DIXIÈME FAIT
Cancer de V utérus.
L’observation suivante présenté l’exemple d’une lutte opiniâtre entre l’art et la maladie. Je la donne telle qu’elle a été rédigée par M. le docteur Cabanes, qui a suivi tous les détails du traitement.
« Madame L. -S...., âgéede cpiarante-cinq ans, d’un tempérament sanguin - nerveux et d’une haute stature , était née d’une mère qui succomba vers soixante-dix ans à une affection de l’utérus, et avait dans la famille de son père une tante qui mourut d’un cancer au sein.
» Madame L. -S... , d’une constitution délicate jusqu’à la première menstruation, qui s’établit à l’àge de quinze ans, prit ensuite de la force et de l’embonpoint. Mariée à dix-huit ans , elle eut, en deux ans, tleiix enfans et une fausse couche. Pendant la dernière grossesse, qui suivît de près l’avortement, elle fut tourmentée par de fréquentes coliques et une leucorrhée abondante : néanmoins elle accoucha sans accidens. Les mens-
triies reprirent aussitôt leur régularité , maiâ les fleurs blanches continuèrent toujours.
)) En 1 8 1 4 5 par suite d’inquiétudes très-vives , il s’établit une diarrhée qui a duré dix ans.
» Vers 1822 , le flux leucorrhéique , devenu très-abondant, commença à présenter une légère teinte de sang dans l’intervalle des règles. Plus tard , il se manifesta des douleurs dans les aines , les cuisses et les genoux : cependant l’embonpoint restait le meme, la diarrhée diminuait et finit par disparaître.
» Dans le printemps de l’année i825, les accidens augmentèrent *, l’écoulement surtout devint excessif. La malade se rendit alors à Paris, oîi elle consulta MM. les professeurs Dupuytren et Marjolin, qui reconnurent une affection carcinomateuse du museau de tanche, et jugèrent indispensable l’ablation de la partie malade. Cette opération fut pratiquée le 7 mai j une partie du col de l’utérus fut excisée , et la plaie qui résultait de l’excision fut immédiatement cautérisée avec du nitrate acide de mercure ; ce qui n’eut d’autre effet que d’arrêter le dévoiement et de suspendre la leucorrhée pendant six semaines , au bout desquelles elle revint plus considérable qu’auparavant. Dès-lors les digestions devinrent mauvaises *, la malade éprouva souvent des tirai î-
I(imcns (l’estomac, selon son cxprcssioa, et maigrit (]\ine manliîre sens! ble.
)) Une seconde excision fut faite sans cautérisation au mois de décembre; l’écoulement fut beaucoup moindre pendant trois mois, et rede- \int ensuite comme avant. Découragée par ces insuccès, madame L.-S.... n’eut recours qu’à des charlatans, et laissa faire des progre^s à son mal, jusque vers la lin d’aoùt 1826, éporpie ou elle Ht appeler MM. les professeurs Récamier et Marjoîin. Elle était, le i®*" septembre, dans l’état suivant : malaise générai , Irécjuence du pouls , maigreur, inappétence; douleurs dans le basr ventre , les lombes, les aines et les cuisses. Le toucher faisait reconnaître, sur l’orifice utérin, une tumeur fongueuse, de la forme et du volume d’un gros œuf de poule , et d’une odeur fétide si prononcée qu’elle infectait la chambre de la malade et se répandait meme dans les pièces voisines.
» D’après les résultats d’une cautérisation et de deux excisidns pratic|uées par des mains ha- ])iles , ces mêmes moyens n’offraient que de bien faibles ressources, si on ne cherchait d’ailleurs à prévenir la récidive. C’est ce qui détermina M. le professeur Récamier à essayer l’emploi des astringens et de la compression , quoi-
qu^il ne méconiiLit pas les diilicultes d’exercer celle-ci en pareil cas. La malade fut mise à l’usage
des boissons adoucissantes et d'un régime léger : le traitement local consista d’abord à faire , trois fois par jour, des injections d’eau à la glace, dans l’intervalle desquelles le fongus était comprimé avec de la charpie roulée dans de la poudre de charbon et de quinquina solidement fixée par un pessaire en bilboquet, tandis que la matrice était refoulée par des coussins de balle d’avoine assujétis sur l’abdomen par un bandage de corps fortement serré. Par suite de ce traitement, la fièvre et l’odeur cancéreuse cessèrent dans la première semaine*, la tumeur ovoïde diminua progressivement de volume et finit par disparaître. A la fin du mois , il ne restait que de petites végétations sous forme de franges implantées au pourtour des restes du col utérin , qui étaient durs et tuméfies.
