VINGT- CINQUIÈME FAIT
Madame L , âgée de quarante -cinq ans ,
est née d’un père bien portant, mais sujet a la gravelle. Réglée à quatorze ans et mariée à vingt^ cette personne, qui a eu sept enfans , dont six ont été nourris par elle et seulement avec le sein droit , a éprouvé à vingt-neuf ans une pleuro- pneumonie , une ménorrhagie et une fausse-couche consécutive. Depuis l’âge de trentecinq ou trente-six ans , le flux menstruel était extrêmement abondant. A quarante-deux ans , la malade devint sujette à des gastralgies accompagnées d’un appétit vorace avec des défaillances.
Au mois d’aoùt 1826 , madame L. . . . reconnut, pour la première fois, au-dessus du mamelon du sein droit, un petit engorgement dur pour lequel on employa deux purgatifs^ et pendant long-temps la tisane de racines d’aunée et de saponaire. Cependant l’engorgement s’accrut tellement en tout sens, qu’au mois de janvier iSay , toute la glande mammaire était com-
promise. En février, on appliqua sur la tumeur, <lurant huit jours, un emplâtre de ciguë pendant l’usage duquel il se fit près du mamelon une ouverture qui ne tarda pas à être suivie d’une seconde un peu plus bas. Dès-lors il s’écoula par- là une grande quantité d’un fluide séreux très- fétide, .
Le 3 mars , madame L . . . . arriva à Paris le 5 , M. le professeur Marjolin l’examina avec moi, et nous reconnûmes que la glande mammaire droite, qui était dure et inégale, avait cinq pouces dans son grand diamètre, quatre dans le petit, et trois en relief. Au-dessus de la glande mammaire malade , le long du bord du grand pectoral , on remarquait un engorgement plus récent , remontant à six semaines au plus et présentant le volume d’un œuf d’oie. Au-dessous du ^ mamelon , on voyait à la peau deux ouvertures de quatre à cinq lignes, qui conduisaient à un foyer cérébriforme et par lesquelles s’écoulait continuellement un fluide séreux très-fétide qui inondait la malade et l’infectait. La fièvre était constante depuis le mois de janvier et surtout depuis le 17 février , époque de la première ouverture de la tumeur , qui était , au reste , mobile sur le thorax , comme rengorgement secondaire de l’aisselle. Après un mûr examen,
il parut impossible à M. Marjolin tle compter sur aucun résultat solide par l’opération ordinaire, et il pensa que cette affection livrée à elle-même devait faire périr la malade en six semaines environ. Je fus du même avis, et je lui fis part de ce que je comptais faire pour arrêter ses progrès.
Lie 9 mars , on plaça une traînée de potasse pour réunir les deux ouvertures de la tumeur et ouvrir largement le bourbier cérébi iforme.
Le I O mars, l’escarre incisée, j’abstergeai le foyer, afin d’en enlever tout ce qui était ramolli , et sans causer beaucoup de douleur , je commençai à cautériser ce fond avec le nitrate de mercure liquide. L’inflammation fut peu considérable dans l’ulcère et dans la glande mammaire , mais elle fut très- vive dans la tumeur secondaire. Un abcès s’étant formé en arrière, j’y fis une petite ouverture qui éventa un foyer cérébriforme , ou si l’on veut une espèce de pourriture d’hôpital ; un second abcès, qui était survenu à la partie antérieure, s’étant trouvé de même nature, je les fis tous deux communiquer avec l’ulcère inférieur par une traînée de potasse disposée en Y , en sorte qu’il n’y eut plus qu’une large perte de substance dont la surface fut à diverses reprises cautérisée vivement dans toutes ses an-
fiactiiQsitcs avec le nitrate de mercure liquide.
11 résulta de ce grand déblayement une suppuration louable et une belle plaie qui s’achemina vers la cicatrisation pendant le cours du mois d’avril , avec la circonstance que , tantôt d’un côte, tantôt de Vautre, ses bords reprenaient baspect de la pourriture d’hôpital avec décollement de la peau. Les pansemens réitérés deux fois par jour étaient faits avec la poudre de charbon seule ou associée au quinquina et au camphre.
Cependant, depuis que tous les foyers étaient réunis , on comprimait doucement l’aisselle , la région peetorale et le bas de la glande mammaire, avec des disques d’agaric et des bandes de
Il y eut des journées entières de suspension de la fièvre, et le teint de la malade s’améliora.
Le i3 juin , voyant reparaître encore du côté de l’aisselle le mode de dégénérescence grisâtre et fétide qui simulait la pourriture d’hôpital , je fis panser avec de la charpie trempée dans du chlorure d’oxide de sodium *, mais bientôt la plaie qui était réduite à deux pouces et demi de diamètre et d’un très-bel aspect , excepté vers l’aisselle, fournit un fluide séreux abondant, se couvrit de larges bourgeons livides et mollasses, et s’agrandit avec une telle rapidité, que le 32 du
lïîème mois, elle s’étendait d’avant en arrière, depuis les attaches supérieures du grand pectoral au thorax , jusqu’au bord antérieur du grand dorsal, et de haut en bas depuis l’aisselle jusques vers la sixième côte. Le doigt porté dans le haut de la plaie se perdait dans le tissu fongueux qui en formait le fond*, la fièvre, qui avait été suspendue , reparut avec la diarrhée , à laquelle la malade, il est vrai, a toujours été très-disposée.
