QUARANTE-UNIÈME FAIT
Madame II , née de parens sains, âgée de
cinquante-deux ans , a été réglée â quatorze ; depuis cette époque elle a joui constamment d’une bonne santé , et n’a eu qu’un seul enfant.
Au mois de juillet 1826, madame R. . . . remarqua , dans la partie supérieure du sein gauche, une tumeur indolente de la grosseur d’un haricot.
En janvier iSa'y, celte tumeur avait acquis le * volume d’un oeuf de pigeon ; elle était alors inégale , mobile et le siège de douleurs lancinantes*, peu de temps après, elle s’ulcéra au-dessous
du mamelon, et, du milieu de rulcère, dont les bords étaient renversés, il s’éleva une excroissance fongueuse, qui fournit quelques hémorrhagies, et d’oii s’écoulait une sanie d’une odeur repoussante.
Au mois de février , une nouvelle tumeur s’étant développée vers le Iwrd axillaire du grand pectoral gauche a produit de l’engourdissement dans le bras du même coté.
Madame R.... , se disant renvoyée des salles de chirurgie de l’Hotel-Dieu, rentre dans le même hôpital (salle Saint-Lazare, n®. 29), le 20 mai 1827 : elle présente un ulcère fongueux et fétide de deux pouces de diamètre, sur la partie inférieure du sein gauche : cet ulcère repose sur une tumeur dure, inégale, et cependant tellement libre d’adhérence , qu elle tombe avec le sein sur le bas de la poitrine. Au fond de l’aisselle gauche qu’elle remplit, on trouve une tumeur dure , inégale , comme mastiquée dans cette région , et adhérant fortement au grand pectoral en avant. Au-dessus de la clavicule et derrière elle, on distingue un ganglion du volume d’une olive. Du reste, l’état général de la malade ne présente rien de particulier. On applique une première fois de la potasse sur l’ulcère, dont la base se trouve presque détruite après deux autres
applications du même caustique , à la suite desquelles il présente la forme d’un godet *, cependant il reste encore une partie du fond dur et carcinomateux sur lequel il reposait. Le 29 mai , on cautérise le fond de l’ulcère avec le nitrate de mercure, et ensuite on commence la compression en abaissant le sein.
Le 1 2 juin , sous l’influence de ce moyen , une partie de l’engorgement du sein est dissipée , il n’en reste que quelques points séparés. La plaie, qui fournit une suppuration louable, est recouverte de bourgeons charnus de bonne nature et se rétrécit de jour en jour. La tumeur axillaire perd de son volume et de sa fixité , et le ganglion sus-claviculaire diminue sous la pelote particulière qui le comprime.
Avant la fin de juillet la plaie est entièrement guérie , sans aucune densité suspecte vers la cicatrice , qui ne peut faire juger de l’étendue de la cautérisation , parce que la peau ayant prêté au rapprochement des bords de la plaie, cette cicatriee se perd dans le pli qui est au-dessous du sein.
A la fin de septembre , la guérison du sein se soutient , le ganglion sus-claviculaire a presque disparu , et l’engorgement de l’aisselle , fort mobile , est réduit au volume d’une petite noix
muscade allongée : on continue la compression, et , d’après les avantages obtenus , on peut espérer une cure radicale.
1°. Outre le témoignage des personnes qui ont suivi cette malade au n®. 29 de la salle Saint-Lazare , sa sortie des salles de chirurgie en dit assez sur la nature de sa maladie, et sur les circonstances fâcheuses dont elle était accompagnée.
2®. Les caustiques appliqués sur l’ulcère , qu’il fut aisé de relever comme un entonnoir , atteignirent toute la partie carcinomateuse de la tumeur , mais non pas tout l’engorgement qui était sur ses limites. Je ne poussai pas la cautérisation plus loin , encouragé par ce qui était arrivé à la dame P.... (fait n® 1 1), sortie du meme lit, très-bien guérie , quoiqu’une partie seulement de la tumeur eût été détruite par la cautérisation.
3\ La compression a dissipé rapidement tout le reste de l’engorgement du sein , et a maintenu réunis les bords de la plaie résultant des cautérisations^ avec un tel succès , que sa cicatrice est comme linéaire.
4”. Que pourrait-on craindre, avec raison, en opérant dans un cas semblable ? La récidive , sans doute , par l’augmentation des engorgemens ou de quelque autre manière. Qu’est-il arrivé par
la marche qui a été suivie? L’ulcère est cicatrise depuis long-temps, le reste de la glande mammaire est parfaitement souple et sain ] la tumeur axillaire , devenue flottante au lieu d’augmenter, a perdu les deux tiers ou les trois quarts de son volume , et tout semble annoncer qu’elle dispa^ raîtra complètement.
5°. Si la résolution totale de l’engorgement axillaire devenait impossible, celui-ci est aujourd’hui si mobile qu’il resterait la voie de réniicléation pour terminer une maladie qui paraissait au-dessus des ressources de l’art.
6”. La compression n’a déterminé aucun troibble dans les fonctions des organes de la respiration ni du système nerveux, et elle n’a point produit d’infiltration au bras , quoiqu’elle ait été et soit encore exercée derrière la clavicule et dans Faisselle.
Il est donc démontré que la compression peut atteindre avec avantage les ganglions engorgés non-seulement dans Faisselle, mais encore derrière la clavicule.
MM. Kapeler et Marjolin, ainsi que M. Breschet, chirurgien ordinaire de FIIotel-Dieu , qui avait vu la malade et connaissait sa situation , ont constaté les résultats dont je viens de parler.