VINGT-SIXIÈME FAIT
A la fin de mars iSs’y, je fus mandé avec MM. les docteurs Breschet etPavet de Courteille , agrégés à la faculté de Paris, pour donner mon avis sur une maladie du sein droit chez la demoimoiselle M.,., âgée de quarante-six ans.
Voici , sur ce fait, le rapport de M, Briançon , qui a succédé à M. Fourcher dans les soins journaliers relatifs à l’application et au renouvellement du bandage.
Mademoiselle M , âgée de quarante-six ans ,
d’une taille moyenne , d’un tempérament sanguin et d’une constitution robuste, est née de parens très-sains. Réglée à quinze ans, cette personne, quoique très-sujette aux affections morales pénibles, a joui constamment de l’intégrité de toutes ses fonctions.
En octobre 1826, Mademoiselle M s’aper¬
çut qu’il existait dans le sein droit une tumeur du volume d’un œuf de poule. Cette tumeur , dure, inégale, mobile, sans changement de couleur à la peau, et ayant tous les caractères des engorgemens cancéreux commençans , était par momens le siège de douleurs lancinantes trèsvives : des bains généraux , des cataplasmes émoiliens, des saignées locales peu abondantes, mais souvent répétées , ne soulagèrentpoint la malade; plus tard , on pratiqua des frictions mercurielles sur le sein , mais elles irritaient si fortement la peau qu’on fut obligé d’y renoncer.
Au commencement de l’hiver suivant, tout traitement étant suspendu, les douleurs diminuèrent sensiblement et furent peu violentes
iGo
pendant toute la durée du froid; à la fiii de février, elles s’exaspérèrent de nouveau, et la tumeur fit des progrès rapides.
Le 3o mars 1827, M. le professeur Récamier vit pour la première fois mademoiselle M , au¬
près de laquelle il fut appelé avec MM. Brescliet et Pavet. Les deux seins furent trouvés malades: dans le gauche existait un engorgement dur , inégal, mobile , du volume d’un petit œuf de poule et mal circonscrit; le mamelon correspondant, nullement déformé , laissait suinter, depuis environ huit ans, un liquide séreux peu abondant; le sein droit , plus petit et plus lourd , dont le mamelon était déprimé , offrait dans son centre une tumeur dure , bosselée , circonscrite et sans adhérences avec les parties voisines. Cette tumeur^ qui avait quatre pouces au moins dans le sens transversal, sur trois dans le vertical , était le siège de douleurs lancinantes très-vives, la peau de la mamelle était saine ; on ne distinguait aucun ganglion malade dans l’aisselle ni sous le grand pectoral. On commença aussitôt la compression au moyen de disques d’agaric de grandeur successivement décroissante , qu’on intercala dans les tours d’une très-longue bande, en dirigeant la plus forte compression sur le sein droit. Il fut convenu que l’appareil serait renouvelé
toutes les vingt- quatre heures. Dans les premiers jours ^ comme le bandage gênait un peu la respiration il se manifesta quelques signes de congestion sanguine vers la tête, accident qui disparut à mesure que la malade s’habitua à la compression.
Le 9 avril , dix jours après la première application du bandage, M. Rècamier vit la malade j la diminution des tumeurs, qui ne pouvait être notée d’un jour à l’autre était déjà remarquable dans les deux seins , plus cependant dans le gauche que dans le droit *, on commençait aussi à trouver une différence très - appréciable au toucher dans la consistance de la tumeur de celui-ci.
M. le docteur Fourcher continua le pansement jusqu’à la fin de juin , époque à laquelle je me chargeai de la malade. Voici quel était alors son état : le sein gauche ne présentait plus de traces de la tumeur qu’il avait auparavant : il était parfaitement souple , indolent ^ et sans altération des ganglions lymphatiques correspondans ; le droit était plus petit, plus lourd, quelquefois douloureux, le mamelon était déprimé et la tumeur avait environ deux pouces et demi dans tous les sens. D’après les instructions de M. Rècamier , je
jjiallqiiai tous les jours sur le scia laalade des frictions avec rcaii-clc-vle caiii{)luec et la malade prit matin et soir à Fintérieiir six grains d’cponge torréfiée et ime pareille dose de soiiscarljonate de fer. Aiijourddun lo septembre, la tumeur n’a plus (pi’un pouce et demi d’étendue dans tous les sens , les douleurs sont nulles , le reste de la mamelle est souple , le mamelon auparavant déprimé commence à reparaître, et tout annonce une résolution complète très-procliaiue, à l’aide de la seule compression.
r. Voici une affection simultanée des deux glandes mammaires, portée a un très-liaut point dans la droite.
2*". Un traitement méthodique non-seulement n’a pu dégorger le sein droit , mais il n’a j)as meme empéché la maladie de compromettre aussi le sein gauche.
3°. Depuis le mois d’avril, sous une compression modérée, la glande mammaire gauche s’est tout-à-fait dégagée, landis que l’engorgement considérable de la droite est 'diminué de plus des deux tiers de sa masse et de sa densité.
4". On joint a la compression le traitement intérieur avec l’éponge torréfiée et le sons-carbonate de fer.
5". Pouvait-on employer rinstrument tran-
pliant (le priiue-aLord (ians ce cas ou les deux glandes mammaires étaient compromises? il aurait donc fallu emporter les deux seins!
6\ En supposant que la compression vint à échouer sur les restes de l’engorgement du sein droit, ce qui nVst pas démontré, puisque les bénéfices continuent et qu’aucun inconvénient ne se montre, n’est-il pas évident, i”. qu’elle a dégagé et sauvé le sein gauclie *, a®, cpu’eile a rendu possible sur le droit une opération qui ne l’était pas auparavant , d’après les règles de la prudence *, 3°. enfin qu’elle offre encore , en admet tant le pis aller d’une ablation finale , la ressource consécutive d’un moyen préservatif de la récidive?
