SOIXANTE-UNIÈME FAIT
Je dois également à M. Lisfranc le fait suivant, dont les notes ont été fournies aussi par M. Guersent fils.
Madame âgée de soixante-sept ans, ou¬
vrière en orfèvrerie, d’une constitution sèche, a été réglée à quatorze ans^ et a cessé de l’étre à quarante-cinq, sans avoir eu d’enfans. Elle n’avait jamais eu d’autre maladie qu’une fièvre grave , lorsque , â l’âge de soixante-deux ans (en 1822), elle reçut un coup de coude au sein gauche. Il ne survint immédiatement après cette contusion aucun accident , quoique la malade n’eut rien fait pour y obvier. En iSaS, à l’âge de soixante-cinq ans , elle fit une chute en portant un enfant qui était appuyé sur le sein gauche; entraînée par le poids, elle tomba sur lui, et se fit une nouvelle contusion à la mamelle. D’abord elle n’y fit aucune attention ; mais au bout de six mois elle y éprouva des douleurs lancinantes; le sein augmenta de volume, devint dur et bosselé , et bientôt il se développa , un peu au-dessus du mamelon , avec rougeur et tension de la peau , une tumeur douloureuse , qui ne tarda pas à offrir de la fluctuation.
La malade étant entrée à l’hôpital le 3o mai 1827, on observa un engorgement qui occupait toute la mamelle gauche ; il offrait tous les caractères du cancer déjà ramolli dans un point et prêt à s’ulcérer. L’état général de la malade était d’ailleurs parfaitement bon ; il existait seu-
îement un chapelet de ganglions durs , développes dans le creux de Faisselle, principalement en arrière du grand pectoral. On se décida à pratiquer l’amputation du sein , et , le 4 juin , elle fut faite suivant le procédé ordinaire. De plus , on enleva les ganglions qui étaient dans Faisselle; l’opération n’oifrit rien de particulier. La tumeur , qui avait un peu plus que le volume du poing, fut examinée, et présenta les caractères squirrheux , avec ramollissement cérébriforme à sa partie la plus antérieure; les ganglions se trouvèrent aussi dans l’état squirrheux , mais sans ramollissement. La plaie fut réunie par première intention ; la cicatrice se ht assez rapidement, si ce n’est dans la partie inférieure, qui suppura quelque temps. Une légère rougeur érysipélateuse étant survenue au-dessus de la plaie, une saignée du bras la ht disparaître. La cicatrice était presque complète ^ lorsqu’on reconnut dans Faisselle correspondante l’engorgement d’un ganglion lymphatique, qui devint le siège des douleurs lancinantes. A cette époque ( 2 juin) oii M. Lisfranc prit le service^ la tumeur , du volume d’une grosse noix , était plus renflée à sa partie supérieure qu’à l’inférieure ; elle éta* t roulante, douloureuse à la pression , et toujours accompagnée d’élancemens.
L’état général de la malade était d’ailleurs excellent*, elle avait du sommeil et de l’appétit. M. Lisfranc prescrivit vingt sangsues autour de la tumeur , des cataplasmes émolliens et la demiportion d’alimens.
Le 3 juillet, les douleurs avaient diminué , mais le volume restait le meme.
Le 4 juillet, la tumeur parut se diviser en deux, l’une supérieure et l’autre inférieure. On appliqua dix sangsues autour d’elles, et on couvrit ensuite Faisselle de cataplasmes.
Les jours suivans, on fit au meme endroit, et à trois jours d’intervalle, quatre applications de trois ou quatre sangsues. Une des sangsues prit sur la tumeur , qui s’enflamma , se ramollit , fournit une suppuration louable et disparut, la tumeur inférieure resta dure , douloureuse et mobile *, on continua sans avantage pendant quelque temps les cataplasmes émolliens.
Le octobre, M. Lisfranc prescrivit des frictions avec douze grains d’onguent mercuriel double ; on les employa aussi pendant quelques jours, sans obtenir de diminution marquée.
Enfin, le 4 octobre, M. Lisfranc fit employer la compression selon ma méthode , avec des disques d’agaric appliqués les uns sur les autres et disposés en cône. Trois cônes furent mis en
Vi&agc : un premier fut plaeé dans le ereüx i Taisselle, sur le gangliop qui restait •, Un second sur le grand pectoral eu avant, et iiii troisième^ en arrière sur le dorsal et le grand rond. Les tampons anterieur et postérieur avaient pour objet d’ompéclier le ganglion , pressé dans raisselle , d’échapper à la compression en glissant en avant ou en arrière. Le tout fut maintenu par une bande avec laquelle 011 fit des circulaires et des 8 de cliilTre.
Au bout de quelques jours, le volume de la glande commença à diminuer, les douleurs lancinan tes s’éloignèrent ; l’appareil était renouvelé tous les jours; cl chaque fois qu’il se relâchait : la diminution de la glande fut très-sensible dans la dernière semaine d’octobre , pour ecux qui n’examinaient pas la malade à chaque pansement.
Le i*'*' novembre, la tumeur ira plus que le volume d’une très-petite amande*, elle est trèsmobile , et la malade dit qu’elle n’éprouve de douleurs lancinantes que de loin cn'^loin : l’état général est d’ailleurs parfaitement bon.
1°. On voit encore dans ce fait comment M. Lisfranc combine avec succès les saignées locales avec la compression.
.2% La division de la tumeur en deux a-t-elle
été réelle, ou bien* la tumeur supérieure ne serait-elle qu’un produit inflammatoire suryenu au-dessus du ganglion engorgé d’abord ?
Si la tumeur de Faisselle s’est réellement di- \isée en deux, la manière dont le ganglion supérieur a disparu par une suppuration louable me semble devoir faire espérer un succès plus certain pour ce qui reste du dernier : en effet, dans cette supposition , la disparition du premier ganglion peut conduire à douter que le second ait déjà subi la dégénérescence cancéreuse.
3®. Ce fait, comme d’autres, montre que , dans le cas d’engorgemens secondaires , après l’extirpation de cancers, la compression offre des ressources qu’on ne peut le plus souvent trouver dans une nouvelle ablation. On peut voir dans le vingtième fait , entre autres, une récidive analogue , mais bien plus tardive, traitée par la compression^ sans accidens inflammatoires.