‹ Recherches sur le traitement du cancer, par la compression méthodique simple ou combinée, et sur l'histoire générale de la même maladie, suivies de notes 1.̊ sur les forces et la dynamétrie vitales; 2.̊ sur l'inflammation et l'état fébrile (volume 2)Chapitre 26 sur 105 · VINGT-TROISIÈME FAIT · texte numérisé non relu

VINGT-TROISIÈME FAIT

Madame de B , âgée de trente-quatre ans^

jouissant habituellement d’une bonne santé , tomba, en 1824, avec sa voiture, dans une rivière , sans qu’elle sache si elle a été frappée au sein et sans que ses règles , qui existaient alors , aient éprouvé aucun dérangement. Quelques mois après, elle s’aperçut d’un engorgement à la partie supérieure du sein droit.

En décembre 1826 , madame de B.... prit de MM. Boyer et Lerminier une consultation dans laquelle ces praticiens se renfermèrent dans un traitement altérant au moyen de la ciguë et d’un régime approprié.

En janvier 1827, consulté avec M. Marjolin qui devait suivre le traitement , nous reconnûmes dans la partie supérieure du sein droit une tumeur du volume d’un œuf de poule , proéminant au-dessus du niveau du sein. Les élancemens étaient peu considérables.

La compression fut commencée par emboîtement avec des disques d’agaric et des bandes de

j)ercatc. La climinutioii de la tumeur , d’abord rapide , a été ensuite plus lente.

Je tiens de M. Marjolin , qu’au mois d’avril suivant la tumeur était fort diminuée, j’ai su depuis qu’elle n’était pas encore entièrement disparue et que cette dame était à la campagne. Je ferai connaître son état ultérieur aussitôt que cela me sera possible.

i“. Voici une tumeur à laquelle on ne peut assigner pom’ cause une lésion locale incontestable.^

2®. Cette tumeur n’avait des adhérences ni à la peau ni au thorax, et elle n’était pas d’un volume extraordinaire.

S"*. Madame de B..,, n’est pas d’un grand embonpoint.

Ces deux dernières circonstances me font penser qu’avec de l’attention dans la confection du bandage, et de la patience , ce cas est un de ceux dans lesquels la compression seule doit réussir.

yiNGT-QUATRÏÈME FAIT.

Madame A...., voiturîèi’e, âgée de cinquanteneuf ans , d’une constitution robuste et née de païens sains, a joui habituellement d’une bonne santé. A cinquante ans une Irayeur arrêta su-^

bitemeiit scs règles. En 1824 elle éprouva deviolens chagrins domestiques, et vers cette épo-» que il se développa sous la peau du sein, au-dessus du mamelon droit , une tumeur mobile, qui devint le siège de quelques douleurs lancinantes, surtout lorsque la malade travaillait avec un peu d’effort et dans les changemens atmosphériques. Pendant les deux premières années , la tumeur acquit un grand volume sans que la malade s’en oceupât. Alors, voyant que la peau était soulevée fortement et commençait à rougir, elle eut recours à des charlatans , qui lui ordonnèrent des emplâtres, dont le seul effet fut d’accélérer la perforation de la peau. Bientôt sur l’ulcération des tégumens il s’éleva un champignon mamelonné , qui s’accrut ensuite beaucoup, en donnant lieu à des hémorrhagies très-abondantes et débilitantes pendant le mois de décembre 1 826 et les trois mois suivans. Cependant la malade ne cessa de travailler qu’au février 1827 •, accablée par une insomnie continuelle et infectée par Thorrible puanteur de la sanie que fournissait la surface de la tumeur , elle entra à l’Hôtel-Bieu le 3o mars 1827 , salle Saint-^- Lazare , 11°. 24.

La couleur de la peau était jaunâtre et cachcc-»tîque, avec un amaigrissement considérable dç

la malade, qui était très-abattue et exhalait une odeur tout-à-fait repoussante. Au-dessus du sein droit, soutenue par un pédicule épais de quatre pouces, était une tumeur du volume d’une tète d’enfant , couverte d’un grand nombre de mamelons arrondis , fournissant par leur surface , par les rhagades et les sillons qui les séparaient une sanie très-puante. L’aisselle ne présentait pas de ganglions engorgés évidents ^ la peau était chaude et sèche et le pouls fréquent.