» Afin d’établir une compression plus solide , M. Récamier imagina de porter dans le rectum une espèce de cuiller recourbée , qui pùt refouler la matrice de haut en bas *, tandis que du côté du vagin elle serait soutenue par un pessaire concave , dont la tige serait fixée à l’extérieur avec celle de la cuiller *, mais la difficulté d’introduire celle-ci et les douleurs
(|ii’elle causa dos sa |)remièie application , d’au-< tant plus vives que la malade avait des liémorrlioïdes, ne permirent pas d’en continuer Fusage, Comme il importait de comprimer spéeialement le pourtour de l’orilice utérin ^ d’oii naissaient les petites excroissances fongueuses, on essaya d’introduire dans cet orifice des pessaires pyra-
midaux, d’abord en ivoire et ensuite en éponge préparée recouverte d’un linge fin , assez ample pour lui permettre de se dilater. Ces instrumens , quoique fixés à l’extérieur par une tige , ne restaient jamais en place : les premiers, par leur propre poids, abandonnaient l’orifice de la matrice , pour se porter du coté le plus bas , quand la malade était couchée *, les autres , en se dilatant par l’humidité, refoulaient ce même organe, et glissaient à coté de lui dans le fond du vagin : on fut par conséquent obligé d’y renoncer.
» Alors sans cesser l’usage des injections à la glace , on appliqua , sur la surface malade , de petites éponges fines préparées , qu’on soutenait par un bilboquet. Ces éponges, d’un trèspetit volume au moment oii on les posait, se gonflaient ensuite dans Fhumidité du vagin, et comprimaient toutes les parties voisines. On parvint ainsi à diminuer un peu la densité du col
utérin *, mais il restait en arrière des duretés, contre lesquelles l’action des éponges paraissait insuffisante. D’après cela , vers le milieu de novembre, M. Récamier leur substitua un pessaire en forme de tulipe , dont le bord le plus élevé arrivait au fond du vagin, entre le rectum et l’utérus. 11 fit en même temps supprimer les injections d’eau à la glace, pour donner tous les jours deux douches faibles , ou, pour ainsi dire, deux irrigations d’environ trois quai ts-d’heure , avec de l’eau à la température de la saison. Ce liquide, contenu dans un réservoir élevé d’une toise , arrivait sur le mal , par son poids , de deux manières différentes *, tantôt par une canule dont l’extrémité olivaii e était percée de plusieurs trous , et tantôt par la tige perforée du pessaire, qu’on adaptait au conduit du réservoir au moyen d’une canule de gomme élastique. Sous l’influence de ces moyens, les duretés qui étaient restées en arrière diminuèrent, et les petites végétations fongueuses disparurent entièrement.
» Au commencement de janvier 1827, on plaça dans le pessaire une pyramide d’un pouce de hauteur, qui pût entrer dans l’orifice utérin j elle était portée sur une tige qui s’enfoncait dans celle du pessaire , et la dépassait à l’extérieur , de manière à ce qu’on pût , sans dé-
ranger celui-ci, l’avancer ou la reculer un pcTî, Ce petit instrument, qui agissait à la manière d’un coin , dilata lo col de la matrice, et put bientôt arriver au niveau de l’extrémité supérieure du pessaire , dont la cavité avait deux pouces de profondeur. Aloi^ on augmenta le volume de la pyramide en l’enveloppant de charpie fine, pour comprimer la face interne de l’extrémité inférieure de l’utérus soutenue en-dehors par le pessaire qui la l'enfermait.
» Cependant les douleurs des loînÎ3es et des cuisses augmentaient, et la saillie considérable que faisait la matrice dans le vagin donnait la facilité d’en détruire une grande partie par un caustique. Le i4 février, elle fut mise à découvert par le spéculum, et touchée avec des pinceaux imprégnés de nitrate acide de mercure. Cette première cautérisation , assez superficielle, ne causa que des douleurs modérées et ne fut suivie d’aucun accident. Au bout de cinq jours, M. Récamier détacha les escarres qui étaient sur le point de tomber, et fit une cautérisation semblable à la précédente, mais beaucoup plus profonde et plus douloureuse. 11 en résulta de fréquentes coliques , des vomissemens bilieux et de la fièvre, qui cédèiciît en quelques jours à l’usage des boissons froides; cependant il resta
inic rétraction considcrablc de tout le mcnibre abdominal gauche. Ce membre devint si sensible, que les plus légers moiivemens causaient à la malade des douleurs intolérables*, ce qui fit suspendre pendant quelque temps les irrigations , auxquelles on suppléa en injectant deux fois par jour une légère dissolution de chlorure de soude. Dans rintervalle de ces injections, le produit de la suppuration alors fort abondante était absorbé par des bourdonnets de charpie, qui tenaient lieu de pessaire.
» Aussitôt que les douleurs furent assez calmées pour permettre à la malade de se tenir assise, elle recommença l’usage des douches, en y ajoutant, comme aux injections , un peu de chlorure de soude. La compression fut alors rétablie avec un bilboquet rempli de poudre de charbon lavé enveloppée de charpie. Le charbon , qui se répandait souvent dans le vagin, malgré toutes les précautions, rendait d’introduction de ce pessaire fort douloureuse et dirtielle. Il fut néanmoins employé jusqu’au milieu du mois de mars, et diminua un peu quelques, indurations que le caustique avait laissées en arrière et à gauche.
