S- II
Progrès et ramollissement des tumeurs , et envahissement des organes voisins .
Nous avons vu que les engorgemens diffus, avant de faire disparaître l’organisation normale des parties dans lesquelles ils se développent, en augmentent peu à peu la densité , jusqu’au point ou le parenchyme squirrheux ayant acquis toute la dureté dont il est susceptible, commence à la perdre pour se ramollir , sans que le parenchyme normal reparaisse. Les tumeurs squirrheuses circonscrites se comportent parfois de la meme manière*, mais les choses né se passent pas toujours
ainsi. En effet, les squirrhes isoles commencent souvent par un noyau très-petit et très-dur, qui présente immédiatement les caractères carcinomateux. Ces noyaux très-durs, parvenus à un volume qui varie, restent ordinairement stationnaires pendant un temps plus ou moins long et finissent par se ramollir. Les engorgemens squirrheux diffus sont destinés à devenir des carcinomes, mais les tumeurs circonscrites naissent plutôt carcinomateuses *, telle est la différence essentielle des engorgemens diffus et des tumeurs circonscrites.
Il est dans la nature des tumeurs squirrheuses d’augmenter et d’envahir ou de détruire les parties qui les environnent. Si les tumeurs carcinomateuses sont enkystées comme les fongus de la dure-mère, on les voit détruire même les os par une usure qui ne laisse point de débris , c’est-àdire par absorption. Lorsqu’elles ne sont pas enkystées, elles s’assimilent successivement et indistinctement par continuité et par contiguité de tissu toutes les parties qui les environnent. Les maladies inflammatoires suivent de préférence la continuité des tissus , affectant une des surfaces des organes membraneux sans compromettre l’autre , ni même parfois le tissu cellulaire qui les
sépare , comme on les voit disséquer les tendons les muscles et les os avant que ces organes s’enflamment eux-mêmes.
Les tumeurs squirrheuses sont tantôt trèsdures et tantôt elles présentent une semi-rénitence. A une époque indéterminée de leur durée, leur densité commence à diminuer , et on y trouve une fluctuation qui en a imposé quelquefois sur l état de leur contenu.
On voit, par ce qui précède, que de même que parmi les inflammations les phlegmons tendent presqu’inévitablement à la suppuration , de même les tumeurs squirrheuses tendent constamment à se ramollir, ce qui les distingue des productions fibreuses uniformes dont la densité va croissant et se termine même par l’ossification , comme nous l’avons observé pour les corps fibreux qui se forment dans les parois de l’utérus. La fluctuation se présente dans trois circonstances différentes :
i°. Dans le ramollissement simple des tumeurs cancéreuses , si l’on fait une ouverture aux endroits dans lesquels on avait cru sentir de la fluctuation , on ne trouve pas un fluide rassemblé en un foyer , mais une substance pulpeuse. Cette substance , qui finit par devenir
difïluente dans les cas oii la tumeur a été trèsdure , présente une apparence comme gélatineuse , tandis que dans les circonstances ou l’engorgement a eu moins de dureté , elle se rapproche plus ou moins de l’aspect du parenchyme cérébral } ce qui , dans ce cas , a fait donner à ces tumeurs , par Laennec et Bayle , le nom de cérébriformes ou encéphaloides. A mesure que la maladie avance le ramollissement augmente , et à l’ouverture de ces centres de fluctuation, au lieu de la substance pulpeuse dont j’ai parlé, on n’y trouve qu’un fluide tantôt comme sirupeux et tantôt pultacé, plus ou moins diffluent, d’un gris blanchâtre sale ou coloré par du sang épanché. Tel est le cas des sujets des 18e et 45e faits. Cette circonstance est fâcheuse.
20. La fluctuation se présente aussi lorsque les tumeurs cancéreuses sont formées par des kystes uniformes ou irréguliers , ayant des appendices intérieurs et contenant un fluide sanieux : c’est le cas du sujet du 3e fait et de M. L. , cité dans l’Introduction.
3°. Un faisceau variqueux se trouvant entre les lobes d’un engorgement donne encore lieu â une fluctuation : c’est ce qui est arrivé chez la personne du 10e fait, chez laquelle j’avais cru
reconnaître une fluctuation qui ne dépendait que de veines placées dans un des sillons de la tumeur.
Le ramollissement de tumeurs aussi consistantes que les squirrhes, sous quelqu’aspect qu’il se présente, peut surprendre de prime-abord*, mais l’étonnement cesse si on considère qu’un polype fibreux lié se ramollit promptement, et que toute tumeur qui s’enflamme finit par se ramollir. Ce qui oblige de distinguer deux sortes de ramollissement : i°. A une époque donnée, la densité des squirrhes étant parvenue au plus haut point où elle puisse arriver , la circulation capillaire diminuée peut se suspendre comme dans les cancers qui tombent en gangrène. Dans cet état le squirrhe est à une chaleur de 3i degrés de Iléaumur. Cette température organique qui est nécessaire à l’exercice des fonctions vitales, suffit pour favoriser la décomposition des produits organiques qui cessent de participer convenablement à l’état de vie. 2°. Le squirrhe peut devenir le siège d une inflammation qui soit la cause de son ramollissement par suppuration. Tel me semble le mécanisme principal du ramollissement des squirrhes même les plus durs.
L’état variqueux des Vaisseaux veineux qui avoisinent les tumeurs squirrheuses devenues car-
cinomateuses, c’est-à-dire déjà ramollies, et les infiltrations denses qu’il produit , doivent être considérés sous les mêmes rapports que lorsque ces accidens accompagnent les engorgemens cancéreux diffus , auxquels je renvoie pour cet objet.
Après que les tumeurs squirrheuses se sont assimilé les parties de leur voisinage , leur influence s’étend aux ganglions les plus voisins , ensuite à de plus éloignés, et enfin à divers autres organes dans lesquels il se développe des tumeurs cancéreuses secondaires. Lorsque ces engorgemens consécutifs ne sont pas inflammatoires , ils sont constamment néphroïdes ou solanoïdes d’abord, et passent ensuite à l’état encéphaloïde et pultacé avec tous les phénomènes de la cachexie cancéreuse. Cette similitude parfaite des affections locales et des phénomènes de la cachexie cancéreuse constitutionnelle démontre évidemment la nature cancéreuse commune de toutes les tumeurs squirrheuses , quelle que soit la diversité de l’aspect et des phénomènes qu’elles présentent. Aucune inflammation chronique n’offre des effets consécutifs semblables.