Le3i mars, le pédicule de la tumeur fut traversé de haut en bas par deux fils d’argent recuit, puis transversalement par deux autres fils du meme métal *, les huit chefs de ces quatre fils furent liés deux à deux d’un côté et maintenus de l’autre par deux serre-nœuds , de manière à étrangler exactement les quatre parties du pédir

cule.

Le i". avril, la tumeur était déjà flétrie *, elle fut saupoudrée avec du charbon et du quinquina pour absorber la sanie *, le tout fut maintenu par un appareil convenable recouvert avec des compresses trempées dans du chlorure d’oxide de sodium. La malade avait eu du dévoiement pendant la nuit , la langue était un peu sèche et le pouls plus fréquent que la veille.

Le 3 avril , pendant le pansement , il y eut

une hémorrhagie qui fut aussitôt arrêtée avec de lagaric ; on embrassa la totalité du pédicule avec un nouveau fil d’argent recuit plus fort que les autres, aün de l’étrangler, et on continua le même pansement.

Le 5 avril , malgré le chlorure d’oxide de sodium , l’odeur de la sanie était pénétrante , la fièvre vive , les selles fréquentes et le malaise considérable ; la tumeur , qui était entièrement flétrie , ne paraissant tenir au thorax que par un pédicule à moitié coupé par la ligature, je me déterminai à l’extirper en partie par déchirement et en partie par section.

L’ulcère, de plus de quatre pouces de diamètre, que laissa cette ablation, présenta des chairs friables^ grisâtres et saignantes , ressemblant à une sorte de putrilage analogue à celui de la pourriture d’hôpital. L’écoulement du sang fut arrêté par la poudre de quinquina camphrée et l’agaric. 11 restait au-dessous du niveau de l’ulcère un fond dur et mobile sur le thorax , de plus d’un pouce d’épaisseur.

La tumeur encéphaloïde, ramollie vers son centre , était plus vasculaire à sa circonférence â la base de ses mamelons.

Le 6 avril , l’ulcère déprimé en entonnoir vers sa partie droite , était inondé d’une sanie

Irès-piiantc et frappé de pourri turé d’iiopital * il fut profondément eautérisé avec le nitrate acide de mercure. On continua les panse mens avec la poudre indiquée et la charpie, et on comprima doucement le sein engorgé en le relevant un peu.

Le dévoiement qui revenait parfois dès avant rentrée de la malade à l’Hôtel-Dieu, continuait malgré une pilule opiacée donnée chaque jour ; la fièvre étai t augmentée avec un paroxysme le soir .

Le 9 avril , l’insomnie continuait , la malade était toujours agitée, quoique la fièvre fut moins forte ; le dévoiement n’avait pas cessé, on voyait suinter du pus sous les bords de l’escarre, qui , étantenlevée, laissa apercevoir lesbourgeons d’une plaie vermeille , au-dessous de laquelle il restait ' encore des parties dures et inégales*, la compression fut exercée ‘avec plus de soin.

Le i5 avril, les bords de la plaie étaient rapprochés et fournissaient un pus louable; l’état général de la malade était meilleur et la fièvre presque nulle ; la diarrhée , qui avait eu des suspensions et des reprises , avait disparu de nouveau; la malade avait mieux dormi et commençait à se tranquilliser. Son teint n’était plus aussi jaune, il revenait veis le ton de la vie et de la santé. ^

Pendant la fin d’avril, le volume du sein di- "iiliniia rapidement ainsi que la plaie *, durant les mois de mai et de jiiin^ la diminution eontinua avec des variations dans la santé. Un retard dans la marche de la cicatrisation nécessita une légère cautérisation des restes de la plaie avec le nitrate acide de mercure , et la cicatrisation marcha ensuite plus vite, de manière qu’en peu de jours la plaie fut presque linéaire au-dessus du sein droit très-dégorgé. Au total, la malade était mieux , mais continuait de soulFrir , surtout pendant la nuit, de douleurs névralgiques, tantôt dans l’épaule droite, tantôt dans le voisinage.