)) Comme les changemens qui survenaient dans le mal exigeaient dé fréquentes modifications
dans rinstniment , M. Rëcamier trouva plus commode de comprimer avec des pelotes de son , dont on changeait la forme à volonté par quelques points d’aiguille. On recouvrait ces pelotes d’une feuille souple de parchemin imprégnée de cérat , afin qu’on put les introduire dans le vagin avec facilité , et qu’elles ne fussent pas pénétrées par les produits de la suppuration et de la leucorrhée. Cette dernière précaution ne fut pas exempte d’inconvénient : on entretenait par-là une humidité désavantageuse , à laquelle il fut aisé de remédier en plaçant entre la pelote et la matrice un petit disque d’agaric de six à huit lignes d’épaisseur. Sous l’influence de ce traitement y il y eut 5 en peu de temps , une amélioration remarquable sous tous les rapports. La claudication et l’écoulement diminuèrent , les fonctions digestives se rétablirent , la malade recouvra de l’embonpoint, et les duretés disparurent comme s’en assurèrent par un examen trèsattentif, à la fin d’avril, MM. les professeurs Réeamier, Deneux et Cayol.
« Au commencement de mai , il revint du malaise fébrile et une légère tuméfaction de l’utérus; les douleurs de la cuisse gauche augmentèrent; les règles^ qui étaient supprimées depuis la dernière cautérisation, reparurent, et il
se manifesta dans le psoas gauche un engorgement facile à reconnaître au toucher par le vagin , ce qui fut constaté par MM. les professeurs Récamier et Marjolin. La diète, les boissons adoucissantes, quelques gouttes de baume de cajeput ; et après que les règles eurent cessé, des irrigations avec une dissolution de sulfate de fer , en continuant l’usage des pelotes de son , sans les enduire de cérat*, tels furent les moyens qu’on dirigea contre ces accidens , qui se dissipèrent en peu de jours.
» A la fin du mois, madame L.-S... se trouva si bien qu’on put lui permettre de retourner dans son pays, en lui conseillant toutefois de voyager à petites journées, dans une voiture bien suspendue. Pour avoir négligé cet avis, elle arriva chez elle excédée de fatigue , après avoir fait, dans le même jour , un trajet de vingt-neuf lieues en chaise de poste. Elle en éprouva une fièvre considérable , et le flux leucorrhéique devint beaucoup plus abondant. On supprima les irrigations , et on mit à la place du pessaire des tampons de charpie avec de la poudre de camphre et de quinquina. Ces moyens , joints au repos et à l’avantage de l’air natal , calmèrent les accidens.
» Madame L.-S... revint passer quinze jours
à Paris, dans le mois d’août son état general était alors fort bon, elle avait repris de l’eni- J)onpoint, et ne conservait plus la moindre claudication : cependant l’extrémité inférieure de la matrice était tuméfiée , et il existait dans son orifice deux petits fongus du volume d’une noisette, qui furent aisément détachés par le bout du doigt. Pendant le séjour de la malade à Paris, l’engorgement de la matrice diminua , et à l’époque de son départ il lui fut prescrit d’ajouter au traitement douze grains de sous-carbonate de fer , à prendre tous les jours matin et soir. »
P. Quoique les progrès de cette maladie évidemment cancéreuse aient été rallentis y on ne peut se dissimuler qu’elle aura tôt ou tard une terminaison funeste.
:2”. Deux excisions faites par M. le professeur Dupuytren ont été sans succès , et au moment ou j’ai été mandé en 1826 , un nouveau fongus annonçait l’inutilité de la dernière opération.
3®. L’épaisseur du col de l utériis qui me fit présumer que son corps lui-méme était affecté,
' et la crainte de ne pas atteindre toute la maladie, m’empêchèrent d’employer d’abord la cautérisation, que je redoute d’ailleurs à cause de la douleur violente qu’elle occasione.
4". La compression ayant fait disparaître le
fongus, je l’appliquai de diverses manières, juscc que j eusse enfin constate son insuffisance, pour détruire le reste de la maladie.
5®. Le defaut de succès de la compression employée comme moyen curatif, et cependant famclioration de l’état général me déterminèrent à tenter concurremment avec elle deux cautérisations avec le nitrate de mercure. Je fus conduit à l’emploi de ce dernier moyen , qui a failli de dépasser les limites de la maladie, par le succès obtenu chez la personne du onzième fait de la, première partie.
6®. Les corps gras ont été nuisibles*, mais les poudres de quinquina rouge et de camphre ont suspendu les progrès de la maladie.
7”. Que serait-il arrivé dans ce cas, si, après la seconde excision, faite par M. Dupiiytren, le col utérin eût été cautérisé dans sa cavité aussi profondément qu’il l’a été plus tard? La guérison obtenue dans le huitième fait de cette deuxième partie pourrait faire croire qu’on aurait eu un résultat avantageux.
8®. Lorsque j’ai été consulté , l’ablation de l’utérus aurait pu, je crois, être pratiquée avec des chances de succès *, plus tard , je ne l’ai pas proposée, à cause de l’engorgement qui était survenu dans le psoas et le ligament large gauches.