11 était clair que j’étais vaincu*, cependant, en réfléchissant sur les antécédens , je me hâtai de revenir à l’usage de la poudre de quinquina rouge associée â partie égale de camphre, que je fis pénétrer avec les doigts dans les chairs fongueuses. Dès le 23 juin , l’aspect de la plaie était moins fâcheux : on réitéra le pansement de la meme manière deux fois par jour en agissant avec la pulpe des doigts , pour mêler la poudre avec les chairs ramollies, dont une partie était meme entraînée hors de l’ulcère.
Il n’y eut aucune hémorrhagie , car le suintement sanguin que le pansement déterminait, était aussitôt arreté par la poudre et la charpie.
En peu de jours , touté la partie inférieure de la plaie qui avait repris un bel aspect , fut cica Irisée j la fièvzx3 était fort diminuée , et cepen-
liant l’aisselle présentait toujours des bourgeons de mauvaise nature.
Le 10 juillet 5 la plaie étant réduite à moins de trois pouces de diamètre, je la fis panser avec l’axonge et l’hydriodate de potasse , mais elle reprit immédiatement un si mauvais aspect que j’abandonnai aussitôt ce moyen.
Le 1 6 juillet , il y avait peu de fièvre *, la plaie , fort réduite , semblait devoir se fermer entièrement 5 le rapprochement de ses bords avait fait froncer la peau vers le mamelon qui restait avec le quart interne et inférieur de la glande mammaire. Je crus devoir faire détruire par la potasse le mamelon qui était malade , et la plaie continua de diminuer.
La poudre d’éponge torréfiée, inti’oduite dans le pansement, rendit la plaie saignante dès le lendemain; on en cessa aussitôt l’usage pour reprendre le pansement avec la poudre de quinquina et de camphre , sous l’influence de laquelle la plaie reprit de la tendance à la cicatrisation, excepté dans le fond de l’aisselle.
Depuis le i6 août, les jambes furent enflées; dans les journées suivantes, il s’établit de la dyspnée; la fièvre continua , le visage s’altéra, et l’insomnie exigea un calmant chaque soir.
Le 26 du même mois, la dispnée devint
ortliopneique, la fièvre forte, l’a (Ta isse nient considérable-, enfin la malade s’éteignit, le 28 au matin, six mois après son arrivée à Paris, (i)
1®. Voici un cancer cérébriforme qui a pris l’aspect de la pourriture d’hôpital , en dévorant la peau à l’instar de cette dernière.
2®. Le nitrate de mercure a changé l’aspect de la plaie avec avantage.
3®. La suppuration de mauvaise nature survenue en avant et en arrière de l’engorgement secondaire a fait perdre du temps, et a propagé la maladie du coté de l’aisselle, malgré tous les soins que j’y pus donner pour la défendre par la compression.
4®. Le chlorure d’oxide de sodium a manifestement et immédiatement favorisé l’extension de la maladie en tous sens.
5®. La poudre de quinquina rouge et de camphre a changé l’aspect de la plaie, et ramené la tendance à la cicatrisation.
6®. Du côté inférieur de la plaie vers lequel coulait le caustique liquide (nitrate de mercure), la maladie parut absolument dépassée; mais il n’en fut pas ainsi à la partie supérieure, vers laquelle subsista une tendance à la repi 0-
(i) M. le docteur Chevalley a rendu des services précieux à celle malade par ses soins dans des pansemens longs cl souvent difficiles.
diiction d’une espèce de pourriture d'hôpital, qui, par un pus très-fètide, semblait infecter de nouveau le reste de la plaie.
La continuité de la fièvre depuis le mois de janvier et le teint de la malade semblaient indiquer la cachexie cancéreuse générale , et cependant, lorsque les cautérisations eurent changé l’aspect de la plaie, il y eut une période de suspension de la fièvre , et le teint de la malade revint manifestement vers celui de la santé , en sorte qu’en avril et mai elle put sortir, et donner lieu de douter que la cachexie générale fut confirmée. La fièvre diminua encore lorsque le quinquina et le camphre empêchèrent madame L... d’être en peu de jours dévorée par cette affreuse maladie , qui rétrograda cependant par leur usage, comme on a pu le voir.
8®. Le traitement employé n’a certainement pas abrégé les jours delà malade, et il m’est permis de croire qu’il a changé en mois les semaines qui lui restaient à vivre.
9®. La compression n’a rien pu d’évidemment utile dans ce cas. Le nitrate de mercure a modifié avantageusement Fulcère cpie le chlorure d’oxide de sodium d’abord et ensuite l’éponge torréfiée ont mis dans un si mauvais état, et tellement agrandi , qu’on dût renoncer au caustique
pour s’en tenir a un usage plus sévère du quinquina et du camphre qui ont eu un succès incomplet , sans doute, mais inespéré , eu égard à la situation fâcheuse oîi se trouvait la malade.
10*. Que serait-il arrivé si, au début du traitement, après avoir cerné les deux tumeurs par une section convenable delà peau , j’eusse énucléé ces deux masses mobiles , en prenant les précautions convenables pour que le fluide du foyer cérébriforme n’eût aucun contact avec la plaie qui serait résultée de cette opération ? Avant de répondre , on pourra voir le quarante-cinquième fait et le procédé qui a été employé, avec ses résultats qu’on comparera à ceux des troisième et dixième faits. L’opération par simple extirpation ne présente aucune garantie en pareil cas*, mais l’ablation par énucléation, suivie de cautérisation, s’il y a lieu, et d’une compression convenable de la circonférence au centre, a eu des effets plus heureux.