PREMIER FAIT
Madame de comme je Fai dit dans
l’introduction , prenait les conseils de M. le docteur G ail , et fut vue par M. le professeur Roux. Elle était née dans le Nord , d’un père calculeiix et d’une mère morte phthisique à soixante -trois ans. Bien réglée depuis l’âge de quatorze ans et demi , elle présentait lavcirconstance que des ganglions lymphatiques se tumé-fiaient vers Faisselle gauche aux approches des
règles et pendant leur durée. Mariée, et veuve presque aussitôt, à dix-huit ans , elle se remaria à vingt-six, fut mère à vingt-sept, nourrit pendant cinq semaines , à la fin desquelles elle perdit les mamelons. Cette perte fut suivie de l’engorgement inflammatoire des seins , qui suppurèrent et furent malades pendant neuf mois. Madame
de C a d’ailleurs toujours joui d’une bonne
santé.
En 1806 , madame de C.... avait été frappée par une porte au sein gauche. En 18^5, elle s’aperçut de l’endurcissement inégal du même sein , ou il s’établit des élancernens , qui augmentèrent de fréquence et dnntensité vers la fin de l’année. Je vis cette dame avec M. le professeur Roux. La tumeur principale, située à la partie interne et supérieure du sein gauche , avait trois pouces de haut en bas , deux pouces et demi transversalement , et environ dix à douze lignes de relief. Le reste du sein était aussi dans un état d’engorgement, mais moindre; des ganglions étaient tuméfiés le long' du bord du grand pectoral correspondant. L’hiver et une partie du printemps furent employés, ainsi que je l’ai dit, à constater d’abord le pouvoir des sangsues et des cataplasmes, et sur-tout celui du cura famis SL\ec la ciguë et 1 aconit en extrait, et plus
lard la teinture d’hydriodate de potasse. Tous ces moyens ayant été complètement inutiles , au mois de mai 1826 je me déterminai à commencer la compression , fort du souvenir qu’elle n’augmentait pas les adhérences.
Voici comment je procédai : les deux seins étant recouverts de deux larges disques d’agaric, ou, si l’on veut, d’amadou jaune très-doux et très-mollet, dont j’avais exclu toutes les nodosités, j’entourai le bas de la poitrine avec une bande de percale dont j’avais jeté le chef en écharpe sur l’épaule droite , afin de fixer le premier tour, qui embrassa la partie inférieure des deux seins, dont la partie supérieure fut recouverte par le second tour. Le troisième tour recouvrit la partie moyenne , et les deux seins se trouvèrent parfaitement emboîtés et soutenus par une compression douce et égale.
Le disque d’agaric du sein droit avait pour objet de rendre plus uniforme sur ce dernier l’action de la bande, afin qu’il n’entrât pas en souffrance tandis que je m’occuperais de l’autre. Le disque du sein gauche était la base du cône tronqué que j’allais élever sur la tumeur, afin de faire dominer sur elle tout l’effort des circulaires qui devaient envelopper le thorax.
Le bandage fut continué sur ce plan en inter-
calant les disques décroissans d’agaric entre Jcjîs tours de la bande , de manière à former le cône tronque, dont la base reposait sur le sein malade et était fixée par deux écharpes passées sur les épaules et au-dessous' du sein gauche. Je fis augmenter les oreillers pour la nuit; tout moyen intérieur fut suspendu , et madame de C.... retint peu-à-peu à son régime ordinaire. Cet appareil fut parfaitement supporté et meme amené insensiblement à un degré de constriction assez grand sans être insupportable , ni même trop incommode.
Deux bandes de huit à neuf aunes de long et de deux pouces et demi de large furent employées à exécuter ce bandage , qui fut renouvelé exactement tous les jours. Je n’ai pas besoin d’avertir que ces bandes étaient sans ourlet comme sans coutures saillantes.
Dès les premières semaines , la dureté de la partie gauche du sein diminua pour disparaître incessamment; en même temps la tumeur située dans la partie droite et supérieure perdit de ses dimensions et de sa densité , et avait totalement disparu au mois de septembre suivant. Les élancemens qui avaient continué pendant le cu/n famis s’éloignèrent, leur vivacité s’émoussa , et ils finirent par cesser en peu de semaines.
Les ganglions lymphatiques situés vers le bord du grand pectoral diminuèrent avec la tumeur. J’avais établi sur eux une compression particulière également avec de l’agaric, mais elle fut d’un faible secours , la malade la supportant mal , car je n’avais pas encore alors déterminé la manière de procéder en pareil cas pour rendre la compression plus tolérable. En commençant , les disques les plus mollets furent préférés ; mais à mesure que la tumeur perdit de son volume on en choisit de moins souples , afin que la tumeur n’échappât pas à toute compression en^ s’enc ha tonnant dans la base du cône tronqué.
La tumeur en diminuant devint si flottante, qu’il fallut la fixer par des disques d’agaric percés à leur partie centrale et maintenus ensuite solidement par des tours de bapde j puis de petits disques du diamètre de la tumeur furent intercalés entre les grands, pour que la base du cône, rendue légèrement convexe, atteignît la tumeur encha tonnée et fixée par les disques percés, sans qu’elle put fuir la compression.
Il est très-important de bien se persuader qu’il ne s’agit pas ici d’une compression forte et capable de causer la douleur, mais d’une compression douce, uniforme et graduée.
Si le sein du côté opposé n’était pas exacte-
ment emboîté, il pourrait entrer en souffrance et gêner par des incidens.
La marche de la résolution de cette tumeur et des ganglions axillaires me fit voir :
i**. L’impuissance absolue du traitement anti-^ phlogistique local et du cura famis le plus rigoureux et le plus exact, même avec l’appui de la ciguë, de l’aconit napel et de l’hydriodate de potasse , portés successivement à des doses remar-* quables \
2”. La puissance d’une compression douce et uniforme ;
3°. La diminution des adhérences au lieu de leur augmentation *,
4°. Elle me fit penser qu’on n’avait pas ren-^ contré en Angleterre la meilleure manière de comprimer*,
5"". Elle me conduisit à douter de l’existence d’un vice cancéreux primitif dans le sens qu’on y attache ordinairement.
La continuation de la guérison, malgré la cessation , peut-être prématurée , du bandage de-* puis cinq à six mois , prouve qu’il n’y a point à craindre de récidive immédiate , contre laquelle le même moyen serait d’ailleurs aussitôt employé ; ce qui n’est point applicable à l’opération , ni meme au traitement intérieur, si on en trouvait
un qui réussît , car l’économie s’habitue aux médicamens et les malades finissent par succomber (i).
La santé de Madame de C.... s’est améliorée de jour en jour à compter de celui oii je suspendis tout traitement intérieur pour me borner à un régime simple et sain , de manière qu’elle se porte mieux aujourd’hui qu’avant sa maladie. Le flux menstruel continue régulièrement; son teint , son embonpoint , sa manière de digérer, son sommeil et ses forces , tout annonce le meilleur état physique dont cette personne soit susceptible,