Dans le mois de juillet , les douleurs névralgiques continuent *, la diarrhée réparait parfois comme le mouvement fébole qui avait été suspendu. La malade s’ennuie à l’hôpital ; des bosselures du volume d’un pois. et ensuite d’une noisette soulèvent les bords de la plaie et annoncent la prédominance du travail cancéreux , malgré les soins particuliers de M. le docteur Bravais dans la manière d’exercer la compression, j Dès le commencement de juillet, je l’engageai à retourner chez elle, oii elle finit par se rendre I et oii elle a été suivie et pansée avec un zèle ! infatigable , jusqu’à la fin d’août , par M. le

docteur Cabanes , par qui j’ai fait varier les poudres du pansement et le mode de compression que les douleurs névralgiques empêchaient dès-lors de supporter au degré le plus modéré. La malade se nourrissait mal , avait parfois de la fréquence dans le pouls et de la diarrhée ; cependant elle avait repris ses occupations , qui étaient de conduire la charrette , et fut renversée par son cheval. Cette chute la fit souffrir et la découragea , parce qu’elle fut obligée de suspendre de nouveau ses occupations et qu’elle se trouvait privée du moyen de pourvoir à ses besoins. Cependant le teint reperdait de ce qu’il avait gagné , et il était facile de prévoir l’issue d’un tel état de souffrance , à peine adouci par un calmant donné chaque soir.

A la fin de juillet , trouvant les restes de la tumeur et la cicatrice tuberculeuse encore mobiles sur le thorax , assuré que cet engorgement était Vaura des douleurs névralgiques , espérant d’ailleurs, si elle voulait en souffrir l’excision, que la compression pourrait lui rendre plus de services, après l’ablation qu’après la ligature et la cautérisation , et ne voyant d’ailleurs rien à perdre pour la malade^ je lui proposai d’enlever les restes de la tumeur et du sein , ce qui devait donner une plaie elliptique d’environ cinq pouces

et demi de long. Je ne pensais pas que cette femme qui avait refusé avec olDstination la moindre cautérisation sur les tuLercules de la cicatrice et de la plaie, me prît au mot; mais il en fut autrement et je fus obligé de prendre mon parti sur-lc-cbamp. Une section elliptique circonscrivit la maladie apparente. La tumeur fut détachée des muscles subjacens, en partie par déchirement^ et en partie avec le bistouri , toujours porté au-delà de ce qui parut présenter la moindre rénitence. Du côté du sternum , il était resté un tubercule qui fut enlevé par déchirement; du côté de Taisselle , au-dessous du bord du grand pectoral, il se trouva une masse d’engorgement très-aplatie et de plus de deux pouces de long ; elle fut enlevée en entier par arrachement , ce qui mit fin au seul jet de sang qui partait de son côté , ensorte qu’aucune ligature ne fut nécessaire.

La plaie fut pansée avec de l’agaric soutenu par un bandage doucement contentif , sans aucune hémorrbagie consécutive. Dans les journées suivantes , les ])ansemens furent faits avec la poudre de quinquina et la charpie. Les bords de la plaie furent rapprochés par des bandelettes agglutinatives; celle-ci diminua d’étendue,

fournit un pus îoiiable et resta d’un très-bel

aspect sans aucun retour de duretés dans son voisinage.

Cependant la fièvre, qui était tombée, se réveilla quinze jours après l’opération, et une éruption aphteuse miliaire se déclara sur la langue et l’intérieur des lèvres et des joues.

Cette éruption éprouva une première desquamation, puis une reprise plus faible, et au moyen du lait que la malade prenait quoiqu’avec dégoût, on pouvait espérer de défendre encore ses forces et de donner à la nature le temps de déployer ses derniers efforts conservateurs.

Le 26 août, la fièvre était entièrement cessée •, j’avais trouvé la malade avec un sentiment de mieux-étre tellement marqué depuis deux jours, que son moral , très-découragé dès son. entrée à l’Hotel-Dieu et surtout depuis sa chute, reprenait un peu d’énergie. Ce jour-là même elle crut entendre que j’avais déclaré qu’elle ne pouvait guérir : aussitôt , collapsus , affaissement, dyspnée et dévoiement. Le lendemain , je la trouvai entièrement découragée , accablée et ayant refusé tous les soins, les regardant comme inutiles. Vainement j’essayai de l’encourager : le coup était porté,- elle s’éteignit le surlendemain. La plaie en bon état était réduite à moins

de sept à huit lignes à sa partie moyenne , et un peu plus à ses extrémités.