VïNGT-SEP'TIÈME FAIT.
Dans les premiers jours d’avril i8ay , je fus mandé en consultation avec M. le docteur Vassal, pour une dame portant un engorgement ovoïde Il la partie supérieure du sein droit. Je me borne à transcrire ici la note que m’a fournie mon iionoralile confrère, sans rien y changer, pour plus d’exactitude :
« Madame la baronne de D.... , âgée de » soixante ans, d’un tempérament éminemment « lymphatique, fut atteinte, il y a plusieurs
» années, d’iine hépatite aigue, laquelle dégénéra » en clironique avec des récidives plus ou moins !> fréquentes. Sa mère et une de ses soeurs suc- » comhèrent à une affection cancéreuse. Depuis » douze à quinze ans la malade portait à la partie » antérieure et au tiers supérieur du bras droit » une tumeur lymphatique du volume d’un
» oeuf de poule : la fluctuation de la lymphe » accumulée était ti ès-appréciahle par le toucher ; » mais depuis environ trente ans on remarquait » à la partie externe du sein droit une tumeur » du volume d’une noisette; elle était dure , ré- » ni tente , insensible au toucher et sans aucune » adhérence à la peau : elle resta stationnaire » jusque vers la. fin de l’été 1826 *, à cette époque , » la glande acquit de la sensibilité , mais la » malade s’aperçut alors que la tumeur lympha- » tique du bras avait entièrement disparu. La » glande du sein ne tarda pas à prendre de l’ac- » croissement , elle devint sensible au toucher ,
» et la tension du bras droit occasionait de la » douleur , ce qui me détermina à défendre tout » mouvement brusque et répété du bras droit.
» Douze sangsues furent appliquées à la péri- » phérie de la tumeur squirrheuse ; cette appli- » cation produisit une intumescence doulou- » reuse de tout le sein , et j’eus recours aux ca-
» taplasmes , qui dissipèrent tous les symptômes » inflammatoires : je fis couvrir la glande d’un » emplâtre de ciguë, mais il détermina un éry- » sipèle qui me fit recourir de nouveau aux cata- » plasmes émolliens. Dès-lors je me contentai » d’envelopper tout le sein d’une peau de cigne ^ » mais au commencement du mois de mars , la » tumeur avait acquis beaucoup plus de volume ; » des élancemens journaliers se manifestèrent et » la malade ne me fit part de son état que le » avril. La tumeur squirrheuse était ovoïde, » son diamètre horizontal était d’un pouce et » demi , le transversal de deux pouces et un » quart , et la circonférence était de quatre » pouces et demi *, le sommet de la tumeur adhé-
rait à la peau, et cette dernière était d’une ft couleur rosacée.
» Le 8 avril , l’appareil compressif fut métho- » diquement appliqué par M. le professeur ». Récamier.
» Le 1 1 , la peau était bleuâtre et le sommet » de la tumeur n’était plus saillant, les élance- » mens étaient moins vifs et fort rares.
» Le i4 5 la tumeur n’était plus sensible ni » par le toucher ni par la compression , elle était » aplatie , mais toujours dure , et l’étendue de « la circonférence était restée la même ; t’adhé-
ir)r)
fl rcîîcc îlu somiiKît de ia Uimcur avc(‘ la peau » idexislait plus , et le scjulrrîie elall réduit au » volume d\ine pièce de cinq francs ] il resta » stationnaire jusqu’au au matin , et vingt- » quatre heures après la tumeur n’oürait plus » que l’étendue d’une pièce ci’im sou.
» Le 2 1, l’appareil compressif fut augmenté » de sept disques d’amadou , ce qui formait en » tout six pièces d’appareil *, le tout fut maintenu » par deux ]>andes de chacune huit aunes, et la » tumeur, qui depuis quatre jours avait conservé » le meme volume , diminua de nouveau dans » l’espace de vingt-quatre heures, toutefois cette )) compression a fatigué davantage la malade que » la première. »
Depuis l’époque oii finit la note de M. le docteur Vassal, j’ai revu la malade avec lui, et nous avons trouvé la tumeur encore diminuée.
l^a résolution, d’abord rapide, est devenue d’autant plus lente que la diminution de la tumeur l’a dérobée davantage à la comuression.
On a fait subir à Fappareil diverses modifeations, on a meme employé des lames de plomb auxquelles il a fallu renoncer pour, s’en tenir à une espèce de pelote destinée à favoriser ia résorption autant que possible.
J’ai perdu de vue la malade depuis plusieurs
iiiois; cil sorte que je ne puis donner en ce inoinenl le volume exact du reste de la tumeur, mais je le ferai connaître dans la partie supplcmeniaire de ce ti'avail.
i“. On voit dans le fait precc'dent avec quelle rapidité la résolution a commencé et comment elle s'est ralentie.
2“. Doit-on désespérer du succès par la seule compression dans ce cas? Je ne le pense pas , rembonpoint de la malade ne mettant aucun obstacle à ce qrfon tii e de la compression , trèsfacilement supportée, tout le parti possible en lui accordant du temps.
3°. Si Fou était amené à opérer par une considération fpielconqiie, je pense qu'il faudrait in¬
ciser au-delà de la peau qui adlière ou adhérait à la tumeur, qui devrait être énuclée de préférence, pour reprendre ensuite pendant long-temps une compression douce et égale sur les bords de -îa plaie.