avec le cura f amis; et prévenir ainsi , autant que cela est possible , l’extension funeste de la disposition locale et le développement de la cachexie cancéreuse.
6®. La glande mammaire extirpée présentait sur sa circonférence l’aspect d’une lame semi-
cartilagineuse et semi-diaphane , dont les filons se perdaient dans le tissu cellulaire sous-cutané , et se réunissaient au noyau central de l’engorgement , qui n’était pas encore devenu semicartilagineux , mais conservait l’aspect lardacé qu’avait aussi contracté la portion de peau qui lui adhérait.
f. Sans cause connue , dès le surlendemain de l’opération , la plaie de la dame R. . . . a été frappée de pourriture d’hôpital dans toute son étendue , quoiqu’aucune autre complication de ce genre ne se trouvât dans la salle. Pansée avec la poudre de quinquina et de camphre , dès le lendemain la plaie commençait à "prendre un bel aspect. Aujourd’hui 3i août, les bords qui avaient été tuméfiés sous l’influence de la pourriture d’hôpital sont dégorgés ; la plaie ^ de la plus belle apparence, est réduite de deux tiers ; l’état général est parfait , et tout annonce une prompte et solide cicatrisation.
8°. Dans la plaie de madame dixième
fait, ou survint la pourriture d’hôpital, il était resté une couche de sang : la même chose avait eu lieu dans la plaie de la dame Y aurait-il quelque rapport entre le séjour du sang, sa décomposition et le développement de la pourriture ?
9°. J’ai employé la traînée de potasse , afin d’eviter la douleur de la section de la peau *, mais ce proce'de a l’inconvénient de gêner dans l’ablation, pour distinguer la couleur du tissu cellulaire dans lequel on incise après avoir dépasse la peau.
10°. Dans les casoîi l’engorgement continuerait de diminuer sans ulcération et sans aucun point de ramollissement, serait-il préférable de maintenir la compression jusqu’à ce que la tumeur fût entièrement convertie en substance cartilagineuse , ou meme jusqu’à ce qu’elle fût totalement absorbée, comme jen fournirai un exemple? Ce sera à l’expérience à répondre. Dans le cas dont il s’agit, j’ai cru devoir en user différemment : 1°. parce que la continuation delà compression demandait beaucoup de temps, et qu’elle était mal exécutée dans la famille de la malade , qui ne pouvait rester indéfiniment à l’Hôtel-Dieu; 2®. parce que le degré de désorganisation du mamelon m’otait l’espérance d’obtenir un succès complet par la seule compression *, 3“. parce que d’autres faits moins heureux que le onzième me détournaient des cautérisations partielles.
II”. Qu’a-t-on gagné dans le cas dont il s’agit par la compression ? Il me semble qu’on a obtenu
los avantages suivans : la tumeur d’abord diffuse et occupant toute la glande mammaire, sans cju’on put lui assigner des limites fixes dans sa circonférence, la tumeur, dis-je, acte circonscrite et isolée du tissu cellulaire sain qui l’avoisinait *, la réduction du volume de l’engorgement a diminué la gravité de l’opération finalement jugée indispensable , et a fourni des garanties contre la récidive.
Un cancer qui a rétrogradé devant la simple compression , pourra-t-il récidiver aussi facilement après l’opération, qui sera suivie de la continuation du même bandage compressif ? On pourra voir le dix-neuvième et le quarante-cinquième fait , dans lequel la compression a combattu avec avantage une récidive survenue après l’ablation d’une tumeur cancéreuse.