Depuis la dernière opération il était survenu de rinfiltration 5 non-seulement aux bras, mais encore aux extrémités inférieures.

Cet accident dépendait-il des progrès de la cachexie cancéreuse , ou était-il du à la perte de sang que la malade avait éprouvée dans la dernière opération? j’aimerais mieux l’attribuer à cette dernière cause qu’à la cachexie cancéreuse , dont le foyer paraissait enlevé et ne s’était pas encore reproduit.

Les restes de la tumeur , qui furent enlevés vers la fin du mois de juillet , étaient revenus vers l’état squirrheux , c’est-à-dire semi-cartilagineux.

1 V oici un cas absolument désespéré par l’ancienneté de la maladie locale , comme par son étendue et par les signes de la cachexie générale, dans lequel j’ai voulu voir ce que pourrait la compression associée à la ligature , à la cautérisation et au traitement interne que l’état de 1 appareil digestif rendait praticable.

2”. Je ne pus comprimer sur les fongus (la planche n°. 2 en donnera une légère idée), et il fut impossible de décider la malade à en laisser faire l’excision. Je dus donc m’en tenir à la liga-

turc quadrifarquce^ à la caiilérisation qui fut cmploÿfe ensuite, et à la eonripression qui les suivit, soutenue par le meilleur régime qu’il me fût possible d’obtenir.

3". Dans le premier moment , fort de ce qui s’était passé dans le onzième cas , je ne cbercliai point à dépasser les limites de la maladie locale, qui était aussi hideuse par son aspect et scs dimensions que repoussante par sa fétidité. En agissant, je voulais déblayer, puis comprimer et observer ce qui se passerait en prolongeant la vie d’une personne infectée par la résorption sanieuse qui s’opérait à la surface d’une ulcération très-étendue je désirais l’empéclier d’etre asphyxiée par l’odeur fétide que la situation et le volume de la tumeur plaçaient au niveau de sa bouche et de ses narines *, enfin je voulais assainir sa chambre, dont la puanteur altérait visiblement sa santé comme celle de ses enfans, qui habitaient avec elle et lui prodiguaient leurs soins en surmontant toutes les répugnances inséparables d’une maladie aussi affreuse que dégoûtante.

4®. J’ai failli d’obtenir la résolution du fond cancéreux que j’avais laissé et sur lequel la cicatrice s’est presque achevée par la seule compression.

5®. Les symptômes évideiis de la cachexie cancéreuse ont recidé devant la seule compression , avant que j’aie pu employer régulièrement aucun moyen interne.

6”. Que serait-il arrivé sans la fièvre aphteuse, survenue quinze jours environ après la dernière opération? 11 est probable que la vie de la malade eût été prolongée, et surtout si elle ne se fût laissé aller au désespoir par un fâcheux mal-entendu. Aurait-elle guéri définitivement? je l’ignore et n’ose le croire; mais cette malheureuse trouvait une telle différence dans sa situation depuis le déblayement du fongus, qu’elle ne cessait de s’en féliciter. 11 me paraît certain que la soustraction du foyer de puanteur qui l’infectait, a prolongé sa vie et l’a rendue moins pénible.

7°. Aurais-je mieux fait, si la pusillanimité de la malade n’y eût mis un obstacle insurmontable^ d’enlever toute la masse en incisant d’abord la peau supérieurement et en énucléant ensuite la tumeur de haut en bas , comme je l’ai fait depuis , dans un cas qui a exigé une incision plus grande (çojezTf, 4^), en formant ensuite le lambeau inférieur au revers. Je pense que j’aurais économisé beaucoup de temps, l’expérience apprendra plus tard si la compression , aidée du traitement du cura famis avec le sous-

carbonate de fer, aurait eu le pouvoir de prévenir la récidive dans une maladie cancéreuse aussi avancée.

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